La question des rapports de l’art et de la morale est très ancienne. Au quatrième siècle avant Jésus Christ, Platon explique que le poète Homère est un génie littéraire mais qu’il faut interdire ses œuvres. Platon indique ainsi clairement que, selon lui, la valeur pédagogique d’une œuvre doit toujours prévaloir sur sa valeur artistique. En effet, l’Iliade et l’Odyssée présentent les dieux d’une manière que Platon juge fausse et dangereuse. Les textes de Homère, bien qu’ils soient des chefs-d’œuvre, risquent de ce fait, d’après Platon, d’exercer une influence pernicieuse sur les lecteurs et tout particulièrement sur la jeunesse.

Ce n’est pourtant pas encore l’accusation la plus grave que nous formulerons contre la poésie. C’est en effet le mal qu’elle est en mesure de causer aux gens de valeur – et seul un petit nombre fait exception – qui est pour ainsi dire le plus terrifiant (Platon, La République)

Depuis Platon, des œuvres mises à l’Index par l’Église catholique en passant par Flaubert et Baudelaire (accusés d’outrage à la morale publique) jusqu’à l’art soviétique conçu comme un élément d’éducation du peuple, l’argumentation n’a pas varié d’un pouce. Tous ceux qui considèrent que l’art doit être subordonné à la morale en viennent immanquablement à estimer que la valeur esthétique d’une œuvre est secondaire voire négligeable. C’est ainsi qu’en France, en 2017, des œuvres sont attaquées, de plus en plus souvent, en vertu de l’idée qu’elles pourraient avoir une mauvaise influence sur l’esprit, donc sur le comportement, des gens. Les groupes d’extrême droite (par exemple l’association Promouvoir, spécialisée dans les plaintes visant des films) et les intégristes religieux emploient le bon vieux vocabulaire traditionnel sur l’art immoral ou décadent. En revanche, le mot Morale étant désormais considéré par certains comme effroyablement ringard (la morale, comme chacun le sait, c’est bon pour le Front National ou pour Sens Commun), les nouveaux censeurs de gauche (donc progressistes, donc par définition étrangers au moralisme) évitent de l’utiliser. Mais cette prude omission ne change rien au fait qu’ils considèrent que l’art a pour fonction de dénigrer le Mal et de soutenir le Bien.

Une peinture admirable sous le rapport du talent mais une peinture exécrable au point de vue de la morale (réquisitoire de l’avocat impérial Pinard contre Madame Bovary)

Il est significatif, par exemple, qu’on se soit assez peu interrogé, au moment de sa parution, sur la valeur littéraire du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, tout occupés que nous étions à nous écharper pour décider si ce roman est raciste ou islamophobe. Or, si on peut faire une critique à Soumission, c’est d’être, d’un point de vue littéraire, le plus mauvais roman de l’excellent écrivain qu’est Houellebecq. Il est assez piquant de constater que la France de 2017, post soixante-huitarde, renoue massivement avec une conception ultra réactionnaire (et totalement infantile) de l’art : l’art doit être moral et éduquer la population (les œuvres remplissant cette fonction étant souvent qualifiées d’« œuvres citoyennes », expression proprement cauchemardesque).

Qui a reconnu que vous étiez poète ? Qui vous a classé parmi les poètes ? (questions posées à l’écrivain Joseph Brodsky lors de son procès en URSS)

Il faudrait donc lutter contre les chansons « sexistes » (ou jugées telles), les films « homophobes » (ou décrétés tels), les romans « racistes », les dessins « islamophobes » et, désormais, le tabac au cinéma (puisque la ministre de la santé, malgré ses dénégations hypocrites, a bel et bien déclaré qu’elle allait faire en sorte que les personnages de films ne fument pas). Et tous ceux qui défendent ce point de vue en toute bonne conscience, comme s’il était évident et indiscutable, ont le culot de se présenter comme humanistes et progressistes, alors qu’ils adoptent purement et simplement la conception de l’art du célèbre procureur Pinard qui, au dix-neuvième siècle, accusait, au nom de l’État, Flaubert de faire l’apologie de l’adultère et de mettre en danger l’institution du mariage par son roman Madame Bovary.

Il faut ajouter que cette conception de l’art amène nécessairement ceux qui la défendent à prôner un art mensonger car purgé du mal, du négatif, du monstrueux. Il se trouve que le sexisme, le racisme, la haine des homosexuels, le tabac, le vice, l’adultère, la pédophilie existent réellement. Il est donc parfaitement normal que ces phénomènes se retrouvent dans les œuvres d’art et on ne peut pas exiger qu’un cinéaste mettant en scène un personnage raciste fasse défiler une bande en bas de l’écran informant le spectateur que « Ce type est une ordure ». Or, que serait un art moral si ce n’est un art qui travestirait le réel pour parler du monde, non tel qu’il est, mais tel qu’on voudrait qu’il soit ? En somme, le modèle du chef-d’œuvre artistique pour les censeurs de tout poil est le conte pour enfants (avec des monstres pas trop méchants pour ne pas traumatiser le public).

Les salauds peuvent-ils avoir du talent ?

Mais les « progressistes » de 2017 font pire encore. Ils ne se contentent pas d’exiger que les œuvres soient morales, ils somment les artistes de l’être aussi. Il apparaît ainsi que Kevin Spacey, Jean-Claude Brisseau, Roman Polanski, Louis C.K, et bien d’autres encore, ne peuvent être que de mauvais artistes puisqu’ils ont (ou ont eu dans le passé, parfois un très lointain passé) un comportement jugé immoral. On a brisé la carrière de Louis C.K en quelques heures parce qu’il aurait commis l’affreux forfait de…montrer son pénis à cinq admiratrices. Il faut considérer sérieusement, froidement, ce fait : Louis C.K est un humoriste extrêmement talentueux, cinq femmes l’ont accusé de s’être masturbé devant elles après leur avoir demandé la permission de le faire, il n’existe aucun rapport de subordination entre ces femmes et Louis C.K, du fait de ces accusations grotesques Louis C.K a été immédiatement excommunié  (tous ses contrats ont été rompus) par tout le « monde de la culture » aux États-Unis (et en France puisque son dernier film n’y sera pas distribué). Donc, on ne verra pas le dernier film de Louis C.K parce que ce dernier s’est touché le zizi devant des femmes.

Ma cousine est très gentille, donnons-lui le prix Nobel

Nous voudrions proposer un cas d’école à nos nouveaux pères (et mères) la morale : faudrait-il interdire un film farouchement féministe dont le réalisateur se conduirait mal avec les femmes ? Ou un roman antiraciste écrit par un écrivain sympathisant du Front National ? Ou une chanson gay friendly composée par un musicien membre de l’Opus Dei ? Et comment se fait-il que ceux qui clouent Louis C.K au pilori tolèrent (pour l’instant) qu’on puisse passer à la radio les chansons de Serge Gainsbourg (indiscutablement sexiste, que ce soit dans sa vie ou dans ses œuvres, au regard des critères actuels) ? S’il est essentiel que les artistes soient des modèles de perfection morale pour que leurs œuvres soient tolérées, on ne voit aucune raison de réserver l’application de ce principe aux artistes vivants. Est-il arrivé à Racine de se caresser le pénis devant une dame ? Molière aurait-il approuvé les réunions non-mixtes pour personnes racisées ? Voltaire s’est-il prononcé en faveur du mariage homosexuel ?

Ce qui est beau est moral ; voilà tout selon moi (Flaubert)

Mais, dira-t-on, les artistes ont une responsabilité vis-à-vis de la société, ils ne peuvent pas se permettre de dire n’importe quoi. On entend beaucoup trop souvent cette affirmation. Il faut y répondre, très clairement. Les artistes n’ont aucune, absolument aucune, responsabilité vis-à-vis de la société. C’est même leur devoir fondamental d’artiste de n’en avoir aucune. L’artiste n’a qu’une responsabilité mais elle est immense. Il est totalement, inconditionnellement, radicalement responsable de la valeur ou de l’absence de valeur artistique de son œuvre. Or, les « œuvres citoyennes » sont des œuvres à thèse, c’est-à-dire ce qui se fait de plus nullissime d’un point de vue artistique. Par conséquent, disons-le, chantons-le, crions-le : A bas les œuvres morales ! A bas les œuvres citoyennes !

Et vive Louis C.K !

2 Réponses

  1. Kuerti

    J’ai juste une réserve à propos de la comparaison avec le conte pour enfants : celui-ci n’est pas l’ode au cucul qu’est devenue une grande partie des œuvres à destination de la jeunesse et n’a rien d’infantile, au contraire. Il est moral, indéniablement, il l’est sans ménagement, et souvent cruellement.

    Rien à redire pour le reste. Si seulement on pouvait débarrasser le mot de morale des bons sentiments avec lesquels elle est si souvent confondue !

    Merci pour vos articles !

    Répondre
    • Christophe Penaguin

      Merci à vous. Vous avez raison, les contes, ceux de la tradition orale notamment, sont tout sauf mièvres.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.