A 33 ans, Laila Hida ne représente ni le passé, ni le futur de la photographie. Simplement le présent. Un présent sans cesse en mouvement où ses idées fourmillent pour tendre vers un rendu épuré, sublimé, iconique. Dans son travail se nichent art du détail, messages subliminaux et humanité. Née à Casablanca, elle a étudié la photographie à Paris avant de revenir vivre à Marrakech comme photographe indépendante. Dans sa dernière série photographique intitulée « À la recherche du temps perdu », elle collabore avec le styliste Artsi. Ensemble, ils interrogent le spectateur sur l’intime et l’universel avec onze portraits du même modèle où, pour chaque tirage, se cache un détail plein de sens. C’est dans le hall de l’hôtel où elle expose pour le festival Arabesque que nous l’avons rencontrée. Pour parler, pêle-mêle, du Maroc, d’art, de photographie, de mode. 

Comment s’est faite cette rencontre avec Artsi avec qui tu collabores sur cette série photographique ? 

On s’est rencontré en 2011 à Marrakech. J’avais eu une commande d’un magazine officiel pour faire des portraits de designer et il faisait partie des personnes à photographier. Le coup de cœur a été immédiat. En même temps, pour moi, les histoires d’amitiés se construisent avec le temps. Artsi et moi sommes vraiment opposés. C’est quelqu’un de très fougueux, de très extraverti, d’excentrique. C’est un personnage à part entière, très connu à Marrakech. Moi, je suis un peu l’inverse de cela. Et notre relation s’est construite avec le temps. Au début, j’ai eu beaucoup de mal avec lui à cause de nos caractères respectifs, mais j’étais malgré tout passionnée car c’est un hyper créatif, un personnage très rare qui se réveille tous les matins avec une discipline de travail énorme. Et on a commencé à suivre le travail de chacun et c’est comme cela que ça a commencé.

Qu’est-ce qui se cache derrière la volonté de ne prendre qu’un mannequin pour toutes les photos ? 

C’est une photographie de mise en scène. C’est plus une recherche et des questionnements, et pas du tout des photographies documentaires ou de reportages. Ce n’est pas une pratique qui va tendre vers le réel, au contraire on va plus vers l’irréel, vers l’imaginaire collectif. Cette série-là, réalisée avec Artsi, est un travail qui est mis en scène et qui tourne autours du textile. Le modèle est toujours le même car les portraits n’ont pas vocation à parler de cette jeune fille en particulier mais, au contraire, de s’effacer derrière l’image. Le fond est volontairement blanc pour que le rendu soit très épuré, voire immaculé. C’est le détail qui doit ressortir. Et on s’amuse d’un détail par photo pour rappeler une origine identitaire, une quête identitaire, un questionnement autour de la religion, autour des médias, autour de tout ce qui nous influence d’une certaine manière au quotidien. Entre Artsi et moi, c’est un dialogue permanent. Après, ce n’est pas un mannequin à proprement parler, on ne choisit pas quelqu’un de professionnel mais plutôt quelqu’un qui fait partie de notre entourage, des nos amis proches. Il faut que la personne ait du caractère, qu’elle porte en elle une histoire. C’est vraiment une collaboration, d’abord à deux, puis à trois. On ne va pas aller chercher quelqu’un et la payer en lui disant « Tu fais comme-ci ». Non, il faut quelle soit porteuse d’un message.

Il y a donc une volonté manifeste de casser les codes de la photographie et de la mode ?

Artsi, dans son travail de créateur, est dans l’antithèse de ce qu’est le monde de la mode. Il ne fait que des pièces uniques, c’est un adepte du « slow fashion », il ne réalise pas de saison ou de collection. Il prône une autre idée de la création. Chaque pièce a son histoire, son identité et il veut que les gens s’approprient leurs vêtements en fonction de qui ils sont, en fonction de leur caractère et non par le diktat de la mode et de la consommation.

Sur chacune des onze photographies de ton exposition, le modèle porte un voile. Quel est le sens derrière ça ? Cela revêt un aspect religieux ou pas du tout ?

D’abord, il y a une grande part d’esthétisme dans cette série. Il y a un souci de cohérence et d’ensemble. Après, bien sûr qu’il y a la question du voile qui rentre en compte. On a le voile blanc que l’on reconnaît très clairement comme le voile musulman, il y a le voile en dentelle noire qui est celui des chrétiens en période de funérailles, il y a les guirlandes juives. Mais tout cela est détourné car on n’utilise pas les vrais matériaux ou la vraie pièce. Par exemple, pour le voile on a utilisé un traversin, pour les guirlandes juives on a pris une ceinture Berbère. Pour nous, c’est une façon de jouer avec ces codes en se disant que, nous-mêmes en tant qu’individus d’une société et de confessions différentes, on a aussi le droit de s’approprier ces éléments-là et d’en faire des choses qui ne sont pas forcément celles que l’on attend. On a aussi le droit à la dérision, le droit de questionner les choses sans gravité et sans que cela devienne polémique.

Entre ainsi en ligne de compte un processus de déstructuration de la vision primitive du « voile égal domination ».  

Absolument, on n’est pas du tout dans ce registre-là. On ne donne pas de réponse, on ne met pas le doigt sur une problématique en particulier. Au contraire, par cette diversité, on pose la question de la base de la décision de la femme. Si simplement elle a envie de porter un voile, c’est un choix personnel. Le plus dangereux, c’est de pointer et critiquer cela. Il ne faut pas délégitimer le port du voile ou n’importe quel autre signe distinctif religieux.

Quelle perception a-t-on eu de cette série de photographie au Maroc ? 

Je n’ai toujours que des retours positifs mais en même temps c’est un piège parce que, peut-être, certaines fois, on n’ose pas me dire les choses. Mais je n’ai jamais ressenti d’animosité. Au pire, il y a de l’incompréhension mais ça amène un dialogue. Après, au Maroc il y a une énorme énergie. Il y a une grande solidarité entre les artistes, que ce soit dans la photographie ou dans d’autres pratiques artistiques. En ce moment, on ne fait face qu’à des critiques constructives qui permettent de discuter et de s’améliorer. Il y a très peu de rejet. C’est très positif en tant que photographe.

C’est quelque chose qui peut sembler paradoxal car le Maroc est classé à la 133ème position au niveau de la liberté de la presse, selon Reporter Sans Frontière

Il y a quand même quelque chose de vicieux. J’ai une grande liberté en tant qu’artiste. Mais, même si je ne peux pas parler au niveau de la presse, il y a clairement une forme de censure. Tous les organes de presse ne peuvent pas s’exprimer comme ils le veulent. Après, internet permet de dire tout ce que tu veux, il n’y a pas d’emprise sur internet. Toute la nouvelle génération d’écrivains, de chercheurs, de journalistes s’exprime sur le net et la censure n’est pas possible car internet dépasse tout. Personnellement, je n’ai jamais dû me censurer ou censurer un artiste. Si quelqu’un venait m’empêcher de faire mon travail, je pourrais en parler mais je n’ai jamais eu à faire face à cela. Je pense qu’on porte une histoire et que ma génération est la génération post-censure. Je me souviens, en effet, que quand j’étais petite, on ne pouvait pas parler de tout. Aujourd’hui, les choses ont quand même changé même si tout n’est pas encore réglé. Il faudra attendre une ou deux générations mais les plus jeunes sont totalement libérés. Il faut rester vigilant et continuer à se battre pour toute forme de liberté.

Est-ce que c’est ce climat qui fait que le Maroc a été épargné par le Printemps Arabe ?

Oui et non. Ce sont des questions très politiques et stratégiques. Le Maroc a été épargné par la révolution mais les revendications de la population sont encore présentes, elles sont juste sous-jacentes. Le Roi a été assez intelligent pour réagir tout de suite. Mais le chemin est encore très long, on vit dans un pays où la majorité de la population est pauvre, où les secteurs de la santé et de la scolarité ne sont pas encore estimés à leur juste valeur.

En parallèle de cette exposition, tu as aussi une galerie, le 18 Derb el ferrane, à Marrakech. En quoi est-ce important et qu’est-ce que représente ce centre pour toi ?

C’est un espace culturel qui n’a pas vocation à être commercial, donc on ne peut pas appeler ça une galerie. C’est vraiment un espace de réflexion et de rencontre. La rencontre est d’abord physique car elle permet que les artistes, le public, les journalistes, les plus jeunes se rencontrent et échangent avec une liberté totale. On organise donc des débats, expositions, conférences, projections autour d’une multitude de sujets. Il y a aussi des résidences artistiques. Pour nous, car je parle pour tous les gens qui œuvrent pour cet espace, l’objectif c’est de soutenir la scène locale avec nos moyens et à notre manière. C’est toujours une façon alternative de montrer les choses. On a décidé de monter ce projet car on en avait besoin. C’est d’abord un besoin, pas une lubie ou juste pour faire un centre. Et on a de la chance qu’en retour, le public soit présent et plus que d’être un simple spectateur, il donne son avis et participe à ce grand projet. Et pour finir, ce lieu a aussi vocation à s’intégrer à la scène marocaine et à participer à cette émulation culturelle. Il y a pleins d’autres espaces de ce genre qui émergent au Maroc.

Et comment t’es venue l’idée d’un espace comme celui-ci ?

C’était l’envie de créer un lieu. Quand je me suis installée à Marrakech, je ne connaissais pas grand monde de la scène artistique. Les gens bossaient chacun chez eux. Et puis, Marrakech est une ville très touristique qui vit beaucoup de cette économie-là. On dit que c’est une ville culturelle mais ce n’est pas forcément établi comme tel.

Est-ce qu’on n’a pas tendance à confondre culture et histoire, d’ailleurs ?

Absolument. Il n’y a pas une politique de la ville pour développer un axe culturel. Il va être dit que la ville est une cité culturelle mais plus dans un sens muséologique qu’artistique. Nous, on veut s’ajouter à l’existant et amener cette vision contemporaine de la production artistique.

Aujourd’hui, quel est ton rapport à la photographie ? 

C’est quelque chose pour moi qui est une extension de ce que l’on est. C’est une manière de s’exprimer. Je ne pense pas qu’il y ait une seule manière de montrer la photographie, seulement par l’exposition. Aujourd’hui, on le voit bien, tous les photographes ne sont pas exposés. Certains sont justes publiés, d’autres sont dans des fanzines ou magazines. Certains même ne sont carrément pas connus alors qu’ils sont très talentueux car c’est un marché particulier de la photographie qui décide. Et moi, je suis un peu contre ce système, donc j’essaye de toujours faire les choses à ma manière. Mais je ne rencontre pas de difficultés pour exposer, au contraire au Maroc les galeries sont demandeuses.

Leila Hida expose à l’hôtel Mercure Montpellier Centre Comédie dans le cadre du festival Arabesques du 9 Mai au 10 Juin.

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