Qu’est-ce qu’elle a Manon ? Pourquoi mange-t-elle avec ses doigts ? Pourquoi se met-elle à hurler à la moindre contrariété ? Et que fait ce couteau de cuisine dans le ventre de sa mère ? Jean-Xavier de Lestrade nous convie à une véritable enquête, en trois fois cinquante-deux minutes, afin de répondre à ces épineuses questions. Manon, elle, n’a pas le temps d’y réfléchir, elle est trop occupée à essayer de survivre. D’abord dans l’appartement de sa mère (jouée par la magnifique Marina Foïs), puis dans le centre éducatif fermé où elle est envoyée par un juge après que, justement, elle ait planté un couteau, comme par inadvertance, dans le ventre de sa génitrice.

L’enfance ou l’adolescence malheureuse, un sujet des plus délicats, qui nous a déjà offert quelques pépites (le sublime Ponette de Jacques Doillon) et bon nombre de ratés. Mais si l’art sert à quelque chose, c’est bien dans sa capacité à nous parler de sujets impossibles : l’amour, le deuil, la solitude, la grâce, une adolescente qui hurle maladroitement sa souffrance. Et il se trouve que tout au long des trois heures que dure son film, JeanXavier de Lestrade réussit à éviter tous les écueils qui se dressaient sur sa route.

Un jour, moi aussi on m’appellera Madame

D’abord, il ne se soumet pas à ce nouveau lieu commun qui voudrait interdire le pathos au cinéma et en littérature. S’il y a une idée toute faite concernant l’art qui ne résiste pas au moindre examen des chefs d’œuvre que l’histoire nous a légués, c’est bien ce tabou du pathos qu’on nous présente aujourd’hui comme une évidence. Sans pathos, c’est-à-dire si on ne pâtit pas avec les personnages en ressentant leurs émotions, pas d’identification, pas d’empathie, ce qui transforme n’importe quel film ou roman, au mieux en conférence, au pire en procès-verbal. Il est vrai que des gens qui hurlent, qui sanglotent, qui s’étreignent, c’est censé ne pas être très élégant. Mais la vie n’est pas élégante. La vie est monstrueusement pleine de pathos. Manon, elle aussi, est pleine de pathos. A ras bord. Et donc ça déborde. En cris, en coups, en pleurs, en coups de couteau. Pour autant, on n’est pas dans l’hystérie, car au cinéma, quand le film n’est pas réussi, c’est généralement la mise en scène qui est hystérique, pas les personnages. Or, la mise en scène de Jean-Xavier de Lestrade n’est absolument pas hystérique, ce qui est heureux, parce que dans la vie réelle, certes on hurle, on sanglote et on se bat parfois, mais plutôt lentement, et pas tout le temps. En effet, même quand on est rongé par le désespoir, il faut bien laver la vaisselle, faire son lit et même sourire de temps à autres.

Un individu, c’est un cliché légèrement raté

Ensuite, Jean-Xavier de Lestrade ne cède ni à la tentation de camper des personnages archétypiques (le bon et le mauvais éducateur, la psy mère poule, la racaille de banlieue, etc) ni à la tentation jumelle de chercher à tout prix à s’éloigner des clichés. Après tout, chacun d’entre nous est un cliché vivant. Nous sommes tous des clichés incarnés en tant que membres d’un groupe (social, national, professionnel, religieux, ethnique, …) et ce que nous appelons notre personnalité se résume aux infimes mais précieuses distorsions que nous infligeons au moule qui nous façonne. Par conséquent, on rencontre bel et bien dans 3 x Manon de bons éducateurs compréhensifs et de mauvais éducateurs blasés ou pervers, des racailles de banlieue, des psy ou des professeurs plus ou moins mères poules. Mais chacun d’entre eux est cela et en même temps autre chose, autrement dit ce sont de vrais personnages, c’est-à-dire des personnes authentiques.

3 x Manon est un film magnifique parce que juste de bout en bout, une œuvre qui illustre parfaitement l’affirmation d’Aristote selon laquelle « on dit généralement de tout ouvrage convenablement exécuté qu’on ne peut rien lui enlever ni rien lui ajouter » (Aristote, Ethique à Nicomaque).

Arte diffuse en ce moment la suite de 3 x Manon (en trois épisodes de 55 minutes intitulés Manon 20 ans). Les deux trilogies seront disponibles le 6 juin, en coffret DVD, chez Arte Editions.

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