Le bonheur d'Emma de Sven Taddicken
4.0Note Finale

Que faire de l’amour au 21e siècle ? Épineuse question à laquelle se heurtent tous les artistes, tant cette irritante passion semble à la fois indéboulonnable et totalement ringarde. Certes, il y eut Tristan et Iseut, Lancelot et Guenièvre, Racine et Corneille mais bon, tous ces gens avaient l’excuse de ne connaître ni la neurologie ni la pilule contraceptive. Les écrivains du 19e, du moins les Français, se sont chargés de lui régler son compte, à l’amour. Balzac, Stendhal, Maupassant, Flaubert, autant de clous dans le cercueil fleuri de Roméo et Juliette. Et le scientisme abêtissant pointait déjà le bout de son nez avec Zola.

Comment parler d’amour sans passer pour un con ?

C’est ainsi que le 20e siècle venu, les créateurs se grattèrent le crâne dans un bel ensemble pour savoir ce qu’il convenait de faire de cette idole outragée : l’AMOUR. On a tout essayé pour le remplacer : le sexe, la politique, la métaphysique, l’étude de mœurs, le roman historique, l’exploration du moi, la psychanalyse, la sociologie. Mais rien à faire, complètement indifférents aux progrès de la science, aux tentations de la rationalité triomphante et aux sarcasmes de ceux « à qui on ne la fait pas », les gens s’obstinent à tomber éperdument amoureux.

La culture, c’est pas fait pour les chiens (ni pour les gens) 

Mais dans « le monde de la culture » (on désigne ainsi en France un nébuleux conglomérat d’artistes, de banquiers, de fonctionnaires, d’intermittents du spectacle, d’adjoints au maire, de millionnaires, de serveurs de bar barbus, d’organisateurs de festivals et de vendeurs d’andouillettes grillées), on a du mal à accepter ce pénible atavisme des masses, comme le montre l’invention d’une catégorie dédiée, la « comédie romantique », pour désigner les films qui parlent de « ce truc-là », l’amour. On remarquera d’ailleurs que l’union de ces deux termes pourtant antinomiques, comédie et romantique, apparaît désormais comme une évidence, comme s’il était entendu qu’un artiste digne de ce nom ne peut pas traiter du sentiment amoureux autrement que sur le ton de la distance goguenarde (ou éventuellement de l’attendrissement condescendant).

Amour vache et tendresse porcine

Eh bien, disons-le tout net, Sven Taddicken s’en fout. On ne sait pas si ce réalisateur allemand né en 1974 fait partie du monde de la culture d’Outre-Rhin (c’est la même chose qu’en France mais ils mangent de la choucroute avec leur andouillette grillée) mais en tout cas il n’a visiblement aucun mal à parler de « ce truc-là ». Il en a même fait le sujet unique d’un film, Le bonheur d’Emma, qui n’est pas une comédie romantique mais tout simplement, attention gros mots, une magnifique histoire d’amour romantique.

On vous raconte : Max est employé chez un concessionnaire automobile. Il apprend qu’il va mourir d’un cancer du pancréas. Il vole de l’argent à son patron et ami afin de partir au Mexique pour y décéder au chaud. Il a un accident de voiture et il est recueilli par une éleveuse de cochons, Emma. C’est tout ? Oui, c’est tout. Et c’est un film splendide. Les acteurs sont merveilleux. La mise en scène et le scénario sont très inventifs. Mais surtout, Sven Taddicken n’a pas peur. Il ne se demande pas s’il conviendrait d’éviter le pathos parce que c’est vulgaire. Il ne prend aucune distance avec ses personnages et ne les prend pas de haut. Il ne se dit pas que ce serait une bonne idée de mettre du heavy-metal sur une scène très émouvante pour que le spectateur comprenne bien que tout cela n’est pas sérieux. Parce que si, c’est sérieux. Max et Emma vont tomber amoureux, à la vie à la mort.

Quoi de plus inutile que la vérité ?

Il est sans doute là, le vrai courage, pour un artiste au 21e siècle (comme à toutes les époques, d’ailleurs). Ne surtout pas se demander ce qui serait convenable, intelligent, audacieux. Parler de l’amour avec le plus grand, le plus téméraire, le plus admirable sérieux. On ne vous dira rien de plus sur le film (il faut le regarder) si ce n’est qu’on y trouve des cochons heureux, un flic timide, une machine à saucisses (bon, c’est tout de même un film allemand), une mobylette et des visages lumineux.

Et si l’amour est un mensonge ou une illusion, à bas la vérité et la lucidité (et mort à la neurologie).

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