« Je ne suis pas cynique, je prends ce qu’on me dit au sérieux, sans mépris » (Mehran Tamadon)

Le réalisateur franco-iranien Mehran Tamadon a eu une des ces idées susceptibles de conduire à un fiasco complet ou à une grande réussite. Athée, critique du régime des mollahs qui règne en Iran, en apparence totalement « occidentalisé » (comme on dit), Mehran Tamadon a décidé de dialoguer avec des partisans inconditionnels de ce régime. Il a réuni quatre d’entre eux, en Iran,  dans une maison pendant deux jours afin de débattre de leurs conceptions respectives de la vie, de l’humain et de la société.

Seront ainsi abordés les sujets du voile (de manière obsessionnelle), de la laïcité, de l’existence de Dieu ou de la définition d’une société juste. Entre le dialogue de sourds, l’œuvre à thèse ou l’illustration niaise des vertus de l’ouverture à « l’autre » ; on pouvait craindre le pire. Au contraire, Mehran Tamadon a réussi à produire un film fragile, exigeant, profond et nuancé. Il le dit lui-même, « Mon cinéma n’est pas une arme de guerre. Je n’utilise pas l’image comme outil pour démontrer une pensée qui serait la mienne ou pour régler mes comptes. ». En effet, tout le film indique que le réalisateur avait sincèrement à cœur de faire de cette réunion incongrue avec des ultra-religieux une vraie rencontre. Ce qui se traduit par des choix de mise en scène et de montage qu’il explicite très bien, « J’ai favorisé l’échange et la relation, en mettant en valeur les moments de tension, de joie, de rires, de proximité, d’éloignement, ceux où je perds pied, plus que les bonnes réponses que je leur donne. Je trouve intéressant de créer une carence chez le spectateur, ce vide que j’ai ressenti à certains moments. ».

« Vous pensez en laïc et vous agissez en dictateur, nous pensons en dictateur et nous agissons en dictateur » (l’un des religieux du film)

A l’heure où l’on s’interroge fébrilement sur l’identité française, européenne, « occidentale » (est-il vraiment légitime, d’ailleurs, de considérer ces termes comme synonymes ?), on peut faire l’hypothèse que cette identité réside peut-être justement dans ce vide, cette carence, cette capacité à perdre pied. On peut envier les certitudes (apparentes) des religieux iraniens du film, comme on pourrait, après tout, envier la détermination et le sentiment de vivre au cœur de l’absolu dont paraissent dotés les djihadistes. Mais si nous devons être fiers de notre culture, de notre civilisation, ne devrions-nous pas nous targuer avant tout de notre faculté de douter ? Certains prétendent que cela  nous rend faibles  face à des peuples sûrs de leurs valeurs et que nous devrions défendre inconditionnellement une conception « positive » de notre identité (le catholicisme pour certains, la laïcité pour d’autres, ce qui suffit à souligner la difficulté d’une telle ambition).

Nous parions que c’est l’inverse qui est vrai. Notre doute nous rend forts. Notre relativisme nous rend agiles. Notre frivolité nous rend résistants. Face aux intégrismes religieux, face à la propagande poutinienne qui conspue la décadence morale de l’Occident, ce ne sont pas seulement Voltaire, Descartes et Victor Hugo qu’il nous faut revendiquer. Nous devons revendiquer la télé-réalité et la pornographie (d’ailleurs, c’est la même chose), la drogue et le Pastis, les boîtes de nuit vulgaires et JeanPierre Pernaut. Parce qu’on n’a pas les premiers sans les seconds. Parce qu’une société libre ne peut pas être complètement décente. Parce qu’une société décente ne peut pas être vraiment vivante. D’ailleurs, fort heureusement, l’Iran actuel, réel, n’est pas une société si décente que cela. Du reste, il est intéressant de noter l’argument récurrent que Mehran Tamadon oppose à ses interlocuteurs. Il leur reproche de voir l’être humain comme fondamentalement et irrémédiablement faible (d’où la nécessité d’un contrôle social permanent pour empêcher les individus de succomber à leurs tentations) alors que lui veut une société de gens forts (où les hommes, par exemple, n’ont pas besoin que les femmes soient voilées pour être dissuadés de les violer).

Certes, c’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant, que l’homme (Montaigne)

Le film nous rappelle aussi cette évidence qu’on oublie si facilement : les Iraniens (ou les Français ou les Japonais), cela n’existe pas (ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe aucune identité iranienne, française ou japonaise) et c’est d’ailleurs sans doute ce que le pouvoir théocratique iranien se refuse à admettre. Chacun des quatre « religieux » du film a sa propre personnalité avec ses contradictions et ses mystères. Chacun peut nous surprendre à tout moment, comme par exemple quand celui qui semblait depuis le début du film le plus ouvert, le plus tolérant (donc, ethnocentrisme oblige, le plus « occidental » et le plus sympathique) apparaît soudainement comme le plus dogmatique quand il exprime son refus d’écouter toute musique, quelle qu’elle soit, sous prétexte qu’il ne tolère que « les sons naturels ». Ou encore lorsque celui qui semble être le théologien du groupe des religieux se lance dans des argumentations scientifiques (ce qui est en fait assez répandu dans le discours intégriste actuel) en dissertant sur les taux de testostérone ou la nature hormonale de l’excitation sexuelle. Il accuse même le réalisateur « laïc » d’être un obscurantiste refusant les lumières de la science qui nous apprennent que l’homme s’excite sexuellement plus rapidement que la femme (et qu’il faut donc le protéger en voilant les femmes).

Au final on sortira de ce film avec plus de questions que de réponses, ce qui est l’un des critères majeurs d’une œuvre d’art digne de ce nom.

Iranien de Mehran Tamadon, film documentaire, 2014.

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