Depuis quelques temps, un certain nombre de journalistes et de littérateurs se réclament plus ou moins directement de l’écrivain George Orwell ; de l’essayiste Laurent Obertone (La France Big Brother) aux membres du journal Causeur (qui à force de se dire « pas de gauche » comme Elisabeth Lévy ont fini par nous convaincre qu’ils sont vraiment de droite) en passant par le Comité Orwell récemment constitué par un groupe de (bons) journalistes (notamment Natacha Polony, Alexandre Devecchio du Figaro et la journaliste catholique Eugénie Bastié).

Ces journalistes et essayistes, différents sur bien des points mais dont beaucoup sont de droite, utilisent abondamment des expressions propres à Orwell comme la common decency, la novlangue, le crime de pensée ou les minutes de la haine (en référence au célèbre roman « 1984 »).

Si on essaie d’identifier les dénominateurs communs politiques de ces nouveaux disciples de George Orwell, on trouve la défense de la souveraineté nationale, l’affirmation que le clivage droite-gauche est obsolète, une hostilité marquée à l’égard de l’Union européenne, une critique de l’idéologie libérale-libertaire. Par ailleurs, de manière plus diffuse mais néanmoins patente, ces « orwelliens » insistent beaucoup sur le problème de l’insécurité, le danger de l’islamisme, les difficultés liées à l’immigration, l’hostilité à la « pensée 68 », les racines chrétiennes de la France ; autrement dit tout le fond idéologique « politicien » de la droite à l’exception du libéralisme économique (et encore, pas toujours).

On a évidemment parfaitement le droit de défendre toutes ces positions et, bien entendu, d’apprécier Orwell tout en étant de droite. La question est cependant de savoir si cette invocation de l’auteur britannique est intellectuellement valide.

Orwell et les « républicains des deux rives ». Charles Pasqua était-il orwellien ?

Georges Orwell

Georges Orwell – Session radiophonique à la BBC.

George Orwell se prête assez facilement aux récupérations de toutes sortes dans la mesure où il n’a jamais développé une philosophie politique structurée. Il se méfiait du reste profondément de la philosophie, surtout politique (« Je crois que les idées totalitaires sont enracinées dans l’esprit de tous les intellectuels », lettre à Francis Henson, 1949). Toutefois, Orwell a revendiqué de manière très claire des positions qui rendent problématique son enrôlement dans les combats idéologiques des « nouveaux orwelliens ».

D’abord, Orwell ne peut en aucun cas être invoqué pour justifier une remise en cause du clivage gauche-droite (au profit, par exemple, d’une opposition entre conservateurs souverainistes et libéraux libertaires). Orwell s’est en effet constamment défini, non seulement comme de gauche, mais comme socialiste radical égalitariste. A une invitation d’une personnalité de droite à une réunion contre la prise de contrôle de l’Europe de l’Est par l’URSS, Orwell répond : « J’appartiens à la gauche et doit travailler en son sein ».

D’autre part, et l’argument est complémentaire du précédent, la pensée politique d’Orwell est étroitement liée au contexte historique dans lequel elle se déploie, c’est-à-dire la deuxième guerre mondiale, le fascisme, le communisme stalinien et les débuts de la guerre froide (il meurt en 1950). Le travail politique d’Orwell consiste à défendre, à l’intérieur de la gauche socialiste de son époque, l’idée de l’édification d’une société socialiste non totalitaire. Par conséquent, son combat a toujours été interne à la gauche (du moins depuis sa « conversion » au socialisme en 1936).

Il s’ensuit que la pensée politique d’Orwell est fondamentalement une critique du totalitarisme et il se trouve que cette critique repose sur la distinction radicale entre les sociétés et idéologies totalitaires et les démocraties libérales, ces dernières étant considérées par Orwell comme de nature totalement différente et toujours inconditionnellement préférables au totalitarisme (même si Orwell souhaitait l’avènement d’un troisième type de société, authentiquement socialiste et donc égalitaire). « Tout ce que j’ai écrit d’important depuis 1936…a été écrit…contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique » (Pourquoi j’écris, 1946).

C’est pourquoi, non seulement il est impensable qu’Orwell ait pu cautionner l’idée d’un dépassement du clivage droite-gauche, mais une grande partie de sa pensée politique n’a de pertinence que dans un cadre interne à la gauche par rapport à la question fondamentale : comment révolutionner la société pour faire advenir le socialisme sans favoriser la dictature et le totalitarisme ? De ce point de vue, les évocations actuelles du totalitarisme du marché ou de la dictature de l’Europe ne sont guère convaincantes, quelles que soient les critiques que l’on peut adresser à la marchandisation générale de l’existence ou à la nature bureaucratique de l’Union européenne.

La décence commune n’est pas le « bon sens populaire »

1984

Adaptation au cinéma de 1984 par Michael Radford avec John Hurt dans le rôle de Winton Smith (photo ci-dessus) et Richard Burton dans le rôle de O’Brien.

Enfin, un certain nombre de notions, dont certaines sont fondamentales chez Orwell (la common decency ou la dégradation du langage) tandis que d’autres sont simplement piochées dans son roman 1984, sont utilisées aujourd’hui de manière, disons assez libres, pour justifier des positions extrêmement conservatrices dont rien n’indique qu’elles aient été ou qu’elles auraient pu être défendues par Orwell (bien malin, par exemple, celui qui peut prétendre deviner ce qu’aurait pensé Orwell de la procréation médicalement assistée pour les lesbiennes, de l’immigration arabo-africaine ou de la politique pénale de Christiane Taubira).

L’expression common decency est ainsi utilisée à toutes les sauces, un jour pour s’indigner des incivilités de la jeunesse urbaine, le lendemain pour fustiger l’humour Canal Plus (il est vrai franchement ringard). La notion de common decency (« une perception émotionnelle que quelque chose n’est pas juste »), c’est-à-dire une sensibilité morale spontanément partagée par les membres des classes populaires, est le plus souvent utilisée par Orwell dans un double dessein.

Il s’agit d’une part de critiquer les délires idéologiques des intellectuels des années 30 et 40 (essentiellement communistes et fascistes) qui les amènent à justifier les pires horreurs au mépris, justement, de toutes les valeurs morales traditionnellement reconnues. D’autre part, la common decency est considérée par Orwell comme une sorte de socle anthropologique qui à la fois justifie et rend possible la mise en place d’une société authentiquement socialiste. Le socialisme, de ce point de vue, serait la mise en forme philosophique et la réalisation politique des idéaux de justice et d’égalité spontanément générés par la sensibilité populaire.

Dès lors, il apparaît que cette notion de décence commune n’a pas grand-chose à voir avec l’utilisation qui en est fréquemment faite à l’heure actuelle dans des polémiques portant, par exemple, sur l’immigration et l’insécurité.

De manière plus générale, l’attachement d’Orwell aux valeurs de la culture populaire (incarnations, historiquement singulières dans chaque culture, de la common decency) comme l’entraide, l’honnêteté ou la bienveillance est souvent transformé par ses zélateurs actuels en l’idée que le peuple (rarement défini et souvent assimilé purement et simplement à la majorité, bien entendu silencieuse) a toujours raison et que, par conséquent, toutes ses opinions devraient être avalisées par le pouvoir politique. C’est ainsi qu’Orwell, socialiste radical égalitariste, est aujourd’hui mobilisé pour justifier des analyses et des propositions caractéristiques du Front National ou de l’ex UMP (LR) : hostilité à l’immigration, demande de mesures sécuritaires, critique du mariage homosexuel, défense de l’identité chrétienne, etc. Toutes ces prises de position sont parfaitement respectables en elles-mêmes mais elles n’ont strictement rien à voir avec la notion de common decency ni avec la pensée politique d’Orwell en général.

Nous proposons donc de relire Orwell d’abord parce que ses livres (et pas seulement les plus connus) sont passionnants et qu’il était avant tout un écrivain. Et s’il faut retenir un principe intellectuel cher à Orwell, peut-être devrait-il s’agir de son souci de toujours privilégier la singularité de chaque situation (et donc de chaque époque) et de se garder constamment de la tentation de confondre ce qui est différent en simplifiant la réalité à l’excès.

« Il n’y a pas beaucoup de liberté d’expression en Angleterre, donc il n’y en a pas plus qu’en Allemagne [nazie]. Se retrouver au chômage est une expérience épouvantable, il n’est donc pas pire de se retrouver dans les chambres de torture de la Gestapo » (Le Lion et la Licorne). Ce pastiche formulé par Orwell des outrances que l’on pouvait lire et entendre à son époque pourrait avoir son pendant dans les approximations de certains « disciples » actuels de l’écrivain : l’Union européenne sous domination allemande n’est guère démocratique donc c’est le quatrième Reich, certains actes de délinquance augmentent en France donc c’est Orange mécanique, le développement de l’islam dans notre pays engendre un certain nombre de problèmes donc la Seine-Saint-Denis c’est l’Arabie Saoudite, la plupart des journalistes sont conformistes donc on subit un totalitarisme médiatique…

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