Avec Cartel, Don Winslow n’a pas seulement écrit un récit sur le trafic de drogue, il a produit un des meilleurs romans américains de ces dernières années.

Pour Sal, ça a été une révélation : il n’imaginait pas que le trafic de drogue puisse être aussi ennuyeux. (Cartel)

Disons-le franchement, nous n’aimons pas les polars. Même si toute tentative de hiérarchisation, quel que soit le domaine concerné, apparaît désormais spontanément suspecte, il n’en reste pas moins que nous considérons le roman policier comme un sous-genre. Et cela ne change pas grand-chose qu’on s’excite, par exemple, sur le polar scandinave (signalons d’ailleurs que les nordiques n’écrivent pas que des romans policiers, comme en témoigne notamment le remarquable Illska de l’islandais Eirikur Orn Norddahl). Au bord des fjords ou à Chicago, un polar se résume généralement à une enquête plus ou moins poussive, des rebondissements frelatés (bon sang de bonsoir, le principal suspect n’est finalement pas coupable) et une fin en queue de poisson (sapristi, il s’avère que le partenaire du héros a trempé dans la carabistouille); le tout sublimé dans une expression du type « tête-à-tête avec le Mal ».

Il tue l’homme. C’est bon. Chuy Barajos vient d’avoir onze ans. (Cartel)

Mais Cartel, de Don Winslow, n’est pas un polar (ni, fort heureusement, un thriller). Il en a certes toutes les apparences : un baron de la drogue mexicain (Adan Barrera), un courageux agent de l’agence anti-drogue américaine DEA (Art Keller), un journaliste désabusé (Pablo Mora), une tripotée de porte-flingues dégénérés, des politiciens corrompus en veux-tu en voilà. Mais à partir de ces ingrédients classiques de n’importe quel brouet hollywoodien, Don Winslow a concocté un véritable festin. Un plat très épicé et éventuellement difficile à digérer, certes (certaines scènes sont presque insoutenables), mais riche, nuancé et exquis (sachant que même la douleur peut être exquise).

Tous les clichés sont vrais. (Cartel)

Cartel est la suite d’un premier opus, La griffe du chien, qui nous racontait l’ascension d’un gamin mexicain (Adan Barrera) jusqu’au sommet du trafic de drogue et la genèse de son affrontement à mort avec l’agent de la DEA Art Keller. La solidité de l’intrigue, l’épaisseur des personnages, le style vigoureux font de La griffe du chien un très bon roman. Avec la suite, Cartel, Don Winslow se hisse encore bien au-delà dans l’excellence. Même si le thème apparent de Cartel est plus que jamais le trafic de drogue entre le Mexique et les ÉtatsUnis, il s’agit en réalité d’un splendide roman sur le pouvoir, le devoir, la responsabilité individuelle. Il s’agit aussi d’un livre puissant sur la politique, l’économie, la famille, les stratifications sociales. D’un roman, donc, qui correspond pleinement à la fonction de la littérature : rendre compte de son époque et, en même temps, explorer la condition humaine dans son intemporalité.

Les histoires de narcos ne sont que des conneries. Ce qui compte, c’est que son fils décide de colorier des zèbres en orange et bleu. (Cartel)

On ne dira rien des détails de l’histoire pour ne pas retirer au lecteur la moindre parcelle de plaisir. Qu’il suffise de souligner que ce livre fait pleurer, trembler (de tendresse ou d’effroi), réfléchir (notamment sur les causes profondes du trafic de drogue et sa profonde identité de structure avec le système capitaliste), qu’il pose des questions auxquelles il ne prétend pas répondre et apporte parfois des réponses à des questions qu’on avait oublié de poser.

Pour finir, saluons le fait que Cartel est aussi un magnifique message d’amour aux Mexicains, ce peuple digne et courageux dont le principal problème, on  a tendance à l’oublier en France, n’est pas le méchant président américain Donald Trump et son mur mais les gouvernements mexicains effroyablement corrompus qui martyrisent méthodiquement leur propre population depuis des lustres.

« Et mon pays, le Mexique, patrie d’écrivains et de poètes – Octavio Paz, Juan  Rulfo, Carlos Fuentes, Elena Garro, Jorge Volpi, Rosario Castellanos, Luis Urrea, Elmer Mendoza, Alfonso Reyes -, patrie de peintres et de sculpteurs – Diego Rivera, Frida Kahlo, Gabriel Orozco, Pablo O’Higgins, Juan Soriano, Francisco Goitia -, de danseuses comme Guillermina Bravo, Gloria et Nellie Campobello, Josefina Lavalle, Ana Mérida -, de compositeurs – Carlos Chaves, Silvestre Revueltas, Agustin Lara, Blas Galindo -, d’architectes – Luis Barragan, Juan O’Gorman, Tatiana Bilbao, Michel Rojkind, Pedro Vasquez -, de merveilleux cinéastes – Fernando de Fuentes, Alejandro  Inarritu, Luis Bunuel, Alfonso Cuaron, Guillermo del Toro -, d’acteurs et actrices comme Dolores del Rio, « La Dona » Maria Félix, Pedro Infante, Jorge Negrete, Salma Hayek. Aujourd’hui, les « célébrités » sont des narcos, des tueurs psychopathes dont l’unique contribution à la culture sont les narcocorridas chantées par des flagorneurs sans talent. Le Mexique, patrie des pyramides et des palais, des déserts et des jungles, des montagnes et des plages, des marchés et des jardins, des boulevards et des rues pavées, des immenses esplanades et des cours cachées, est devenu un gigantesque abattoir. Et tout ça pour quoi ? Pour que les Nord-Américains puissent se défoncer. » Pablo Mora

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