“Je crois que la vie n’est pas l’équilibre. C’est une sensation. Je ne suis pas sûr de ce qu’est la mort, mais la vie, ça a à voir avec des choses comme les petits pois.”

Charles Bowden est un des plus grands écrivains américains vivants. Les trois volets de sa trilogie Une histoire pas naturelle de l’Amérique sont désormais disponibles en français. Achetez-les, volez-les (mais dans ce cas à la Fnac, pas chez un libraire), exigez qu’on vous les offre, mais lisez-les.

Nous n’allons pas parler de Charles Bowden, Comme tous les grands écrivains, il sait que les détails de sa biographie n’ont aucun intérêt. Nous n’allons pas non plus essayer de caractériser son œuvre, nous avouons notre impuissance à décrire les mots de Bowden avec d’autres mots. Nous allons donc nous contenter de reprendre des passages de Orchidée de sang (premier tome), de Du blues pour les cannibales (deuxième tome) et de Certains morts respirent encore (troisième tome). En espérant qu’Albin Michel ne nous fera pas un procès, mais gageons qu’ils seront indulgents puisque nous en risquons déjà un avec la Fnac pour l’amour d’un de leurs auteurs.

“Le temps n’est pas à promouvoir encore d’autres règles, mais à briser celles qui existent. Nous avons besoin non de thérapies mais de brûler les cliniques. Il nous faut sortir, aller dans la puanteur, dans la nuit effrayante de la zone, et entendre les criquets proclamer notre avenir. Il y a nécessité d’une fantaisie qui nous attrape, nous secoue, nous déconstruise et nous modèle. Nous ne pouvons plus continuer à souffrir en silence, en nous épargnant le risque de nous retrouver dans les lambeaux d’un monde factice.” 

“En 1492, l’Europe était une maison de la mort, avec un Dieu mort et des cohortes d’âmes mortes. Les Mongols avaient été repoussés, les Maures également. Les cathédrales étaient immenses mais vides, tristes sanctuaires dénués de magie. Personne n’arrivait à se souvenir des druides et nous avions tous de sérieuses préventions à l’encontre des femmes, parce que les prêtres nous disaient qu’elles étaient impures, apparemment. La vaste terre appelée Europe avait été massacrée, toutes les forêts muées en vergers, toutes les prairies en champs, la moindre parcelle domptée. Un espace utilisé et épuisé. Tous les signes de la décadence étaient présents et cet affaiblissement du cœur était tenu pour une innovation. Une fébrilité nouvelle se produisait dans l’écriture, la peinture, l’invention de machines, mais ce que, au cours des siècles à venir, les lettrés allaient encenser en le qualifiant de renaissance n’était que le symptôme d’une profonde agonie de l’esprit. J’en suis convaincu, puisque cinq cents ans plus tard je vis à un moment similaire de l’histoire de mon espèce. Nous aussi, nous avons une culture mourante et des dieux morts, et pourtant nous nous agitons loin dans l’espace, et au fond des mers, et dans les failles secrètes de la terre, dans les jardins jadis sacro-saints de nos cellules. Nous creusons la terre à la recherche de la double hélice de l’ADN, nous fouillons jusque dans les codes étranges de la vie même ; comme Christophe, nous nous embarquons sur nos maladroites caravelles, nos galions de fortune. Et pour en revenir à 1492, je frissonne en pensant à ce qui serait arrivé aux Européens s’ils n’avaient pas trouvé, assassiné, baisé les cultures du Nouveau Monde, mais aussi s’ils n’avaient pas été attrapés par elles. Ils se seraient perdus à jamais, je le crains, en emportant tout dans leur chute. Ils étaient déjà engagés sur la route d’airain qui mène au royaume des Cyborgs. Ce qu’ont accompli les jungles, les plaines, les montagnes, les déserts et les forêts du Nouveau Monde, c’est ceci : ils ont radicalement empoisonné le culte européen de la rationalité. Ils ont fait revenir la nuit.”


“Nous allons vous tomber dessus. Nous avons l’air de médecins, ou d’universitaires, ou d’écologistes, ou de jardiniers, ou d’infirmiers, ou nous vous ressemblons, ou nous nous ressemblons tous. Nous paraissons très respectables, compétents, avec des dossiers toujours en ordre. Nous écumons les allées, les rues, les boulevards, les avenues, les autoroutes à péage, les voies rapides, les voies secondaires, les aires de repos. Nous éteindrons vos cigarettes, nous viderons votre alcool dans le caniveau, nous arracherons la seringue de vos doigts tremblants, nous interdirons vos aliments graisseux, nous chasserons les démons de votre esprit ou nous extrairons votre esprit de votre corps. Nous recommanderons les fibres. Nous vous emmènerons courir, ou nous vous enfermerons. Nous offrirons la santé pour tous, nous purifierons votre air, nous filtrerons votre eau, nous estampillerons votre nourriture, nous aseptiserons votre vocabulaire, nous retirerons les balles de votre fusil et celui-ci de vos mains.
Nous détruirons les talons hauts, nous gouvernerons votre matrice, nous compterons les arbres et nous vous priverons de votre hache.”

Une dernière précision : on a évidemment le droit de ne pas apprécier Charles Bowden, mais si un quelconque « progressiste » s’avise de le qualifier de décliniste, nous n’hésiterons pas à user de représailles physiques

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