Après le remarquable Dans la tête de Xi Jinping de François Bougon, Solin/Actes Sud nous propose un passionnant Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan écrit par le journaliste Guillaume Perrier. 

Tour à tour enfant chéri des occidentaux (du temps où il semblait incarner un islam compatible avec la démocratie libérale), puis considéré par ces derniers comme un apprenti dictateur depuis qu’il limoge des fonctionnaires et incarcère des journalistes à tour de bras, le turbulent Monsieur Erdogan n’en finit pas de nous faire tourner la tête. C’est pourquoi, alors que les récentes élections ont débouché sur une nouvelle victoire du parti AKP (Parti de la justice et du développement) et de son chef Erdogan, l’ouvrage de Guillaume Perrier vient à point nommé. Le journaliste retrace l’itinéraire de l’actuel président turc avec une grande clarté et un souci constant d’objectivité (d’autant plus nécessaire et précieux que la personne de Monsieur Erdogan enflamme facilement les esprits). 

La démocratie n’est pas un but, c’est un moyen (Recep Erdogan, 1996)

En suivant un plan à la fois chronologique et thématique, l’auteur nous permet d’accompagner le gamin de Kasimpasa (quartier populaire d’Istanbul où a grandi Recep Erdogan) jusqu’à sa métamorphose en reis (guide, chef) de son pays. Ce faisant, c’est aussi l’histoire de la Turquie depuis 1954 (date de naissance de Recep Erdogan) que Guillaume Perrier retrace. Une histoire jalonnée de coups d’État militaires (1960, 1971, 1980 et la démission contrainte du gouvernement du Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan en 1997) où les adversaires actuels du président turc, notamment le CHP (Parti républicain du peuple), ne se sont pas toujours distingués par leur attachement à la démocratie et aux droits de l’homme.

Nous ne sommes pas un parti politique fondé sur la religion (Recep Erdogan, 2002)

L’un des grands intérêts de l’ouvrage est en effet de rappeler (même si l’auteur ne manifeste pas la moindre sympathie à l’égard de Recep Erdogan) que la Turquie est un pays extrêmement complexe et qu’il est impossible de réduire l’état actuel du pays à un affrontement entre l’islamiste autoritaire Erdogan et ses ennemis démocrates.

Le CHP, que l’on présente souvent aujourd’hui comme un parti social-démocrate ou de centre gauche, est l’héritier du kémalisme (Mustafa Kemal « Atatürk » fut le fondateur de la République de Turquie en 1923), y compris dans ses aspects les plus discutables (autoritarisme, entraves à la liberté d’expression, militarisme, hostilité farouche vis-à-vis des Arméniens et des Grecs). 

Le HDP (Parti démocratique des peuples), parti kurde et nouveau chouchou des européens, entretient des rapports étroits avec l’organisation militaire rebelle PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). La confrérie de l’imam Fethullah Gülen, contre laquelle Recep Erdogan se déchaîne depuis la tentative de coup d’État de 2016 (dont le président turc attribue la responsabilité à Monsieur Gülen), a d’abord été un allié de Recep Erdogan et une organisation ayant allégrement participé à la répression de ses adversaires à l’époque où elle était toute puissante dans la police et dans la magistrature.

Avec l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, l’Europe démontrera qu’elle n’est pas le continent où les civilisations s’affrontent, mais celui où elles se réconcilient et font la paix (Recep Erdogan, 2004)

La même clarté, le même souci du détail, la même exigence de prise en compte de la complexité caractérisent le traitement de tous les autres sujets abordés par Guillaume Perrier. Il en va ainsi des rapports entre la Turquie et L’Union européenne, cette dernière sermonnant aujourd’hui le régime AKP pour ses atteintes à l’État de droit alors qu’elle a fait lanterner la Turquie pendant des décennies (la Turquie a déposé sa demande d’adhésion en 1987) en lui faisant miroiter une adhésion à l’Union qu’elle n’avait aucune intention de lui accorder. Il en va de même de l’histoire complexe de l’islam politique turc qui a pu, un temps, apparaître à juste titre comme le meilleur espoir de démocratisation d’un pays verrouillé par l’armée et par les kémalistes orthodoxes.

La démocratie est comme un tramway. Quand on est arrivé au terminus, on en descend (Recep Erdogan, 1996)

On n’en dira pas davantage puisque Guillaume Perrier explique tout cela (et bien d’autres choses encore) bien mieux que nous ne pourrions le faire. On se contentera de recommander très vivement la lecture de son livre à toute personne souhaitant comprendre ce voisin à la fois si proche et et si lointain qu’est la Turquie.

Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan, de Guillaume Perrier, Solin/Actes Sud, 19 euros.

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