Voilà maintenant 21 siècles que l’on débat à propos des Juifs, et même davantage puisque les Romains s’intéressaient déjà à eux avant l’apparition de l’agitateur politico-religieux nommé Yeshoua (Jésus). Nous sommes en 2017 et le mot Juif continue à apparaître sans cesse dans le débat public, convoqué à propos des sujets les plus divers, de la laïcité au terrorisme en passant par la géopolitique. Le plus drôle (ou le plus inquiétant), c’est que quand on demande à quelqu’un, même un individu assez cultivé, ce qu’est un Juif, on obtient le plus souvent des réponses assez brumeuses. Faut-il parler de religion ? De culture ? D’ethnie ? De peuple ?

Comment puis-je expliquer la prolifération de l’antisémitisme en Russie ? Nous détestons souvent ceux auxquels nous faisons du mal, plutôt que ceux qui nous en font (Tolstoï)

Il en va de même pour le mot Antisémitisme, utilisé très fréquemment, dans les sens les plus divers et souvent au service d’arrière-pensées idéologiques elles-mêmes des plus variées (et contradictoires). On a vu ainsi un parti comme le Front National construire une partie de sa « notoriété » sur les saillies négationnistes d’un JeanMarie Le Pen pour ensuite, en la personne de sa fille Marine Le Pen, tenter de s’introniser meilleur défenseur des Juifs (contre les méchants musulmans, of course).

C’est pourquoi la meilleure manière de parler de l’antisémitisme est sans doute d’en raconter inlassablement l’histoire, d’en décrire les manifestations, de la manière la plus neutre et la plus objective possible. Afin de ne jamais oublier que, de fait, cette mystérieuse entité, le Juif, a objectivement subi une somme proprement hallucinante de persécutions au cours de l’histoire.

L’ensemble des informations dont nous disposons nous permet d’affirmer que nous avons ici affaire à un meurtre rituel commis par une secte de juifs hassidiques (article du journal Le Royaume)

Il faut donc lire Un enfant de sang chrétien de Edmund Levin, un livre passionnant qui retrace l’incroyable (et malheureusement véridique) histoire du procès du Juif Mendel Beilis, accusé d’avoir perpétré en 1911, à Kiev, le meurtre rituel d’un garçon de 13 ans non-juif, donc de « sang chrétien », Andreï Iouchtchinski. Dans un style qui tient à la fois de l’enquête journalistique et de l’écriture romanesque  (ce qui est un atout, et non une faiblesse, du livre), Edmund Levin nous livre tous les détails de cette affaire, de la découverte du corps martyrisé d’Andreï (47 coups de couteaux) en mars 1911 jusqu’au verdict du procès intenté à Mendel Beilis, le 28 octobre 1913.

Chrétiens orthodoxes ! Les Youpins ont torturé Androucha Iouchtchinski à mort ! (tract distribué lors de l’enterrement d’Andreï)

On y voit le fait divers horrifique se transformer petit à petit en mise en accusation des Juifs, sous l’effet de la propagande de l’organisation antisémite des CentNoirs mais aussi, et c’est le plus stupéfiant, du fait de la décision prise par les autorités tsaristes de trouver à tout prix un coupable juif. Toutes les pistes mises à jour par l’enquête de police seront ainsi soigneusement écartées sur injonction des ministères de la Justice et de l’Intérieur, au profit d’une seule, suggérée originellement par un agitateur d’extrême droite (Vladimir Goloubev) : la culpabilité du Juif Mendel Beilis, employé d’une briqueterie proche du lieu où le corps d’Andreï Iouchtchinski a été découvert.

Ce dont j’étais certain, c’est que, dès qu’ils m’interrogeraient, ils comprendraient qu’ils s’étaient trompés et me relâcheraient (Mendel Beilis)

Une allégation incroyable, qui deviendra pourtant la thèse officielle de l’accusation, donc de l’Etat tsariste, se développe rapidement : Mendel Beilis a assassiné, en compagnie de complices Juifs fondamentalistes, le jeune Andreï dans le but de recueillir son sang afin de l’utiliser pour confectionner le pain azyme de la Pâque juive. Une hypothèse grotesque qui va pourtant être défendue contre vents et marées par plusieurs procureurs, un médecin légiste, des policiers, des ministres, des députés, des journalistes, un psychiatre renommé (le docteur Ivan Sikorski), des prêtres catholiques et orthodoxes.

Il faut ajouter qu’au-delà du récit de l’affaire Iouchtchinski et du procès Beilis, le livre d’Edmund Levin fourmille d’informations sur l’état de l’administration russe au début du 20e siècle, sur les réseaux révolutionnaires anarchistes, sur les méthodes d’enquête de la police, sur le mode de vie des catégories populaires à Kiev mais aussi, par exemple, sur l’action des premiers groupes de pression juifs américains comme l’American Jewish Committee. A lire de toute urgence.

Un enfant de sang chrétienEdmund Levin, Les Editions Belfond.

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