Orwell (1903-1950) a longtemps été connu, et reconnu, pour ses deux romans « anti-totalitaires » 1984 et La Ferme des animaux. Depuis quelques années, l’auteur est célébré pour sa pensée politique et philosophique. Des notions clés dans l’œuvre d’Orwell, comme la common decency, sont mises en avant par un certain nombre d’intellectuels dont la caractéristique principale (on y reviendra) est qu’ils appartiennent aussi bien à certains courants de la gauche qu’à certaines chapelles de la droite. En tout cas, cet engouement à l’égard d’Orwell rend plus nécessaire que jamais une connaissance sérieuse de l’œuvre et de la vie de cet écrivain. C’est pourquoi le livre de Kévin Boucaud-Victoire, George Orwell Écrivain des gens ordinaires, arrive à point nommé. L’ouvrage ne s’adresse pas à ceux qui connaissent déjà en détail l’œuvre d’Orwell. En revanche, il constitue une introduction synthétique (89 pages), claire et stimulante à la pensée de cet écrivain atypique, susceptible d’attiser la curiosité de tous ceux qui n’ont lu que 1984 ou La Ferme des animaux.

Je voulais effectuer une véritable plongée, m’immerger au sein des opprimés

Le livre s’ordonne en deux chapitres. Le premier (« Un socialisme du vécu ») constitue une courte biographie d’Orwell dont l’intérêt principal est de montrer le lien indéfectible entre la vie de l’auteur et son œuvre. Comme l’écrit Simon Leys (cité par Kévin Boucaud-Victoire) : « Sa vie fut assurément moins importante que son œuvre, mais elle en fut la garante. ». De son séjour en Birmanie (colonie britannique) dans la Police impériale à son engagement dans la guerre d’Espagne contre Franco (dont il tirera le livre Hommage à la Catalogne) en passant par son expérience aux côtés des mineurs du nord de l’Angleterre, l’existence d’Orwell va en effet forger, non seulement son caractère et sa sensibilité, mais les fondements de sa pensée.

Abolir les distinctions de classes, c’est abolir une partie de soi-même

Une pensée que le deuxième chapitre (« Le socialisme populaire de George Orwell ») va s’attacher à expliciter de manière assez orwellienne, c’est-à-dire à la fois facile d’accès et rigoureuse. Kévin Boucaud-Victoire distingue trois questions fondamentales, « Common decency contre homme nouveau », « Un socialisme sans le Progrès » et « Construire la Ligue des opprimés ». On ne se substituera pas ici à l’auteur en résumant ce que lui-même synthétise fort bien dans son ouvrage. On dira simplement qu’il a eu mille fois raison de retenir ces trois aspects de la pensée d’Orwell, non seulement parce qu’elles sont effectivement fondamentales dans l’œuvre de l’écrivain, mais aussi parce qu’elles expliquent, nous semble-t-il, le regain d’intérêt actuel pour Orwell et l’apparence hétéroclite de ses nouveaux partisans. Du reste, l’auteur du livre, Kévin Boucaud-Victoire, l’incarne d’une certaine manière puisqu’il est à la fois (et entre autres) le co-fondateur de l’excellente revue socialiste Le Comptoir et un membre de la rédaction de la revue Limite que certains jugent de droite, voire d’extrême droite, alors qu’elle se définit à notre avis essentiellement comme une revue chrétienne.

La vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté

En effet, la critique du culte du Progrès (culte commun au libéralisme et au marxisme dogmatique), l’appel à la « décence ordinaire » (c’est-à-dire, de manière très schématique, une aptitude des catégories populaires à pratiquer spontanément l’entraide et la solidarité) et la conjonction du patriotisme et de l’internationalisme sont des éléments qui caractérisent l’originalité de la pensée d’Orwell. Mais ils sont aussi des éléments fondamentaux du débat politique et philosophique actuel qui expliquent le désarroi de certains commentateurs (ceux, par exemple, qui s’obstinent contre tout bon sens à considérer Jean-Claude Michéa, adepte d’Orwell, comme un intellectuel de gauche atteint de « dérive droitière »). La critique du culte du Progrès chez Orwell, par exemple, peut tout à fait résonner avec la défense de « l’écologie intégrale » (concept chrétien) de la revue Limite, avec les positions de la gauche écologiste et anti-bureaucratique ou même avec la nostalgie de la France terrienne des héritiers actuels de Barrès ou de Maurras.

Le remplacement d’une orthodoxie par une autre n’est pas nécessairement un progrès

Mais Orwell était profondément socialiste, ce qui est tout sauf un détail. Sa volonté jamais démentie de concilier l’égalité et la liberté, de faire confiance aux gens ordinaires contre les apparatchiks des partis, de concilier l’amour de sa patrie et la fraternité universelle, de souligner que le socialisme ne se résume pas à une réorganisation du système économique, justifient pleinement le titre de la conclusion de Kévin Boucaud-Victoire : « L’urgence de lire Orwell ». En ces temps où l’on ne cesse, à juste titre, de stigmatiser le naufrage idéologique de la gauche française et européenne (le Parti socialiste avant tout mais pas seulement), la lecture d’Orwell, précisément parce qu’il n’a jamais formulé de dogme mais s’est attaché à définir les conditions minimales de possibilité d’un socialisme démocratique, peut constituer une boussole pour tous ceux qui, comme lui, ne se résignent pas à l’idée que l’inégalité et l’injustice sont des fatalités.

George Orwell Écrivain des gens ordinaires, de Kévin Boucaud-Victoire, Editions Première Partie, 10 euros.

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