George Packer, écrivain et rédacteur au New Yorker, a publié L’Amérique défaite en 2013. Le livre a reçu la même année le National Book Award. Il vient de paraître en poche en français, ce qui est une excellente nouvelle puisqu’il s’agit tout simplement d’un des meilleurs livres de ces vingt dernières années. 

C’était son premier amour d’adolescent mais elle en avait d’abord épousé un autre si bien qu’il avait dû l’attendre presque toute sa vie (page 214)

Packer retrace l’histoire des États-Unis de 1978 à 2012 en se concentrant sur les bouleversements économiques et sociaux subis par le pays durant cette période. L’ouvrage est à la fois un essai journalistique de très haut niveau et, grâce au style magnifique de l’auteur, une grande œuvre littéraire. La construction du livre est magistrale, organisée autour du récit de la vie de trois Américains avec lesquels l’auteur s’est longuement entretenu. 

Il dit à des collègues pendant une pause qu’il détestait son boulot, et la chose arriva aux oreilles de son responsable, et le responsable vint le trouver au milieu du rayon fruits et légumes et l’humilia devant les clients (page 594)

On fera ainsi connaissance avec Dean Price, petit-fils de planteurs de tabac de Caroline du Nord poursuivant obstinément son rêve de devenir riche tout en restant quelqu’un de bien. On suivra le parcours initiatique de Jeff Connaughton, enfant de la petite classe moyenne de l’Alabama qui va se brûler aux feux conjugués de la finance de Wall Street et de la tambouille politicienne de Washington. On entrera dans l’intimité de Tammy Thomas, ouvrière à Yougstown, Ohio, qui va tenter de sublimer sa dure existence de « working class hero » déchue dans l’action locale citoyenne.

Toute ma vie je n’ai voulu que cela, disait Dean. Cultiver la terre et qu’on me laisse tranquille (page 216)

Packer entrelace la narration de ces trois destinées de brèves biographies d’Américains connus à des titres divers (le rappeur Jay-Z, le politicien ultra-conservateur Newt Gingrich, l’écrivain Raymond Carver, l’ignoble Sam Walton fondateur de la tentaculaire chaîne de supermarchés Wal-Mart, etc.), ce qui nous vaut notamment huit délicieuses pages au vitriol qui règlent définitivement son compte à l’animatrice de télévision Oprah Winfrey, nouvelle icône de la gauche libérale américaine.

Dans un style qui rappelle Charles Bowden (autre grand « écrivain reporter », auteur de Une histoire pas naturelle de l’Amérique) en plus sobre, Packer réussit le tour de force de synthétiser l’histoire contemporaine des États-Unis tout en soulignant constamment cette évidence sans cesse occultée : l’Histoire et l’Économie ne sont pas des entités abstraites, elles sont faites de la chair, du sang et des espoirs envolés d’êtres humains bien réels.

Quand la guerre commença, le président dit qu’il dormait comme un bébé. Je dors comme un bébé aussi, dit le secrétaire d’État. Toutes les deux heures, je me réveille en hurlant (page 234)

Clairement de gauche mais aussi féroce avec le Parti républicain qu’avec le Parti démocrate (y compris le si sympathique Clinton et le si élégant Obama), Packer n’a pas besoin de forcer le trait pour pointer du doigt le naufrage de l’Amérique, il lui suffit de décrire scrupuleusement ce qui s’est passé, ce qui s’est dit et ce qui s’est fait (et aussi ce qu’on a refusé de faire) dans ce pays depuis quarante ans.

Mais Kevin découvrit bien vite que la banque n’était pas un travail si difficile. Wall Street employait un langage délibérément opaque pour intimider les non-initiés, mais pour réussir, il suffisait d’être un peu bon en maths ou d’être capable de raconter n’importe quoi (page 512)

Sur fond de désindustrialisation massive, de dérégulation totale du secteur financier, de précarisation généralisée de la population, George Packer définit par petites touches la substance de l’esprit américain : religiosité, individualisme, culte de la réussite, obsession de l’argent mais aussi sens de la communauté, souci de la décence, indépendance d’esprit. Il explique, ou plutôt il décrit, comment ces caractéristiques ont muté depuis les années 70 pour aboutir à l’enfer américain actuel. Ce faisant, il pulvérise tous les discours auto-justificateurs de la classe dominante sur la mondialisation heureuse, la destruction créatrice (les ouvriers non qualifiés qui perdent leur boulot ne deviennent pas ingénieurs informaticiens, ils croupissent dans des mobil-homes dégoûtants) ou le Salut par la technologie.

Puis tout s’écrasa au sol et les banquiers se retournèrent vers le peuple américain en disant : Oh, mais il y a un sacré problème là ! Vous feriez bien de nous renflouer ou on va tous mourir. Alors le peuple américain les renfloua (page 509)

Lisez ce livre. Parce que c’est un chef d’œuvre. Parce que la société américaine est devenue un cauchemar. Parce que les Américains sont des êtres humains. Parce que l’auteur aime son pays. Parce que son patriotisme montre tout le grotesque des discours paresseux fustigeant l’antiaméricanisme (on peut adorer son pays et constater qu’il est devenu invivable). Parce que les soi-disant valeurs communes entre les États-Unis et la France n’existent pas. Parce que les individus américains sont nos prochains et que ce qui nous est commun, ce ne sont pas ces prétendues valeurs fumeuses, mais la lutte incessante de chacun d’entre nous, de part et d’autre de l’Atlantique, pour préserver notre dignité.

Il avait toujours ce rêve de construire une grande maison toute blanche et de la remplir d’enfants. Il allait regagner sa terre (page 630)

L’Amérique défaite, Portraits intimes d’une nation en crise, de George Packer. Editions Points (Piranha), 9 euros.

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