Dans son magnifique Lanark, Alasdair Gray distingue deux sortes de romans, « La première était une sorte de cinéma écrit, avec beaucoup d’action et quasiment pas de réflexion. L’autre parlait de gens intelligents et tristes, souvent les auteurs eux-mêmes, qui pensaient beaucoup mais n’agissaient guère. ». Heureusement, certains écrivains (Alasdair Gray lui-même, au premier chef) échappent à cette dichotomie et réussissent à nous faire réfléchir tout en nous plongeant dans des péripéties trépidantes (la trépidation pouvant fort bien, d’ailleurs, être relativement statique). C’est ainsi que Morgan Sportès, de roman en roman, s’est imposé comme un hybride improbable d’Alexandre Dumas et de Claude LéviStrauss. Qu’il nous embarque au royaume de Siam au 17e siècle (Pour la plus grande gloire de Dieu), dans le Tokyo des années 40 (L’Insensé) ou dans l’Indochine vichyste (Tonkinoise), il réussit à marier le talent du conteur, la précision de l’historien, la rigueur de l’ethnologue et l’inventivité du styliste.

« Partout dans le pays seront disposées des affiches promettant une prime de trois cents taëls d’argent pour chaque prêtre dénoncé »

C’est de nouveau le cas dans son dernier livre, Le ciel ne parle pas, qui nous transporte en pleine crise politico-religieuse dans le Japon du 17e siècle. L’action se déroule au moment où les autorités japonaises décident d’éradiquer totalement le christianisme, lequel avait connu un succès non négligeable auprès des Nippons. Centré sur le personnage de Christovao Ferreira, jésuite portugais apostat devenu collaborateur des autorités japonaises dans leur persécution du christianisme, le roman évoque aussi les aléas du commerce (et donc de la diplomatie et de la guerre) entre le Japon et les puissances européennes (Espagne, Portugal, ProvincesUnies).

« Les prêtres ont ourdi un complot pour soumettre notre terre à l’Espagne »

Irrigué par un évident parti-pris anti-chrétien (parfois irritant quand l’auteur insère des réflexions personnelles dans le récit, ce qui est heureusement rare), Le ciel ne parle pas est un réjouissant roman relativiste, au meilleur sens du terme. Et en effet, à une époque, la nôtre, où on ne cesse de fustiger le relativisme et d’appeler à la défense intransigeante des vraies valeurs véritablement véritables de notre république sans tache et sans défaut, le roman de Morgan Sportès nous rappelle l’importance et la noblesse du sentiment de la relativité.  Il est éminemment instructif, et assez délicieux (même pour un chrétien comme l’auteur de ces lignes) de percevoir le christianisme par les yeux (et donc l’esprit) d’un Japonais (ou d’un apostat « japonisé ») du 17e siècle. On lit ainsi dans Le ciel ne parle pas des phrases comme : « Leur Dieu a un ego plein d’humains caprices. L’idée que les caprices humains puissent avoir quoi que ce soit en commun avec la Volonté du Ciel témoigne d’une ignorance abyssale. ». Ou encore : « Allez expliquer à des Japonais ce que sont le pape, les protestants, les catholiques, les anglicans, les juifs, Luther, Calvin, la Réforme et la Contre-Réforme, la grâce suffisante, la grâce efficace, le concile de Trente, les indulgences, la prédestination, la Providence ».

« Christ n’a-t-il donc jamais consulté une mappemonde ? »

Il est vrai que le problème peut-être le plus épineux du christianisme réside dans cette étrange lubie de la puissance suprême qui aurait décidé, au lieu de se manifester en même temps  à tous les humains, de ne révéler sa présence qu’à un peuple minuscule, les Juifs, isolé dans une province périphérique de l’Empire romain. Le prosélytisme et l’évangélisation sont la conséquence directe de ce fâcheux caprice de Dieu. Mais pourquoi Dieu a-t-il oublié les Japonais ?

« Il se réveillait comme d’un rêve pour s’enfoncer dans un nouveau rêve, glissant d’une illusion l’autre »

Morgan Sportès ne répond évidemment pas à la question (heureusement) mais son roman nous pousse à nous la poser, celle-là et beaucoup d’autres. Or, devenir plus intelligent et plus humain sans même sans rendre compte, tel est l’étrange et prodigieux effet que produit la bonne littérature sur le lecteur. Les bons romans nous empêchent de nous prendre pour nous-mêmes en nous rappelant que nous aurions pu être (que nous sommes peut-être vraiment) un autre, et même des tas d’autres, un Japonais devenu chrétien, un Japonais anti-chrétien, un marchand Portugais, un soldat Espagnol, un marin Hollandais.

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