J’aurais voulu avoir écrit ce livre. Que voulez-vous d’autre de moi que ce regret exprimé ? (Aragon).

Que faire de sa vie quand on a lu toute l’œuvre de Dostoïevski et de Tolstoï pour la troisième fois ? Afin d’éviter le suicide ou Marc Levy (entre les deux mon cœur balance), on peut lire La mort du VazirMoukhtar de Iouri Tynianov. Né en 1894 et mort en 1943, Tynianov fut un important théoricien de la littérature dans la Russie du début du siècle. Mais contrairement à la règle qui veut qu’un universitaire soit rarement un écrivain exceptionnel, il a aussi écrit de splendides textes littéraires.

Il portait une longue robe de chambre couleur incendie-de-Moscou

La mort du VazirMoukhtar est un roman historique dont le héros est Alexandre Serguéievitch Griboïedov, auteur de la célèbre comédie Le Malheur d’avoir trop d’esprit. Le roman commence en 1828 avec l’arrivée à Pétersbourg de Griboïedov, porteur du traité de paix entre la Russie et la Perse qu’il a négocié en Orient. Alors qu’une autre guerre commence, opposant cette fois-ci la Russie et l’Empire Ottoman, Griboïedov va être renvoyé en Perse avec le titre de ministre plénipotentiaire (VazirMoukhtar en persan).

Et ils prêchaient la modération avec fureur

Voilà qui pourrait être le synopsis d’un honnête film en costumes d’époque avec, si possible, une histoire d’amour romantique à la clé et Nicole Kidman en chapeau à fleurs. Mais c’est ici qu’intervient la littérature, c’est-à dire le style. Or, le style de Iouri Tynianov est éblouissant. Passant de l’analyse psychologique à la scène de mœurs, de la chronique historique à la poésie en prose, l’auteur nous happe et nous entraîne de Pétersbourg à Téhéran en passant par Moscou et le Caucase aux trousses de ce diable de Griboïedov qui semble lui-même fuir une menace indéterminée (ou s’y précipiter).

La cheminée, sans feu et gluante, avait une mine de noceur un lendemain de ripaille

Tynianov ne recule pas devant les défis les plus périlleux. Il renouvelle la classique confrontation maître-valet à travers la délicieuse et émouvante relation entre Griboïedov et son domestique Sachka. Il décrit les mystères de la Perse sans tomber dans un orientalisme de pacotille. Il évoque les relations compliquées du héros avec sa mère sans qu’on songe un seul instant à le psychanalyser. Il nous parle d’amour comme si c’était la première fois qu’on prenait connaissance de ce sentiment étrange et périlleux.

Et l’enfance reviendra, tant pis si elle s’appelle vieillesse

La mort du VazirMoukhtar est tout ce qu’un roman d’exception doit être, c’est-à-dire tout à la fois : le compte-rendu de son époque, la manifestation de l’éternelle condition humaine, la mise en valeur d’individualités significatives et une réflexion sur le langage. Mais, et ce sera toujours l’inéluctable supériorité de l’art sur la science,  en faisant tout cela l’air de rien, comme en se jouant, en mêlant les réflexions les plus profondes au parfum capiteux d’un vin de Géorgie. Ce qui fait que le lecteur, le livre achevé, se retrouve plus sage et plus humain sans même s’en être aperçu.

« Quelque chose vacille dans votre chair. Vos lèvres se taisent, seul votre corps parle, il s’y lève une rumeur que tous entendent, certes, mais qu’ils font semblant de ne pas remarquer. Est-ce effet de la nuit ? Non, c’est effet d’amour. Vos pensées se dissolvent, et il ne reste plus que des usurpatrices retorses et gaies. Et vous répondez avec à-propos, vous plaisantez, vous travaillez, mais à vrai dire, quelqu’un répond, travaille, plaisante à votre place : celui qui portait naguère votre nom. »

La mort du Vazir-Moukhtar, de Iouri Tynianov est disponible en poche, Gallimard, Folio (6337).

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