En édition de poche, 2666 de Roberto Bolano est un roman de 1353 pages. Face à un tel monument, les adjectifs appropriés sont normalement : foisonnant, ambitieux (qu’on peut remplacer par « pari fou ») et labyrinthique. Toutefois, à l’issue de ces 1353 pages, aucun de ces adjectifs ne m’est venu à l’esprit. J’ai refermé le livre sans regret, sans exaltation, je me suis demandé quel ouvrage j’allais entamer ensuite. Et puis, très vite, une question s’est imposée à moi : comment se fait-il que je sois persuadé d’avoir lu un chef d’œuvre ?

Si vous ne croyez pas en Dieu, comment croire en un putain de livre ? (2666)

Car, à n’en pas douter, 2666 est un chef d’œuvre de la littérature. Oui mais pourquoi ? Le style n’a rien de renversant, on ne retient sur le moment aucune phrase brillante, tranchante, une de ces phrases qui nous font penser, à la lecture d’un roman de Dostoïevski, qu’elles justifient à elles seules la totalité de l’ouvrage. On ne garde pas de scène particulière en tête. On n’a pas ri. On n’a pas pleuré. On ne peut pas dire non plus qu’on ait appris grand-chose. Le roman se passe essentiellement au Mexique mais, somme toute, il aurait pu se dérouler en Australie ou au Zimbabwe. Il y a bien cette ville, Santa Teresa, épicentre du roman, où des femmes se font tuer à un rythme et en quantité franchement déraisonnables. On se dit que cela évoque Ciudad Juarez, cette véritable ville du véritable Mexique où des femmes se font véritablement tuer en quantité parfaitement déraisonnable. Mais, à moins de nourrir une rancune particulièrement tenace envers les Aztèques, on ne voit pas pourquoi on partirait du principe que des femmes ne pourraient pas être assassinées en masse en Australie ou au Zimbabwe, mais seulement au Mexique.

Dans les environs de la ville, il y eut des troupeaux entiers d’ours qui allaient toujours seuls (2666)

2666 est composé de cinq parties qui pourraient presque, mais pas tout à fait, constituer autant de romans autonomes, indépendants les uns des autres. La première partie nous parle de quatre universitaires spécialistes d’un écrivain allemand, d’abord obscur puis nobélisable, nommé Archimboldi. Sachant que la deuxième partie retrace la vie d’un professeur exerçant au Mexique, à Santa Teresa, qui était apparu fugacement dans la première partie, on se dit qu’on est face à un roman polyphonique où différents protagonistes vont successivement apparaître au premier plan avant de se fondre dans une synthèse romanesque. Impression renforcée par le fait que la cinquième et dernière partie (ou le cinquième roman) a pour figure principale l’écrivain Archimboldi évoqué dans la première partie.

C’en est fini avec les psychopathes (2666)

Oui mais ce serait sans compter avec la troisième partie dont le personnage central, un journaliste américain noir, n’apparaît ni avant ni après, et avec la quatrième partie, vaguement centrée sur un policier mexicain, qui est essentiellement une longue énumération des femmes assassinées à Santa Teresa. Chaque partie se caractérise par une ébauche d’intrigue qui ne se développe jamais vraiment et une fin qui n’en est pas une. Le roman se termine, non seulement sans qu’on soit fixé sur le destin de chacun des personnages, mais sans qu’on puisse se faire une idée claire de leur personnalité.

Évidemment, tout ceci n’est guère à même de donner envie de lire ce livre. Et d’ailleurs, pendant que je le lisais, il m’arrivait fréquemment, en le refermant, de me demander pourquoi je continuais à le lire. Non pas que je m’ennuyais mais, infernal produit de mon époque, j’avais tendance à me demander à quoi me servait cette lecture, ce qu’elle était susceptible de m’apporter. C’est vrai, l’égotisme consumériste nous a si bien façonnés que nous en venons à considérer naturellement que les écrivains se doivent de nous apporter quelque chose, comme si la littérature devait se fondre dans les manuels de développement personnel. De toute façon, j’oubliais le livre à peine était-il refermé. Mais pourtant, le lendemain, je le reprenais, je l’ouvrais et je poursuivais ma lecture sans plus me poser de question avant, de nouveau, de le refermer et de me dire : mais à quoi sert ce livre ?

Quelque temps, elle songea à devenir végétarienne. Au lieu de ça, elle prit l’habitude de fumer. (2666)

Il m’est finalement apparu que la seule activité ressemblant trait pour trait à la lecture de 2666 s’appelle vivre. De fait, on se demande rarement ce que nous apporte vraiment le fait de vivre, sauf à certains moments critiques, et encore, en général on fait semblant. On ouvre sa vie chaque matin en se réveillant, on la vit toute la journée plus ou moins distraitement, on la quitte, le plus souvent sans regret, le soir pour s’endormir. Le style n’est pas flamboyant. On peine à se rappeler une scène vraiment mémorable. Les phrases tranchantes à même de justifier à elles seules l’ensemble de l’œuvre sont rares, voire inexistantes, sauf quand on s’appelle Charles de Gaulle mais bon… De même, ce qui est particulièrement irritant, dans la vie, dans nos vies, c’est son inaptitude lamentable au tragique. On aimerait bien s’en convaincre pourtant, que ce chagrin d’amour, cette amitié brisée, cette brouille familiale constituent des événements cataclysmiques qui nous changeront à tout jamais. Mais ce n’est pratiquement jamais le cas, d’autant plus que « à tout jamais », pour nous, pauvres humains, ce n’est pas très long. Et qui peut se vanter de pouvoir, parmi tous les individus qu’il a croisé, côtoyé, parfois aimé, au cours de sa vie, qui peut prétendre à propos d’un seul d’entre eux avoir percé à jour sa personnalité et identifié son destin ?

Pendant le temps qu’il resta dans son cachot, Ivanov devint l’ami d’un rat à qui il donna le nom de Nikita (2666)

Alors, on l’avait oublié après 1353 pages, nous revient en tête la phrase de Baudelaire placée en exergue de 2666 : « Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! », et on se rend compte que cette phrase définit parfaitement le roman de Roberto Bolano. Oui mais alors, que représente l’oasis et où est le désert d’ennui ? Eh bien, le roman lui-même est à la fois le désert d’ennui (car souvent, à sa lecture, on est tout prêt de s’ennuyer, mais seulement tout prêt, finalement on ne s’ennuie pas) et l’oasis d’horreur (car, soyons honnête, un roman, n’importe quel roman, est toujours plus exaltant qu’une vie, que n’importe quelle vie). En y réfléchissant, on constate que la quatrième partie, celle qui égraine interminablement l’identité et les caractéristiques des femmes assassinées à Santa Teresa, semaine après semaine, année après année, est elle aussi à la fois un désert d’ennui (on y lit, pendant environ 400 pages, des phrases comme : « Emilia Mena Mena mourut en juin. Son corps fut trouvé dans la décharge sauvage proche de la rue Yucatecos, dans les environs de la fabriques de briques Hermanos Corinto. ») et une oasis d’horreur. Oui, se dit-on en lisant le trente-quatrième compte rendu clinique faisant état d’un cadavre de femme violée, battue, égorgée, oui, se dit-on, tout cela est horrible, affreux, et je m’en fous, intensément.

Ce fut pendant ces jours-là…que Hans pensa que sous son uniforme de soldat de la Wehrmacht il portait un costume de fou ou un pyjama de fou (2666)

On constate aussi que chaque partie comporte, à un moment ou à un autre, un événement violent, une rupture, une fracture, une oasis d’horreur, mais qui ne révèle jamais rien, n’explique jamais rien. C’est ainsi que l’on vit. On s’immerge plus ou moins douillettement dans un océan d’ennui et on se désaltère de loin en loin à des oasis d’horreur, le cancer d’un ami, le désespoir d’un fils ou d’une fille, le mépris d’un père, le licenciement de David Pujadas. On se rappelle alors que ce facétieux Bolano, au fil de ses 1353 pages, nous a fait, mine de rien, sans qu’on y prenne garde, visiter le château de Dracula, traverser l’Europe en guerre des années 40, toucher du doigt la haine raciale aux ÉtatsUnis, vivre les purges staliniennes en Union soviétique, plonger dans la folie d’un artiste manchot. Mais on s’en est à peine aperçu.

Nous traverserons sans doute nos vies comme on lit 2666 de Roberto Bolano. Et puis nous mourrons. Une fois le roman refermé, toutes les pages dûment lues, 1353, nous nous dirons que tout cela n’avait guère de sens mais que ce n’était pas si mal. Et délicieusement affreux.

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