Alors que le débat public en France est saturé de considérations sur les religions et la foi ; à une époque où les uns défilent au nom d’un Dieu Hétérosexuel Suprême (les catholiques de la Manif pour tous) tandis que d’autres réclament des privilèges au nom de leur spiritualité (forcément religieuse et de préférence islamique) ; au moment où l’on voit des rabbins se faire les porte-paroles d’un parti politique (le Likoud israélien) et d’anciens trotskistes prononcer la Chahada musulmane au nom du lumpenprolétariat (Edwy Plenel et ses amis « indigènes de la haine de la république ») ; nous conseillons vivement la lecture du magnifique roman de Romain Gary, « Les mangeurs d’étoiles », un livre qui a le mérite de nous rappeler que les religions n’ont le monopole ni du sacré ni de la spiritualité.

Paru en France en 1966, en pleine guerre froide, ce livre constitue une critique féroce de l’idéalisme américain qui, se conjuguant harmonieusement avec un cynisme glacé, soutenait allégrement, à l’époque, des dictatures sanglantes et tragi-comiques dans toute l’Amérique centrale et du sud, au nom de la lutte contre l’Empire du Mal communiste. Le personnage principal du livre, le général Almayo, est effectivement l’incarnation des satrapes tropicaux que l’Oncle Sam a longtemps couvé sous son aile.

Mais l’intérêt du roman excède de beaucoup cet aspect historique conjoncturel. La caractéristique du général Almayo est qu’il cherche désespérément à attirer l’attention du Diable, Prince de ce monde, afin de conclure un pacte avec lui. Ses maîtres jésuites lui ayant enseigné une théologie sommaire mais extrêmement convaincante, Almayo est persuadé qu’en multipliant les péchés les plus ignobles, il réussira à se concilier les bonnes grâces du Démon. Dans un entretien avec Pierre Desgraupes, en 1966, Romain Gary explique qu’il a voulu raconter la vérité sur « l’affaire Faust ». La véritable tragédie de Faust n’est pas d’avoir vendu son âme au Diable. Le fond de l’affaire, explique Romain Gary, c’est qu’il n’existe pas de Diable susceptible d’acheter les âmes, « il n’y a pas preneur ».

Les mangeurs d’étoiles, ce sont les indiens qui mâchent des plantes hallucinogènes pour s’évader de leur quotidien de misère et d’humiliation. Mais pour Romain Gary, c’est la condition humaine qui fait de nous tous des mangeurs d’étoiles, des individus en insurrection contre leur finitude cherchant partout l’absolu et ne le trouvant nulle part. Mangeur d’étoile, ce général Almayo qui croit au Diable comme d’autres croient à l’amour ; mangeur d’étoile, le pasteur Horwat, télévangéliste américain invité par Almayo pour lui présenter sa performance d’athlète de Dieu traquant Satan ; mangeuse d’étoile, la petite amie américaine du dictateur persuadée qu’elle répand le bien sur terre en faisant construire un centre d’art contemporain dans la capitale afin que les indiens analphabètes aient accès à la culture moderne ; mangeurs d’étoiles, cette assemblée hilarante de saltimbanques venus offrir leurs numéros de music-hall à Almayo, tous convaincus de repousser les limites de l’humain, qui en jonglant avec cinq balles à cloche-pied, qui en jouant du Bach en faisant le poirier.

Et puis il y a le style de Romain Gary, toujours fluide et exigeant en même temps, pétri d’intelligence et jamais ennuyeux, fourmillant de références discrètes, loin de cette doxa actuelle du minimalisme en littérature qui rend la lecture de beaucoup de romans contemporains aussi passionnante que celle d’un manuel d’utilisation pour aspirateur. Et loin de ce « retour du religieux » soigneusement mis en scène par les médias et les politiques, alors que la population française est en majorité résolument mécréante.

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