Tandis que nous nous écharpons avec enthousiasme au sujet de la Catalogne, du Brexit ou de la barbichette de Manuel Valls, l’ogre chinois aiguise son appétit. La Chine est désormais en position de concurrencer (et peut-être de supplanter) les EtatsUnis dans tous les domaines, y compris celui de l’influence culturelle.

Il est important de faire un effort pour comprendre en profondeur les cultures et les civilisations différentes de la nôtre. (Xi Jinping, septembre 2015, Seattle)

C’est la raison pour laquelle il est essentiel de comprendre la vision du monde des dirigeants qui gouvernent cette nouvelle superpuissance. François Bougon, journaliste au Monde, s’y est employé dans un livre passionnant centré sur la personnalité de l’actuel président chinois, Xi Jinping. Le grand intérêt du livre est que l’auteur part du principe que le président chinois défend peut-être sincèrement des conceptions philosophiques et politiques qu’il tente d’appliquer à son pays.

Les commentateurs occidentaux ont souvent beaucoup de mal à admettre l’idée que les dirigeants de régimes autoritaires ne sont pas forcément totalement cyniques et uniquement obsédés par leur maintien au pouvoir. Sans donner prise au moindre soupçon de complaisance envers la dictature chinoise, François Bougon a l’immense mérite de tenter d’analyser honnêtement la vision du monde qui inspire le président de la Chine.

Tant que les gens sont contents, que le pays se développe, que les progrès sont nombreux, tout fonctionne. (conclusion du dessin animé de propagande « Comment sont fabriqués les dirigeants ? », 2013)

Cette vision est d’abord déterminée par le traumatisme de la chute de l’Union soviétique en 1991. Depuis lors, les dirigeants chinois sont obsédés par la question cruciale : « Comment réformer sans chuter à son tour ? ». Selon Xi Jinping, l’une des raisons principales de la disparition de l’URSS est le « nihilisme historique » initié par Khrouchtchev et systématisé par Gorbatchev. La mise en cause de Staline, puis de Lénine, a entraîné une mécanique inéluctable de critiques qui ont fini par s’attaquer à l’idée même du communisme, ôtant ainsi toute légitimité au régime soviétique. D’où la volonté de Xi Jinping de refuser toute critique des dirigeants historiques du Parti Communiste Chinois (PCC) et de faire de l’histoire de la Chine communiste un tout qu’il faudrait accepter en bloc. Il tient tout particulièrement à empêcher toute tentative d’opposer Mao Zedong et Deng Xiaoping (initiateur d’une forme de « démaoïsation » du régime).

Les membres du Parti et le peuple chinois savent qu’ils peuvent apporter une solution chinoise à la recherche, par l’humanité, de la meilleure forme de société (Xi Jinping, juillet 2016)

Cette volonté de préserver à tout prix l’idée communiste est complétée par un discours récurrent sur le modèle de développement spécifiquement chinois. Chaque peuple, chaque culture, étant unique, on ne peut pas imposer un modèle universel (comme la démocratie libérale) au monde entier. Cet argument permet à Xi Jinping de faire le lien entre le régime marxiste (ou prétendu tel) actuel et toute l’histoire de la Chine. Le régime actuel serait le dernier avatar d’une série de modèles de société spécifiquement adaptés à la Chine et expérimentés par le pays au fil des siècles. C’est dans cette optique que Xi Jinping n’hésite pas à glorifier les grands courants de la pensée classique chinoise (confucianisme, taoïsme, légisme) que les révolutionnaires maoïstes conspuaient et jugeaient responsables de « l’arriération » de la Chine.

La campagne de lutte contre la corruption à l’intérieur du PCC, la remise en cause des espaces de relative libre expression qui avaient émergé en Chine, la glorification de la culture chinoise (y compris la plus traditionnelle) ; tous ces éléments de l’action du président chinois reflètent sa vision politique fondamentale : une sorte de despotisme éclairé où des dirigeants purs et honnêtes guident le peuple vers le développement et l’harmonie.

Rien n’est plus dangereux qu’un dictateur qui veut le bien de son peuple

Loin de susciter notre sympathie, l’idéalisme (réel ou affiché) de Xi Jinping doit au contraire nous rendre encore plus méfiants vis-à-vis du régime chinois. Nous préférons de loin les dictateurs cyniques, il est plus facile de les corrompre ou de les intimider. En revanche, il n’y a rien de bon à attendre d’un dirigeant capable de prononcer sérieusement des phrases comme « La littérature et l’art contemporains doivent s’emparer du patriotisme comme objet de création » (2014, discours sur l’art prononcé à Pékin) ou (en plus kitsch) « Les belles œuvres, c’est quand il y a de l’énergie positive, une force contagieuse, qu’il y a une capacité à réchauffer l’âme et à inspirer. ».

Agréable à lire, pédagogique au meilleur sens du terme, fourmillant de détails significatifs, l’ouvrage de François Bougon sera fort utile à tous ceux qui s’interrogent (à très juste titre) sur les intentions réelles de ceux qui président au destin de la Chine (et donc peut-être du monde).

Dans la tête de Xi Jinping, de François Bougon, Solin/Actes Sud, 19 euros

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