Philip K. Dick est connu pour deux raisons en apparence indépendantes l’une de l’autre : il a écrit des romans et des nouvelles de science-fiction considérés comme prophétiques et il était fou. La folie a été fort à la mode dans les années 70. Les fous étaient censés voir ce que les autres ne voient pas, comprendre la réalité cachée sous la trame des apparences. Bref, on a beaucoup divagué sur la folie, ce qui est un luxe réservé aux gens sains d’esprit. Pourtant, tous ceux qui ont eu l’occasion de fréquenter des malades mentaux le savent : les fous sont incroyablement ennuyeux. Ils n’ont généralement rien à dire et quand ils se décident à parler, ils profèrent le plus souvent des platitudes.

Les conférences données par K. Dick au temps de sa démence triomphante le démontrent d’ailleurs parfaitement. Il racontait littéralement n’importe quoi. Quant à ses romans de science-fiction, ils sont caricaturaux, remplis d’effets grand-guignolesques et passablement indigestes. La plupart du temps, l’épilogue est soit totalement invraisemblable, soit complètement incompréhensible, ce qui permet commodément de crier au génie.

Mais Philip K. Dick a aussi écrit un chef d’œuvre intitulé Les voix de l’asphalte. Ce roman n’est en rien un récit de Science-Fiction, il n’appartient pas non plus au genre Fantastique. Comme la plupart des grands romans, il peut se résumer en deux phrases. Madame Bovary s’ennuie avec son mari. Elle le trompe. Dans Les voix de l’asphalte, Stuart Hadley est un vendeur de télévisions, marié et père de famille. Sa vie ne lui convient pas.

Je ne saisis aucun de ces mots anciens ; il n’y en a pas un seul qui me parle

Stuart Hadley n’a aucune raison objective de se sentir mal, il n’affronte pas de problème identifiable. C’est la raison pour laquelle le malaise qui ne le quitte pas et le pousse à chercher de manière erratique une solution à un problème qu’il n’arrive même pas à formuler ne peut avoir d’autre nom que l’angoisse. Dans la psychiatrie institutionnelle actuelle, la dépression a remplacé l’angoisse. Cette même angoisse avait précédemment subie une première tentative de domestication sous le nom de Mélancolie. Dans la littérature contemporaine, on ne compte plus les personnages déprimés. Stress, mal-être, difficultés existentielles, problèmes de couple, problèmes professionnels, relations filiales épineuses, traumatismes divers et variés. Autant de problèmes auxquels sont confrontés les personnages de tant de romans médiocres. Autant de paravents pour ne pas prononcer le mot qui effraie : angoisse.

L’angoisse est un sentiment métaphysique. Il est logique que notre époque s’en méfie. On n’éradique pas une inquiétude métaphysique en inondant l’organisme de drogues légales. Encore que, on essaie. Deux Effexor, trois Xanax, un Temesta, un Zopiclone et hop, bon pour retourner au boulot et ne revenez plus nous embêter avec vos histoires d’inquiétude. L’inquiétude est un autre nom de l’angoisse. Et sans doute un autre nom de la quête du divin. Les voix de l’asphalte est un grand roman sur l’angoisse, sur l’inquiétude, sur ce qui en nous échappe à la chimie.

Il pensa au monde à l’extérieur du magasin. Un chaos infini de formes mouvantes

Stuart Hadley est rongé par l’angoisse. Les voix de l’asphalte raconte sa fuite désespérée pour échapper à ce poids qui l’écrase. Quête vaine, bien sûr, car la caractéristique de l’angoisse est d’être partout et nulle part. Comme Dieu. Ou le Diable. Ou la mort. Il va croiser sur sa route des alternatives, des voies de dégagement. La religion. La politique. Il s’en écartera. Ou plutôt, il en sera écarté. Car la malédiction de Stuart Hadley est d’être impitoyablement rejeté par un monde que pourtant il ne souhaite pas combattre. Tout le roman pourrait être résumé par cette phrase que Stuart Hadley va être amené à hurler encore et encore : « Laissez-moi entrer ! ». Cette injonction-imploration, cette prière, nous passons tous notre vie à la prononcer avec d’autant plus de frénésie que nous ne savons généralement pas exactement où nous voulons entrer ni dans quel but.

Mais nous voulons entrer quelque part. Pour échapper à l’angoisse. Les voix de l’asphalte est un roman magnifique dans lequel, paradoxalement, K. Dick a touché du doigt, de manière beaucoup plus juste que dans ses romans de science-fiction, la profonde irréalité de ce que nous avons coutume d’appeler le monde normal. Un roman dans lequel l’auteur a aussi exprimé avec une immense lucidité l’impossible condition humaine. Pas la folie, car n’est pas fou qui veut. L’angoisse. Ce doute insupportable qui nous amène à nous demander si nous ne nous contentons pas de faire semblant d’être nous-mêmes.

– Tu crois qu’il y a quelque chose à faire ici ? demanda-t-elle farouchement. Tu crois qu’il y a vraiment quelque chose pour toi ? Tu serais satisfait ici ?

– Il y a un paquet de trucs, dit-il, préoccupé, absorbé, récitant quelque chose qu’il avait appris, répétant une leçon incrustée au plus profond de la matrice de son esprit. Il y a tout un paquet de trucs à faire.

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