Saisi en référé par l’association « Promouvoir » (qui se donne pour objet « la promotion des valeurs judéo-chrétiennes dans tous les domaines de la vie sociale »), le tribunal administratif de Paris a, le 3 août 2015, suspendu le visa d’exploitation du film « Love » de Gaspar Noé. Le film, qui était interdit aux moins de 16 ans, sera désormais interdit aux moins de 18 ans. Le Ministère de la Culture a annoncé son intention de déposer un recours auprès du Conseil d’État pour contester cette décision, alors même que la ministre, Fleur Pellerin, avait indiqué il y a quelques semaines être favorable à une interdiction du film aux moins de 18 ans.

L’arrêt du tribunal administratif se fonde sur la multiplication dans le film de « scènes à caractère sexuel » et, notamment, « un sexe masculin en érection qui finit par éjaculer face à la caméra, donnant ainsi au spectateur équipé de lunettes « 3D » l’impression qu’il est atteint par le sperme ». On a eu droit à quelques réactions indignées sur le retour de la censure mais les questions de fond n’ont pas été posées : qu’entend-on par pornographie ? Mais surtout qu’entend-on par « mineur » ?

Après tout, personne ne conteste la nécessité de protéger les mineurs contre certaines images ou certains propos. Il est trop facile de se contenter de se moquer de la rhétorique de l’association « Promouvoir » ou de crier au retour de l’ordre moral. D’ailleurs, de quel ordre moral s’agirait-il? Quand aurait-il disparu ? Par quoi veut-on le remplacer ? Un ordre immoral ? Un désordre moral ?

Les réactions à cette décision judiciaire montrent que les notions de majorité et de minorité sont aujourd’hui singulièrement brouillées du fait, dans l’imaginaire social, de cette étrange catégorie d’humanité qu’est l’adolescence et en raison, au niveau juridique, de la discordance entre la majorité sexuelle fixée à 15 ans et la majorité civile atteinte à 18 ans. Il est passablement incohérent de considérer qu’on doit attendre 18 ans avant de voter mais qu’on peut réaliser des fellations et des sodomies trois ans plus tôt (il est vrai que l’impatience est sans doute moins vive dans le premier cas). Il est d’ailleurs curieux de constater que la paranoïa généralisée continue à battre son plein vis-à-vis de la menace pédophile mais que, dans le même temps, la majorité sexuelle à 15 ans bénéficie d’un statut d’évidence incontestable.

Droit de vote à 18 ans, carte bancaire à 16 ans, partouze à 15 ans

On peut penser que le seul critère objectif permettant de définir un seuil de maturité sexuelle est la puberté. Seulement, celle-ci varie considérablement d’un individu à l’autre et d’un sexe à l’autre, ce qui ne manquerait pas de créer une « discrimination juridique ». On a d’ailleurs, en 2006, modifié la loi afin que l’âge légal à partir duquel on peut se marier soit de 18 ans quel que soit le sexe, alors qu’il était auparavant de 15 ans pour les filles (faut-il dire les femmes?).

Les différentes législations européennes se fondent sur la notion de consentement libre (étant entendu qu’on estime qu’un consentement peut ne pas être authentiquement libre si la personne est trop jeune) et/ou la fin de la période de puberté. Mais les résultats sont extrêmement disparates puisque, par exemple, la majorité sexuelle est à 13 ans en Espagne, 16 ans au Royaume-Uni, 14 ans en Italie et en Allemagne. Encore faut-il noter que ce que l’on appelle « majorité sexuelle » ne constitue pas à proprement parler une autorisation légale du sexe entre adolescents mais l’âge à partir duquel une relation sexuelle avec un majeur civil (18 ans et plus) ne constitue pas une infraction pénale de la part de ce dernier.

C’est d’ailleurs l’un des aspects les plus étranges de cette notion de majorité sexuelle car la plupart des gens la défendent en considérant qu’il est normal que des adolescents puissent avoir une vie sexuelle, alors que la « majorité sexuelle » est en réalité ce qui permet, par exemple, à un adulte de soixante ans de faire l’amour avec un adolescent de 15 ans, idée qui choque souverainement bon nombre de défenseurs de la sexualité adolescente.

Pourquoi hurler à la censure parce qu’un film comportant une éjaculation faciale est interdit aux moins de 18 ans quand on fustige en même temps l’industrie pornographique et qu’on s’inquiète de son influence délétère sur l’imaginaire sexuel (et sexué) des jeunes gens ? Il était du reste tout à fait absurde d’interdire primitivement le film aux moins de 16 ans (premier visa d’exploitation du film) alors que la majorité sexuelle est à 15 ans. La question n’étant pas ici celle de la liberté d’expression (nécessairement limitée par rapport aux mineurs), ce genre de controverse devrait plutôt nous inciter à une réflexion sur ce que nous appelons un enfant et sur notre définition d’un acte sexuel.

Une réponse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.