En 1989, j’avais 19 ans et j’écoutais en cachette l’album Cheyenne Autumn de JeanLouis Murat. En cachette car il était peu judicieux pour un jeune mâle des classes qu’on appelle aujourd’hui populaires (à croire que le mot « pauvre » charrie une maladie verbalement transmissible) de revendiquer une passion pour ce chanteur aux yeux de biche qui susurrait sa nostalgie des Amours Débutants. Il y aurait largement eu de quoi susciter des interrogations sur ma virilité et quand on a 19 ans, la virilité, c’est une chose sérieuse. Sans compter que mes petits camarades écoutaient tous du « rock » et que, même si j’avais déjà des doutes, je n’osais pas encore affirmer qu’entre ce qu’on qualifie de « rock » et la danse des canards, la frontière est parfois ténue. 

Près de trente ans plus tard, Murat est toujours là et il sort un des meilleurs disques de sa carrière, Il Francese. Depuis 1989, il n’a pas chômé, Murat. Beaucoup d’albums, énormément de chansons, des expériences audacieuses, et une impression d’éternité, comme si chacun de ses disques était en suspension entre légèreté et gravité, brume et argile. Il a fait à peu près tout ce qui pouvait être fait, mettant (magnifiquement) Baudelaire en musique, chantant la gloire de Napoléon, réussissant à composer une chanson splendide où figure le mot « steak » (La momie mentalement). Souvent tout près du ridicule (donc très proche du sublime), toujours distancié (au risque d’être ésotérique), nœud de contradictions qui auraient pu le paralyser et qu’il a su transcender en une œuvre. Ils ne sont pas si nombreux, ceux dont on peut dire qu’ils ont produit une œuvre.

Murat a 66 ans. Il a perdu ses yeux de biche mais il a conservé sa voix de velours. Elle résonne d’un bout à l’autre de Il Francese, plus émouvante que jamais maintenant qu’il s’est rapproché de la mort. D’ailleurs, la mort, en fin de compte, il ne parle que de cela depuis trente ans. De Suicidezvous le peuple est mort à Je me souviens, de Tout est dit à Réversibilité, Murat chante la mort, donc la fragile incandescence de la vie, l’air de rien, en faisant mine de parler d’autre chose et en chuintant « Ohé » de temps à autre au détour d’un couplet.

Il paraît qu’il ne vend plus de disques. On dit qu’il joue devant des salles à moitié vides. Certains jurent l’avoir vu au coin d’un carrefour, la nuit, fredonnant L’Ange Déchu en effeuillant une marguerite. En tout cas, il est là, bien vivant, dans Il Francese. Achetez-le, cela fera rager La Camarde.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.