Jaki Liebezeit, crooner sans paroles
5.0Note Finale

Jaki Liebezeit, le légendaire batteur du groupe de Krautrock Can, est mort à l’âge de 78 ans d’une pneumonie. Fuyant le formalisme expérimental des débuts, il a contribué à révolutionner le rock grâce à un style “monotone” et dansant.

Les morts se suivent et ne se ressemblent pas. Après David Bowie, c’est au tour de de Jaki Liebezeit de disparaître brutalement. A priori, rien de commun entre le théâtre androgyne de Bowie et le bouillonnement psychédélique de Liebezeit. Pourtant, c’est à ce dernier que Bowie doit indirectement un redémarrage rapide de sa carrière au milieu des années 70. Bowie, homme de goût – et qui comme tel a toujours su trouver une source sûre d’inspiration, comme celle de Marc Bolan par exemple – s’est bel et bien inspiré de la section rythmique de Can, de la ligne de basse chaude et tourbillonnante de Holger Czukay et du jeu de batterie métronomique de Jaki Liebezeit. En 1977, période de créativité folle pour Bowie, il enregistre successivement quatre albums : deux sous son propre nom et deux autres en compagnie d’Iggy Pop (“The Idiot” et “Lust For Life”). “Low” et “Heroes” attestent l’influence de Can sur l’icône pop.

Jaki Liebezeit a défini, en compagnie de quelques autres (comme Klaus Dinger du, malgré tout, assez médiocre groupe de Dusseldorf Neu!), une esthétique sonore forte et singulière qui doit autant aux musiques du monde qu’au Free Jazz et à la musique contemporaine de Karlheinz Stockhausen. Toutes ces influences ne sont pas le produit du hasard puisque Jaki Liebezeit a justement commencé sa carrière de musicien en Espagne, alors qu’il était adolescent, en accompagnant des joueurs de Flamenco. Et il a aussi été, pour un temps, batteur de Free Jazz avec le Quintet de Manfred Schoof (formation aujourd’hui passée à la trappe de l’oubli). C’est à ce moment qu’il va commencer à mettre au point son style si singulier, mi-homme mi-machine (la Robotik), en compagnie des autres membres du groupe teutonique.

C’est durant un concert avec Manfred Schoof que le jeune Jaki Liebezeit va trouver une formule de laquelle il ne se départira jamais. Durant le set, un auditeur très potentiellement sous l’effet du L.S.D. lui criera qu’il “devrait jouer monotone”, comme il le rapporte lui-même dans le documentaire “Krautrock : The Rebirth of Germany”. Il travaillera alors pendant plusieurs années à développer ce style répétitif. Un style avant tout, car il n’est pas pour autant un cache-misère destiné à masquer un manque de dextérité. Bien au contraire, Jaki Liebezeit aura soin toute sa carrière de développer un mécanisme dont les inflexions rythmiques sont en réalité très complexes et dont les infimes nuances ne sont pas sans rappeler les musiques africaines et orientales qu’il affectionnait tant. Au début des années 60, c’est-à-dire bien avant la formation de Can, il s’est d’ailleurs rendu au Maroc pour y rencontrer les Masters Musicians of Jajouka et faire in-vivo, comme l’avaient fait avant lui Brian Jones et Ornette Coleman, l’expérience de la transe soufi.

En 1968, il forme donc Can en compagnie de musiciens aux parcours différents : Michael Karoli est un guitariste de rock, Irmin Schmidt est pianiste et directeur d’orchestre et le bassiste Holger Czukay (dont il faudra qu’on vous montre prochainement une vidéo réalisée après le split de Can!) a quant à lui travaillé avec le compositeur avant-gardiste Karlheinz Stockhausen (tout comme Jaki Liebezeit). La musique de Can est précisément un parfait mélange d’influences éparses, au moins en apparence, qui ne sont pas antagoniques ou divergentes : tribalisme expérimentale, psychédélisme rock, collages sonores et musiques traditionnelles ou folkloriques en provenance du monde entier s’entrechoquent et forment un tout dont la section rythmique, basse et batterie, est le maître d’œuvre.

En 1969 paraît le premier enregistrement du groupe, “Monster Movie”, sur lequel figure l’excellente ballade “Mary, Mary, So Contrary”, album entièrement chanté par Malcom Mooney avant qu’il ne soit remplacé l’année suivante par le fantastique Damo Suzuki (auquel Mark E. Smith de The Fall rendra un hommage appuyé avec son “I am Damo Suzuki” sur l’album “This Nation’s Saving Grace”). Damo Suzuki apporte au groupe une ouverture psychédélique en ayant recours à un surréalisme textuel, chanté alternativement en anglais et en japonais, et grâce aussi à une scansion brassant dans un même récipient une sensibilité et une spiritualité décalées. “Soundtrack » parait en 1970 puis, entre 1971 et 1973, sont enregistrés les trois véritables chefs d’œuvre du groupe : “Tago Mago”, “Ege Bamyasi” et “Future days”. A partir du très inégal “Soon over Babaluma”, en 1974, le groupe se dirige progressivement vers une musique donnant une plus large place aux sonorités Funk très en vogue à cette époque. Moins passionnant, surtout depuis le départ de Damo Suzuki, le groupe se séparera finalement en 1979 jouant ponctuellement ensemble sur scène et enregistrant sans réelles prétentions un dernier album en 1989 (“Rite Time”).

Les influences de Can sur la musique contemporaine sont à ce point nombreuses que la liste serait difficile à établir : The Fall, This Heat, Public Image Limited, Joy Division, Suicide, The Jesus and Mary Chain, etc. Après la séparation officielle de Can, Jaki Liebezeit n’a jamais cessé de pratiquer la musique comme il l’aimait, d’une façon libre et instinctive. Il est aussi l’un des seuls crooners à n’avoir jamais ouvert la bouche. Mais il avait, comme tout chanteur de charme, un petit quelque chose qui entre deux pas de danse savait nous émouvoir. Il nous manque déjà.

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