Kevin Morby - City Music
4.0Note Finale

Avec City Music, son 4ème album, Kevin Morby met en scène des personnages qui évoluent dans des villes qui l’ont construit comme musicien et comme homme. Et plutôt que de chercher à tourner le dos aux clichés il en adoube les ressorts stylistiques. Comme dans un film noir, bien fichu, le désert devient une fièvre cannibale qui avale Manhattan, la rouille et le sang se répandent sur Los Angeles.

Kevin Morby - City Music (Dead Oceans - 2017)

Mabel vit dans un appartement, seule, à Manhattan. Elle n’aime pas le soleil. Elle attend chaque soir que la lune se pose sur une ville que rien n’empêche de vivre, pas même l’obscurité qui la rassure (Come Tome Me Now). Elle observe de son minuscule appartement les trépidations mondaines et les histoires qui se font et se défont sur le pavé ardent (Tiny Can). Elle se réconforte en observant la vie nocturne sur les trottoirs et, à moitié ivre, elle écoute de vieilles chansons en priant Dieu pour que le monde se tourne vers elle et cesse de l’ignorer (Night Time). Pearly Gates est la réminiscence d’une déambulation un jour de neige aux alentours de St. John The Divine, cathédrale gothique située entre Harlem et Manhattan, où une choriste d’une dizaine d’années a tiré Morby du froid mordant puis l’a invité à s’asseoir dans l’église afin d’écouter le récital auquel elle participait. Downton’s Lights met en scène Mother Sister, le personnage du film Do The Right Thing de Spike Lee, dans un style qui rappelle un autre nonchalant de légende, le Crooner folk Townes Van Zandt. Dans cette chanson, le personnage erre et s’en remet à Mother Sister dans une prière où il l’exhorte à venir le sauver. Une autre chanson est à la gloire des Ramones (sans doute la plus faible de City Music) et une autre encore est la reprise d’un titre du groupe punk hard-core, The Germs, dans un style country-folk (promesse de reprise qu’il avait faite à un ami proche lorsqu’il vivait à New York). Une autre enfin est inspirée par Flannery O’Connor, chanson où l’écrivaine dépeint une scène dans laquelle un homme qui n’a jamais vu une ville se méprend lorsqu’il en voit une pour la première fois, pensant qu’il s’agit d’un feu allumé au loin.

En dépit de son emménagement à Los Angeles c’est New York qui est une fois encore la star de City Music. Mais ce New York-là ne ressemble pas au supermarché branché qu’il est devenu, crachant sur les trottoirs sa musique de cadavre électrisé. La solitude règne en maître absolu et on peut entendre les parterres de plantes combattre le monoxyde de carbone qui depuis longtemps les a vaincus. Tout est là, mais rien ne vit plus. Il y subsiste bien quelques endroits où se détendre, quelques rythmes syncopés pour danser, mais dans les têtes c’est le désert qui avance.

De sa jeunesse, Kevin Morby conserve la spontanéité rock de Woods et des Babies. Pourtant il est entré depuis son départ pour Los Angeles dans l’âge adulte. Il est un songwriter dont le style flirte avec un certain classicisme. Chez Kevin Morby le Kansas se rappelle à sa mémoire et lui confie un panel de ressources esthétiques. New York peut ressembler aux terres arides de Kansas City. La poussière peut filtrer à travers les portes des appartements. Il y a des soleils levants, des soleils couchants, des soleils fatigués du soir au matin, des cactus faits hommes, des routes désolées que surplombent des rivières. On se souvient, on se rappelle, et tous ces mondes se juxtaposent pour n’en former qu’un. Kevin Morby est aujourd’hui le compagnon de route des meilleurs songwriters américains, comme Townes Van Zandt, Bob Dylan ou Fred Neil. Et, comme eux, il écrit au présent les meilleures complaintes urbaines d’un monde déliquescent.

Kevin Morby sera en concert au Trabendo le 11 Juillet prochain.

Kevin MorbyCity Music (Dead Oceans – 2017)

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