Disons-le tout de suite, Atlanta n’est pas une quelconque bourgade du Midwest mais une ville de taille conséquente située dans le sud des Etats-Unis. On ne tordra pas le cou de la géographie américaine pour satisfaire les desiderata du Français lambda qui veut à toute force que la ville de Coca et de CNN soit la jumelle de Chicago. Alors forcément, là-bas, la nourriture est riche, épicée et le poulet frit un objet de culte célébré tous les dimanches, en même temps que le petit Jésus, dans les mille églises réformées de la ville. Atlanta est dépourvue de centre ville mais traversée d’une multitude de quartiers qui forment autant de micro-localités à la sociologie disparate. Atlanta est moche, désorganisée et les gens y sont pour la plupart pauvres ou fortunés. La classe moyenne est une peau de chagrin que l’agencement de la ville traduit au fond plutôt bien. Paradoxalement, Atlanta est aussi une ville où l’on vit bien, pour des raisons presque impossibles à décrire tant sa géographie reflète le fait que l’argent décide de tout, et surtout de l’aménagement urbain.

Au Nord, Buckhead est un havre de paix Dionysiaque pourYippies profitant du boom immobilier et des dividendes délivrés par le NASDAQ. A l’Ouest, se trouve Bankhead, qui ressemble à s’y méprendre aux décors les plus glauques d’un film de Quentin Tarantino. A l’Est, tout un ensemble de bicoques bourgeoises (avec trois salles de bain au minimum) grignote le territoire urbain obligeant les moins riches à se délocaliser plus au sud ou encore plus à l’est. Au sud, l’East Atlanta Village est un territoire en transition sociale qui, il y a peu de temps encore, faisait figure d’épouvantail. Comme la plupart des groupes et des artistes à Atlanta, c’est ici qu’Omni a établi son bastion. Ensuite, une constellation de quartiers à la géométrie paradoxale relie les zones géographiques suscitées, formant une vaste contrée où les précaires et les plus pauvres vont se terrer. Au beau milieu, en forme de croix, l’un des plus grands réseaux routiers des Etats-Unis, capable de vous emmener dans n’importe quel endroit des U.S.A. sans jamais traverser une zone d’habitation. Cette infrastructure saturée d’automobiles, du soir au matin, est aussi la raison pour laquelle Atlanta est une plaque tournante du trafic de drogue.

8arm est un bar-restaurant qui se situe sur le versant opposé d’une rue abritant une vaste galerie marchande pour bourgeois bohèmes, légèrement au sud-est du quartier central d’Atlanta appelé Midtown. 8arm est un endroit “Hip” où se pavane la fine fleur des exilés d’Hollywood, ce depuis qu’Atlanta est devenu le nouvel eldorado des producteurs de séries télévisées en quête de studios bon marché. C’est aussi une place forte de la cause universelle de l’alcoolisme et de ce fait une destination obligatoire pour noctambules assoiffés. C’est là que Philip Frobos, bassiste et chanteur d’Omni, a très gentiment accepté de nous parler de son nouvel album, Multi-task, écrit et enregistré en compagnie du guitariste Frankie Broyles (ex-Balkans/Deerhunter). La gentillesse, ce compliment pour simplets, c’est pourtant ce que nous garderons de cet entretien.

Comment appréhendez-vous la scène?

Nous n’appréhendons pas. Avant de monter sur scène, on boit un peu pour se relaxer, mais c’est tout. Par contre, je ne bois jamais durant la journée. J’aime que les choses soient techniquement au point quand nous montons sur scène.

Comment peux-tu décrire Multi-task, votre nouvel album paru sur Trouble In Mind

Multi-task [silence suivi d’une longue expiration]… Qu’est-ce que je peux dire à propos de Multi-task? Qu’il est plus abouti, sans doute… qu’il est plus Rock’n’Roll aussi.

Qu’est-ce que tu entends par “abouti”? Tu veux dire plus produit?

Non. On commence à se représenter plus clairement le genre de morceaux que nous voulons faire, alors qu’avec Deluxe nous étions… disons, plus spontanés. On voulait voir ce que ça pouvait donner sans savoir à quoi nous arriverions. On voulait juste que tout sonne bien ensemble. Avec Multi-task, nous n’avons pas seulement voulu utiliser nos points forts mais aussi explorer des choses nouvelles ; je veux dire des structures avec lesquelles nous n’étions pas forcément à l’aise auparavant.

Quel est votre plan de travail pour un morceau?

Frankie [Broyles] et moi, nous écrivons tous les morceaux. Nous écrivons, nous composons et nous interprétons tout à deux. Il s’occupe de la batterie et des guitares, je me charge de la basse et du chant. On s’installe dans notre studio, on s’assoit avec nos guitares et on joue. Très simplement, en fait. Ensuite, Frankie y ajoute la batterie et je pose la voix après coup.

Donc c’est musique d’abord et écriture ensuite?

Absolument. La musique vient toujours en premier.

Beaucoup de groupes français ne sont intéressants que du point de vue des textes.

Hmmm, je ne sais pas. J’aime la musique française, les trucs groovy des années 60 comme Jacques Dutronc ou Françoise Hardy, et Brigitte Fontaine aussi…

Cela me va droit au cœur que tu mentionnes Brigitte Fontaine.

Elle est incroyable. Je suis en train de ne donner que les grands noms, c’est sûr, mais bon… J’aime aussi les disques de Gainsbourg des années 70. En fait, je me sens vraiment influencé par ça, énormément, en particulier les morceaux chantés par Jane Birkin. J’aime aussi beaucoup les trucs Punks qu’on retrouve sur les compilations du label Born Bad Records. Dingue et excellent.

Comment s’est déroulée la production de Multi-task?

Autant que possible, nous laissons notre ami Nathaniel Higgins faire ce qu’il a envie de faire. C’est assez minimaliste la façon dont nous procédons, juste deux micros pour la batterie et nous passons le tout dans un huit pistes Tascam pour que le son soit homogène. On ne veut pas de quelque chose trop produit. Je crois que limiter les ressources à disposition permet que ça sonne mieux, plus “vrai” en tout cas.

Les limitations dont tu parles sont-elles nécessaires à la musique, et à la création en général?

Absolument. Les limitations t’obligent à trouver le ton juste pour savoir où tu veux en venir exactement. Tu visualises plus facilement l’objectif que tu cherches à atteindre, en tout cas plus facilement que si tu avais à ta disposition toutes les ressources technologiques dont tu peux rêver. Je pense que les ordinateurs ont généré une situation où on peut faire un disque sans jamais jouer une note. Il y a encore quelques années, quand tout était analogique, c’était ta responsabilité d’interpréter ta musique. Rien ni personne ne pouvait le faire pour toi. Si tu n’étais pas en mesure de chanter convenablement, il n’existait pas d’ordinateur qui pouvait s’en charger.

Quels sont les groupes que tu écoutes en ce moment?

J’aime bien Sheer Mag, un groupe de Philadelphie et aussi Terry, un groupe de Melbourne. J’aime aussi beaucoup Klaus Johann Grobe, un groupe suisse signé sur Trouble In Mind, notre label.

Comment décrirais-tu le style musical d’Omni?

Je décrirais Omni comme un groupe Rock’n’roll – New Wave. C’est-à-dire Post-Punk, dans un sens mais sans le côté angulaire du Post-Punk. Quelque chose comme Bowie, Elvis Costello, The Specials… Leur musique n’est pas aussi “structurée” que la plupart des morceaux strictement Post-Punk. Il y avait encore quelque chose de vivant chez eux à cette époque-là, quelque chose de presque improvisé. C’est en tout cas le sentiment que j’en ai. C’est toute la différence avec la scène de Manchester par exemple.

On vous rapproche souvent de la scène musicale écossaise du début des années 80 (Fire Engines, Josef K, Orange Juice). 

Je pense qu’avec notre dernier disque, nous nous orientons plus vers une culture locale. Nous sommes aujourd’hui plus proches de la scène musicale de Géorgie, des groupes d’Athens par exemple. Peut-être que nous sonnons tout simplement plus américain avec Multi-Task. Je suis américain, alors c’est douteux de le dire comme ça, mais bon… Il y a aujourd’hui beaucoup de bons groupes à Atlanta avec des gens qui travaillent dans des directions musicales très différentes.

Justement, comment vit-on à Atlanta?

Plutôt bien en fait. On ne s’y attend peut-être pas mais il y a à Atlanta beaucoup de bars et des restaurants de “classe internationale”. De ce point de vue, c’est peut-être l’une des meilleures villes aux Etats-Unis, dans le Top 5 je dirais. C’est certainement plus tranquille qu’à New York mais cela offre des possibilités qu’on ne trouve plus dans les mégapoles. A Atlanta, tu peux travailler quelques jours seulement par semaine et avoir de quoi payer ton loyer, ce qui te laisse le loisir de te consacrer à des activités créatives. Tu peux faire de la musique, monter ta propre boîte, avoir un blog… tu as du temps pour ça. Ce n’est pas comme à New York où tu dois sans cesse bosser juste pour avoir de quoi payer ton loyer.

J’ai quelque chose à confesser, qui va peut-être te faire marrer. La première fois que je vous ai vus en concert vous m’avez rappelé les Smiths, pour le dialogue entre la section rythmique et la guitare.

[Rire] Je comprends. J’adore les Smiths, comme tout le monde. Mais je pense que je n’essaierai jamais de chanter comme Morrissey. [Rire] Je comprends en revanche ce que tu dis, surtout du point de vue de la section rythmique et du fait que Frankie a parfois un phrasé similaire à la guitare de Johnny Marr. Je pense que ses solos sont très différents malgré tout. Mais c’est vrai qu’il use de technique dans ses phrases mélodiques. Je vois ce que tu veux dire. C’est sans doute aussi parce que nous n’avons pas peur d’avoir des refrains dans nos chansons, contrairement à beaucoup d’autres groupes. Finalement, je crois que ce que nous faisons reste de la Pop Music.

Omni – Multi-task (Trouble In Mind, 2017)

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