Pour tout amateur de musique, deux types d’enregistrements forcent la confrontation. Les premiers sont les classiques du genre dont il faut un jour ou l’autre se demander si oui ou non ils ont leur place au Panthéon (discographique, s’entend). Certains se fondent dans la question sans trop de problème et s’appliquent à donner à tout un chacun leur opinion sur le troisième album de Led Zeppelin ou la période Blues-Rock des Rolling stones. D’autres trouvent refuge auprès d’entités discographiques connues avant tout pour leur discrétion, si ce n’est leur anonymat. On voit se dessiner la supercherie. Il est en effet plus facile de se faire l’avocat d’un groupe dont personne n’a entendu parler que de disserter sur la pertinence de Ob-La-Di, Ob-La-Da des Beatles. Solid Space appartient à la deuxième catégorie de ces groupes, formation passablement inconnue, et en tout cas éphémère (un seul album au compteur), affublée d’une constellation d’adjectifs sibyllins (Minimal Wave, Synthpop, DIY, Post-Punk…) qui feraient passer n’importe quel smicard de chez Auchan pour un vendeur super-balèze de la Fnac (et beau gosse avec ça).

En écoutant un disque on peut faire la vaisselle, se verser un café, lire un journal ou se balancer d’avant en arrière en ruminant des idées noires. Si le disque est réussi, on s’arrête trois secondes de maugréer. Voilà tout. Joie éphémère et Ô combien salutaire. Divers chemins sont possibles pour y parvenir : Il y a ceux qui optent pour l’évocation poétique (Alain Bashung). Il y en a d’autres qui creusent le sillon du réalisme narratif (Johnny Cash). Il y en a encore qui parlent des fleurs et des amours perdues avec chichis et flonflons et qui vous font chialer en moins de deux minutes (Joe Dassin). Il y en a enfin qui proposent un univers stylistique et qui brodent autour. Solid Space est l’un ceux-là. Space Museum, dont on vous raconte ici la brève histoire, est devenu au cours des trente dernières années l’une des pierres angulaires du rock bricolé à la maison.

Exhibit A

A 14 ans, Matthew Vosburgh déserte les cours de gymnastique pour fonder Exhibit A en compagnie de trois camarades de classe qui ont pour point commun, comme beaucoup à cette époque, d’écouter les émissions de John Peel la nuit sur la BBC. Ils éditent en parallèle un fanzine dédié à la contre-culture du moment, Wombat Weekly, dont ils publient trois numéros bricolés sur un photocopieur. En 1979, ils ont 15 et 16 ans et décident de passer à l’étape supérieure en enregistrant un premier E-P, No Elephants This Side Of Watford, sur un label créé pour l’occasion, Irrelevant Wombat Records. Exhibit A devient ainsi l’une des plus jeunes formations auto-produites d’Angleterre. Initialement proche d’une version amateur du punk (façon The Prats), le groupe sort en 1980 Distant E-P qui les fait évoluer vers un minimalisme synthétique grâce à l’intervention de synthétiseurs dernier cri (on sent les fils de de bonne famille). Sans trop le savoir, Exhibit A préfigure le courant Synthpop qui naîtra quelques années plus tard. La réédition en vinyle de Space Museum offre d’ailleurs deux inédits dont l’un est la reprise des Marine Girls, Tutti lo sanno, et l’autre, Platform 6, n’est pas un morceau de Solid Space mais en réalité un extrait du second Single d’Exhibit A. Après Exhibit A, les quatre membres du groupe continueront de jouer dans d’autres formations londoniennes aussi passionnantes que confidentielles. Paul Platypus rejoindra les excellents Reflections aux côtés de Mark Perry, qui vient juste de mettre le projet Alternative T.V. en veille prolongée, et de Nag, qui pour sa part vient de mettre un terme aux activités deThe Door and The Window (deux groupes dont nous reparlerons prochainement).

Destination Moon 

Matthew Vosburgh rencontre Dan Goldstein le plus simplement du monde, au collège, alors qu’ils sont tous deux âgés de 11 ans. Après la période Exhibit A de Matthew Vosburgh, ils décident ensemble de monter un groupe dont ils seront les seuls membres permanents. Dès son départ le groupe ne s’embarrasse pas de complications : boîte à rythme, synthés, guitare et chant. Ce sera tout. Pour ce qui est de l’inspiration, ils la trouvent tout bonnement dans les séries télévisées de leur enfance, Doctor Who en tête. Bonne pioche. Car dans les années 60 la BBC a entrepris de monter un atelier de recherche musicale dans le but de produire la bande-son de ses émissions radiophoniques et télévisuelles. Elle recrute la sublime Delia Derbyshire qui fait alors la rencontre de Brian Hodgson. Au sein de ce collectif, la fine équipe ne se contente pas de fabriquer des sons pour les séries de la BBC, comme il leur est demandé, mais, bénéficiant d’un chèque en blanc, ils se piquent également d’inventer toute une série d’instruments nouveaux dont certains serviront de modèle aux plus célèbres synthétiseurs de la fin des années 70. Autre titre de gloire, parmi d’autres, ils enregistrent en 1968 un album séminal de psychédélisme synthétique, très influencé par Pet Sounds des Beach Boys, en compagnie du compositeur Davis Vorhaus (An Electric Storm, sous le nom de White Noise). Album qui deviendra par la suite l’un des plus influents de la musique électronique naissante. Vous l’avez deviné. Le nom du magazine dont vous lisez l’article doit en partie son nom à cette formation musicale.

Space Museum

Retour à nos vaches musicales. Solid Space est donc à la jonction de l’expérimentation façon BBC Workshop et du Punk bricolé façon sous-doués. Sauf que, riche de son expérience au sein d’Exhibit A, Matthew Vosburgh a déjà une petite idée de ce qu’il veut entreprendre. Et il a quelques années auparavant emmagasiné le B.A.-BA de la technique musicale. C’est encore un peu rudimentaire, certes, ce n’est tout de même pas Jimi Hendrix, mais c’est somme toute suffisant pour lui permettre d’articuler trois accords intelligemment, chose suffisamment rare à cette époque pour être signalée. Si Solid Space est avant tout connu pour être un groupe de Synthpop, c’est en réalité le jeu de guitare de Matthew Vosburgh qui en fait l’intérêt. Une guitare où on perçoit l’influence du cosmopolitisme londonien de la fin des années 70 autant que celle du du Post-Punk qui se pose alors comme une usine à recycler les musique caribéennes. L’empreinte des rythmes syncopés du Funk, un peu à la manière de The Pop Group, que John Peel s’applique à diffuser chaque soir sur la BBC, n’est du reste jamais bien loin. Quant aux textes, ils sont la transposition du surréalisme de la série Doctor Who au romantisme post-adolescent. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la recette fonctionne bien. En particulier parce que Solid Space met l’accent sur les mélodies plutôt que sur l’abstraction. Et quelles mélodies! Il y a sur cet album au moins cinq hits potentiels (Destination Moon, New Statue, A Darkness In My Soul, Tenth Planet, Contemplation) qui vous happent instantanément. L’album, enregistré à Ilford sur huit pistes par Pat Bermingham dans un abri de jardin (ce n’est pas une plaisanterie), paraîtra en 1982 en cassette, conformément à l’éthique DIY, sur une micro-structure, In Phaze.

Comme dit la chanson (ou presque), ils venaient d’avoir 18 ans et ce premier essai ne sera suivi d’aucun autre. Space Museum est aujourd’hui disponible en vinyle sur l’excellent label de San Francisco Dark Entries pour une somme dont la modicité frise l’indécence. A bon entendeur, salut!

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