Jason Williamson, 44 ans, chanteur tardif de Sleaford Mods, a récemment quitté son emploi de “Benefits Advsiser” (dont la langue française, à ce jour, n’a toujours pas prévu d’équivalent) pour se consacrer à plein-temps à la musique. Un changement de vie qui le laisse un peu groggy, lui qui partageait la condition sociale des employés de bureau que la tertiarisation a transformé en un nouveau prolétariat. La routine du café et du trajet en autocar jusqu’au bureau donnent des repères que même un salaire de £800, pour un loyer de £400, peut faire regretter ; ce qui ne l’empêche pas de jouir de la satisfaction de n’avoir pas à se lever le matin : socialisation par le travail versus confort matutinal.

“I fuckin’ hate rockers ; fuck your rocker shit / Fuck your progressive side, sleeve of tattoos” (Fizzy)

La recette musicale de Sleaford Mods est, au fond, toujours la même : une boîte à rythme minimaliste, une ligne de basse métronomique, une scansion rageuse d’inspiration politico-sociale. Une uniformité musicale qui est aussi un point rythmique taillé sur mesure pour les diatribes de Jason Williamson, et sa diction particulière qu’il doit à une élocution difficile quand il était enfant.

Quand il écrit sur son canapé son premier texte, il y a 8 ans, il n’a pas encore trouvé le support musical adéquat. Il fait alors la rencontre, dans un club de Nottingham, d’Andrew Fearn, qui joue ce soir-là la même électro-minimaliste qu’il produit aujourd’hui au sein du groupe. Il se contente au début de lui chiper ses musiques puis va les interpréter seul en concert, jusqu’à ce qu’il réalise le potentiel scénique de son acolyte. Sur scène, Andrew Fearn ne montre pas le moindre désir de faire semblant d’interpréter quoi que ce soit. Une bière à la main, en jogging, et donnant franchement l’impression de s’être évadé de la cité voisine, il appuie inlassablement sur la touche play de son ordinateur en dodelinant de la tête, plus ou moins en rythme. Et le râle vengeur de Williamson sur le je-m’en-foutisme en survêt’ de Fearn fonctionne bien, très bien même, tant visuellement que musicalement, ce qui leur vaut d’être de toutes les invitations de vernissage pour y interpréter leur musique à l’instantané graphique.

« I hate what you do, and I don’t like you » (Routine Dean)

Jason Wiliamson n’a pas pour vocation d’être un militant politique. Quand on lui demande s’il pense être le porte-voix de la Working-Class britannique, sa réponse est catégorique : « Fuck, no ! ». Il se contente de dépeindre la banlieue britannique à travers ses aphorismes les plus croquants, paillards et tordants, qui immanquablement font se dresser les cheveux des féministes patentées (« you, cunt ! »). Son inspiration, il la trouve au quotidien, au café et au travail, terreau de l’irrévérence prolétaire. On retrouve dans ses textes tout le répertoire lexical de la relégation sociale noyé dans un fort accent mid-country. Il concède d’ailleurs assez volontiers qu’il veut aller là où la classe moyenne ne met pas les pieds. Les groupes britanniques sont devenus maîtres dans l’utilisation de l’idiome égrillard des faubourgs, laissant à la French Touch le gaufrage poétique des salons bourgeois. En France, Sleaford Mods serait sans doute un compromis entre Michel Houellebecq et les Daft Punk.

C’est ce fonds culturel équidistant des tabloïds et de la culture ouvrière, gueularde et soupe-au-lait, que Sleaford Mods exploite allègrement. Jason Williamson a du reste un mot tendre pour tous ceux qui avoisine son champ de vision. Blur : « même le batteur est un putain de MP [membre du parlement] » ; Ed Miliband (leader du Parti Travailliste) : « a chirpint cunt » (un vagin qui fait flop) ; Noel Gallagher : « un élitiste, flétri par le luxe » etc. Ce dernier lui a d’ailleurs répondu : « Sleaford Mods, ce sont juste deux types, dont l’un est clairement retardé mental, qui gueulent comme Brown Bottle [NDLR : une sorte de Bidochon britannique] sur leur mauvaise bière et leur poulet de merde ». L’ex-Oasis (jusqu’à une prochaine reformation) a toutefois raison de souligner que l’intérêt du duo réside dans cette description minutieuse et sans nul doute aussi maligne du quotidien des prolétaires au Royaume-Uni. Sleaford Mods joue amplement de ce côté Bidochon qui consacre tout autant le retour des groupes britanniques sur le terrain politique (à lire également Fat White Family) qu’un coup de neuf porté à l’industrie musicale en Angleterre.

Nottingham : « It’s a shithole, but it’s home »

Car ce qui fait la caractéristique de la paire de Nottingham ce n’est pas le ballet de ses influences musicales (s’ils sont classés les classe dans un registre post-punk, Williamson cite quant à lui le Wu-Tang Clan et les Jam comme références musicales) mais indubitablement son enracinement géographique : le nord de l’Angleterre, soit n’importe quelle ville éloignée de Londres à plus 100 kilomètres et pointant un doigt vers ManchesterSleaford Mods est à la croisée des genres mais pas des cultures. Il est un objet hybride entre The Fall, pour la scansion de textes à rallonge dont la ponctuation – « Fuck off! » – est une marque déposée de Mark E. Smith, et les Happy Mondays, pour leur culture « club » baston et leur enracinement dans la classe ouvrière. Du bout des dents, Jason Williamson décrit lui-même au journaliste du Guardian ce sur quoi son projet musical est basé : « Le truc, c’est que dans le coin tout le monde a un boulot de merde. A part nous, qui d’autre écrit là-dessus ? » Qui d’autre, en effet.

La fibre prolétaire de Sleaford Mods sonne le retour des grandes heures de la musique anglaise. Toc ou avéré, une chose est sûre, ce côté grande gueule est l’incarnation de la musique en Grande-Bretagne. L’Angleterre pisse-vinaigre vaut bien celle des Grands Ducs ; pas sûr en revanche que Sleaford Mods ne rejoigne un jour la chambre des Lords.

Seaford Mods

Discographie sélective :

Divide and Exit – 2014

Chubbed Up + (compilation des singles) – 2014

Austerity Dogs – 2013

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