En France, la droite présente l’immigration comme un problème majeur tout en réclamant la libre circulation des capitaux et des marchandises, tandis que la gauche s’érige en protectrice des « minorités » (ethniques, religieuses et sexuelles) tout en sommant les classes populaires françaises de se convertir à la modernité en refusant le repli sur soi et la crispation sur leurs « avantages acquis ».

On assiste ainsi à un affrontement délétère entre ceux qui pensent que le seul problème des ouvriers français est l’immigration et ceux qui identifient toute critique du multiculturalisme à du racisme. Les uns et les autres sont en tout cas d’accord pour considérer la question sociale comme secondaire, soit en l’oubliant complètement, soit en identifiant les classes populaires aux immigrés et à leurs descendants. La xénophobie est pourtant présente partout dans le monde et n’entretient aucun rapport de nécessité avec une quelconque question raciale ou religieuse.

En mai 2008, une vague de violences xénophobes avait fait 62 morts et des milliers de blessés en Afrique du Sud. De telles manifestations de violence contre les étrangers étaient devenues régulières depuis le début des années 2000, notamment à l’encontre des Somaliens fuyant la guerre civile dans leur pays. Depuis 2008, les explosions de violence contre les étrangers ont été fréquentes, entraînant la mort d’au moins 350 personnes selon l’African Centre for Migration and Society. Récemment, les villes de Durban et Johannesburg ont connu trois semaines d’émeutes en avril 2015, avec un bilan minimal de 7 morts et 5000 étrangers chassés de chez eux. Juste avant le début des émeutes, le chef traditionnel des Zoulous avait demandé aux migrants, notamment illégaux, de « faire leurs bagages et de rentrer dans leur pays ». De son côté, le secrétaire général du parti au pouvoir, l’ANC, a sommé le gouvernement de « durcir l’application des lois sur l’immigration », tandis que la ministre chargée des petites entreprises a rappelé solennellement que « Les étrangers doivent comprendre qu’ils sont ici grâce à notre bonne volonté. ».

Des Noirs Négrophobes

Le point intéressant est que ces violences xénophobes sont exercées par des Sud-Africains noirs contre des immigrés noirs venant notamment du Mozambique, du Zimbabwe ou du Nigeria. Encore plus intéressantes sont les motivations avancées par les Sud-Africains noirs auteurs des violences. Ils accusent en effet les immigrés noirs de voler les emplois des Sud-Africains, de faire baisser les salaires, d’augmenter la criminalité, de propager le sida, de violer les femmes, d’être sales et mal élevés.

Si de tels événements se produisaient en France, ils donneraient immanquablement lieu à un torrent de condamnations mettant en cause le racisme de la population française et l’influence pernicieuse de partis comme le Front National. Pourtant, dans le cas de l’Afrique du Sud, ce sont des noirs qui attaquent d’autres noirs, les molestent et brûlent leurs maisons, qui plus est en formulant mot pour mot les accusations et clichés que l’on entend sous tous les cieux et à toutes les époques quand il s’agit de stigmatiser les étrangers.

Ceci devrait nous rappeler l’importance de la distinction entre racisme et xénophobie et le danger qu’il y a à les confondre (confusion savamment entretenue par tous ceux qui défendent l’idée d’un prétendu racisme structurel de la société française). Les événements d’Afrique du Sud semblent bien confirmer deux éléments fondamentaux : l’existence d’une sorte d’invariant xénophobe dans toute société humaine et l’origine foncièrement sociale du déclenchement ponctuelle des violences collectives.

De nombreux anthropologues, au premier chef Claude Lévi-Strauss, ont souligné cette « normalité » fondamentale de la xénophobie, ce qui devrait nous alerter sur l’inanité des discours emphatiques appelant à éradiquer toute hostilité envers l’autre, le différent, l’étranger. Et ce d’autant plus que l’autre n’a pas besoin d’être spectaculairement différent pour être identifié comme tel et susciter méfiance ou agressivité, comme le montrent ces émeutes opposant des africains noirs à d’autres africains noirs.

La lutte des classes n’a pas de couleur

Liberty Dpt. Stores

Liberty Dpt. Stores. Photographie : Emanuel Leroy

Cet invariant xénophobe ne se manifeste toutefois pas de manière totalement arbitraire, il est généralement activé par des facteurs économiques et sociaux. La fin de l’Apartheid en Afrique du Sud et les premières élections démocratiques de 1994 ont reposé sur un compromis entre l’ANC, le parti de Nelson Mandela, et le Parti National héritier de l’Apartheid. Il s’agissait de préserver le statu quo économique (et donc de laisser les blancs aux commandes des grandes entreprises) tout en transférant le pouvoir politique aux noirs, c’est-à-dire à l’ANC. Ceci explique que les salariés, en particulier les noirs pauvres, n’ont pas vu leur situation s’améliorer. De fait, 20 ans après l’instauration d’une démocratie authentique en Afrique du Sud, le pays reste marqué par une pauvreté endémique, des inégalités vertigineuses et un apartheid territorial de fait, la nouvelle classe moyenne noire s’étant installée aux côtés des blancs dans les quartiers chics tandis que la masse des noirs pauvres reste parquée dans les anciens townships et bantoustans.

La colère des noirs sud-africains, à qui l’ANC répète depuis des années de ne pas se plaindre trop bruyamment de leur situation économique puisqu’ils ont désormais le droit de vote et un Président noir, peut trouver un écho en France. En effet, on ne cesse de seriner aux français des classes populaires de ne pas céder aux sirènes du populisme (c’est-à-dire d’accepter docilement le chômage, la précarité et la dégradation de leurs conditions de vie) tout en exigeant qu’ils se montrent inconditionnellement enthousiastes vis-à-vis de la transformation de la France en société multiculturelle (l’ensemble étant baptisé du doux nom de « modernité »).

L’amour abstrait de l’humanité est presque toujours de l’égoïsme (Dostoïevski)

Enfin, comment ne pas voir la contradiction fondamentale entre la glorification systématique de la compétition, de la concurrence, de la compétitivité et les appels tout aussi systématiques à l’amour de l’autre et à la solidarité envers l’étranger ?

L’Union Européenne qui sanctifie la « concurrence libre et non faussée » s’inquiète dans le même temps de la montée du parti xénophobe UKIP qui fustige le « tourisme social » engendré par le principe de libre circulation à l’intérieur de l’UE et l’installation en Angleterre de nombreux polonais blancs et catholiques. Jean-Christophe Cambadélis, patron du Parti Socialiste, définit la ligne de son parti par « la modernisation économique » (autre nom des « réformes structurelles » libérales) et « la protection des minorités » (autre nom du clientélisme électoral) et ne semble pas trouver contradictoire de prêcher d’une même voix la précarité pour tout le monde et la protection pour quelques-uns.

De la même façon, on fétichise la consommation et l’esprit d’entreprise mais on s’indigne que des couples achètent leur enfant (mères porteuses) ou que des femmes vendent leur corps (prostitution). Il suffit de lire les théoriciens fondateurs de l’économie politique libérale pour comprendre que le système capitaliste est par nature fondé sur un éloge de l’égoïsme et une neutralité morale absolue.

Dès lors, on voit mal comment des gouvernements et des partis politiques qui avalisent intégralement ce système peuvent, dans le même temps, pousser des cris d’orfraie quand cette guerre de tous contre tous met aux prises des groupes nationaux, religieux ou ethniques qui ne font, après tout, que se disputer des parts de marché. Si mon voisin est un concurrent dans la guerre économique, on voit mal pourquoi il devrait se transformer en frère sous prétexte qu’il arrive d’un autre pays.

Il ne s’agit pas de justifier les insultes à l’égard des étrangers et encore moins la violence. Mais si des Sud-Africains noirs peuvent considérer sans sourciller que les immigrés noirs sont des criminels et des voleurs d’emplois, il est évidemment absurde d’expliquer par un prétendu racisme structurel propre à la France les inquiétudes exprimées par une grande partie des français modestes par rapport à l’immigration. De la même façon, si des africains développent des clichés infamants à propos d’autres africains (comme les français ont développé des stéréotypes vis-à-vis des premières vagues d’immigrations italiennes ou portugaises, c’est-à-dire des populations chrétiennes au mode de vie relativement proche de celui des français), comment s’étonner que l’arrivée massive de populations, notamment musulmanes, culturellement éloignées de la France, suscite immanquablement des réactions de rejet, qui plus est dans un contexte, non pas de crise, mais de stagnation économique et sociale permanente ?

La responsabilité de la gauche socialiste est ici écrasante, depuis qu’elle a renié la lutte des classes (rebaptisée populisme) au profit de la lutte contre toutes les discriminations, de l’ouverture au monde et de la dissolution de toutes les frontières (et de toutes les limites). Entre la droite qui les traite d’assistés et de paresseux et la gauche qui leur reproche leur conservatisme et leur intolérance, les perdants de la modernité attendent en vain une politique qui, non seulement améliorerait leurs conditions d’existence, mais admettrait que leurs valeurs et leur mode de vie ne sont pas de regrettables survivances d’un passé heureusement révolu. En l’absence d’une telle politique, les exhortations à l’accueil de l’autre dans sa différence et les mécanismes plus ou moins déguisés de discrimination positive ne peuvent que renforcer la colère, l’incompréhension et l’agressivité d’une grande partie de la population.

4 Réponses

  1. Patrick Marcel

    Au Maroc, en Algérie, en Lybie, la montée inexorable du racisme à l’encontre des immigrés sub-sahariens et noirs africains, accusés de voler le pain des arabes, entre dans le cadre de cet article. Il n’y a effectivement pas de monopole de l’altruisme, et le sentiment de devenir étranger dans son pays est toujours source de conflits, où que l’on vive. Les États Nations dans ces pays résistent au processus de démantèlement observé en occident. Que dire aussi des Chinois qui, investissant massivement dans les pays d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb, sont perçus comme étant les colons du prochain millénaire venus piller les richesses de ces pays.

    Répondre
    • penaguin

      Eh oui, bientôt les écoliers africains apprendront peut-être à réciter « Nos ancêtres les Hans »!

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.