Les événements survenus à Charlottesville sont la répétition générale d’un nouvel ordre où les États subsisteront sans recours aux Nations.

L’histoire des peuples dans l’histoire, c’est l’histoire de leur lutte contre l’État. (Pierre Clastres)

La “parade” néo-Nazie à Charlottesville, aussi dramatique soit-elle, n’avait pas l’ambition de rejouer la guerre civile qui opposa entre 1861 et 1865 les partisans de l’Union aux Confédérés. Ces faux héros d’une “Amérique en danger” n’hésitent du reste jamais à brandir crânement la bannière étoilée que le chef de file des pays Confédérés, Jefferson Davis, avait quant à lui rejetée. En réalité, cette démonstration de force du Ku Klux Klan et des néo-Nazis dans cette bourgade de Virginie, afin de sauver la statue du chef militaire de la Confédération, le Général Robert Edward Lee, est le signe du retour des idéologies sous l’influence du communautarisme et des revendications identitaires.

Quelle différence, me direz-vous, entre ces manifestations et les rixes opposant anti-fascistes et néo-Nazis à l’orée des années 80, ou celles qui ont ponctué la vie politique américaine et européenne des années 1920-1930 ? C’est d’abord l’absence de transcendance politique (au sens grec, la Politeia) qui donne la grille de lecture de notre temps. Ces groupes ne travaillent pas à prendre le contrôle de la direction matérielle et symbolique de la société. Ils n’ont pas pour ambition de prendre le pouvoir, seulement de l’influencer. Leur but est de bâtir sur le long terme une communauté où la race est le critère effectif de sélection de ses membres, à l’intérieur de la communauté nationale, à la fois au-dessus et en-dessous de l’État-nation. Il n’ont que faire de la suprématie politique (qu’ils accepteraient gentiment si on la leur donnait, cela étant !) car ils sont adeptes du “vivre entre-soi”. Ils se verraient bien s’établir sur une partie du territoire américain en Communauté souveraine, laissant aux autres le loisir de s’organiser là où ils le souhaitent en donnant à l’État un rôle de médiateur, plate-forme juridique arbitrant les Droits (ce qui est en soi la définition exacte du fédéralisme).

De ce point de vue, les nationalistes américains forment une Société contre l’État, pour reprendre l’expression de Pierre Clastres, comme l’est aussi une fraction proéminente de la Gauche américaine qui joue une mélodie similaire sur une gamme identitaire. Et le parti des Indigènes de la République (PIR) procède de la même façon, en France, comme du reste le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis. Pour les uns les Noirs sont des criminels, pour les autres les Blancs sont et seront toujours des esclavagistes. La désignation d’un bouc-émissaire est le moyen le plus sûr lorsque l’on veut souder les membres de sa propre communauté. Rien ne justifie, en revanche, le discours de haine que ces nazillons en pick-up ont voulu adresser aux Juifs (« Vous ne nous remplacerez pas » était leur slogan), aux Noirs (auxquels ils adressent un « White Lives Matter ») et aux immigrés. Comme cela ne justifie pas les sorties vaseuses de Donald Trump qui place sur un même plan manifestants anti-Fa et nostalgiques du Troisième Reich. Malgré son caractère évident il paraissait important de faire cette précision (à ce titre, nous joignons ci-dessous une vidéo sur la Droite radicale américaine particulièrement éloquente – en anglais, malheureusement).

Ce qui caractérise notre époque, c’est une « homogénéisation croissante de toutes les sociétés humaines ». (Francis Fukuyama)

Quand l’Union Soviétique a implosé, après la chute du mur de Berlin, et sous les revendications d’indépendance des pays satellites de l’ex-URSS, Francis Fukuyama promettait, dans son livre La fin de l’histoire et le dernier homme, que cette fin de l’Histoire aurait pour caractéristique la généralisation du régime libéral et la fin des idéologies.

La volonté des peuples de se libérer de la “tyrannie” communiste, phénomène engagé par Mikhail Gorbatchev afin de sauver les miettes d’un régime alors en plein naufrage (la Perestroika), traduisait le fait que les valeurs démocratiques avaient triomphé de tout autre système de valeurs, mettant un terme aux antagonismes de la Guerre Froide qui avaient pendant près de 70 ans réglé le sort idéologique (et matériel) des pays du monde. En réalité, les idéologies n’ont jamais complètement disparu et cet “esprit démocratique” qui s’est imposé dans le monde occidental est loin d’être univoque. La droite et la gauche ont malgré tout subsisté et ces deux camps s’opposent toujours dans les médias comme au Parlement.

De cette erreur, malgré tout, il faut reconnaître ce que l’intuition de Fukuyama avait de juste. L’individualisme atteint aujourd’hui des sommets à tel point que l’égotisme semble être devenu la matrice idéologique des sociétés modernes. C’est sans doute cela qu’il a désigné sous le vocable de libéralisme. Car le penchant naturel du système libéral est de faire croire que l’individu est un horizon lumineux et que l’amour de Soi est facteur de progrès. En revanche, ce que Francis Fukuyama a manqué, c’est la permutation correspondante du système de valeurs où l’identité individuelle a pris le pas sur les appartenances nationales.

L’école, surtout aux États-Unis, a propagé l’idée que les réalisations du Soi sont le ferment du progrès des Nations. Les Millenials, cette catégorie sociologique désignant les personnes nées avec les outils de la communication informatique, sont les premières victimes de cette dopamine, habilement manipulés par les entreprises de la Sillicon Valley. Pendant leur scolarité, on leur a en effet fait croire aux forces de la “volonté” et que toute prophétie du Soi était auto-réalisatrice. Il n’y avait donc plus de limite à l’ambition personnelle. Aujourd’hui, les Millenials conçoivent avec effroi que les limites du succès sont contenues dans les règles factuelles de l’économie de marché et que les postes valorisés ne sont pas en nombre suffisant en regard du nombre des postulants. D’où la déprime qui sape aujourd’hui la jeunesse américaine qui réalise brutalement qu’au lieu de succès, elle devra se contenter d’un emploi qui permettra de payer le loyer.

D’un autre côté, la famille et certains autres groupes primaires qui formaient des groupes d’appartenance stables ont commencé à perdre de leur influence à mesure que les normes sociales privilégiaient l’investissement du monde extérieur au détriment de la sphère domestique. Les orphelins de l’économie de marché ne devenant pas les nouveaux Bill Gates se sont alors engagés, pour de bonnes comme pour de mauvaises raisons, dans une quête identitaire (race, genre, sexualité…) ayant valeur de reconnaissance sociale. Et les parias du système scolaire, qui ont bénéficié de la même scolarité et d’une socialisation forcément similaire, mais à qui on ne pouvait tout de même pas faire croire qu’ils deviendraient les nouveaux hérauts de la Sillicon Valley, ont également cherché en eux les signes divins de leur “élection” sur terre. On les a d’ailleurs encouragé, souvent jusqu’au mensonge, à aller à la découverte de cet “Être profond” qui, compte tenu de leur milieu social d’origine, s’est avéré limité.

Leur ressentiment à l’égard du système a grandi à mesure que leurs illusions se dissipaient et que la crise économique de 2008 se prolongeait. Dans ce registre, il n’y a ni Gauche ni Droite, ni riches ni pauvres, ni diplômés du Supérieur ni recalés du Brevet des Collèges.

L’homme n’est rien d’autre que la série de ses actes (Hegel).

Le fait de ne pas contrôler l’Histoire nourrit chez l’homme post-moderne le sentiment qu’il ne s’appartient pas lui-même. Il cherche donc aujourd’hui à abolir l’Histoire, une tendance qu’il a développé à partir des mouvements de libération des mœurs. La Sociologie contestataire des années 60 et 70 a contribué à propager cette hantise de l’Inné, ce que Jacques Derrida a récupéré afin de construire sa thèse de la déconstruction sociale, très influente aux États-Unis.

Ainsi, la Gauche américaine nie t-elle désormais le fait que l’esclavage fut “justifié” par un système de développement économique. La traite négrière est aujourd’hui traitée comme la manifestation d’une inclination immorale de l’Homme blanc qui aurait exploité cette main-d’œuvre par pure méchanceté. Or, quel serait le sens d’acquérir une main-d’œuvre si on ne la fait pas travailler gratuitement, ce qui est en soi la définition de l’esclavage. Si on veut trouver des raisons de détester les Hommes blancs, ce serait alors plutôt dans la période qui a suivi l’émancipation des Noirs aux États-Unis. Ce système d’apartheid, dont le mouvement des droits civiques constitue un épilogue, n’était en effet justifié par rien.

Pour ce qui est de la Guerre de Sécession, les motivations des uns et des autres sont volontairement ignorées. Il est pourtant notoire que le Sud rural profitait de la manne esclavagiste dans ses plantations tandis que le Nord, fortement urbanisé, entamait sa seconde Révolution Industrielle et souhaitait drainer dans ses usines une main-d’œuvre bon marché, qui devait par conséquent être « libérée ». Il n’y aucun Humanisme là-dedans. A cela s’ajoute l’éternel problème du commerce international, à savoir l’échange inégal entre biens manufacturés à haute valeur ajoutée, provenant de l’Union, contre des biens primaires ne compensant pas le coût des biens importés pour les pays du Sud (des machines dans la plupart des cas).

D’autre part, le Général Lee était-il un raciste justifiant que son nom soit gommé de l’Histoire? Pas plus que Lincoln, en tout cas, qui voulait affranchir les Noirs, mais au Sud, afin de déstabiliser les armées confédérées. Le même Abraham Lincoln, lors des débats avec le Sénateur Démocrate Stephen Douglas, en 1858, n’a-t-il pas déclaré :

“Je ne suis pas et je n’ai jamais été en faveur de porter, de quelque manière que ce soit, l’égalité entre les races noires et blanches [Applaudissement]… Je n’ai même jamais été en faveur de faire des Nègres des électeurs ou des jurés, pas plus que de les qualifier pour des fonctions officielles, ni même d’autoriser les mariages inter-raciaux avec des personnes blanches ; et j’ajouterai qu’il y a une différence physique entre les races Blanches et Noires qui interdit pour toujours à ces deux races de vivre ensemble en termes d’égalité, politiquement et socialement. Et puisqu’ils ne peuvent pas vivre de telle sorte, tout pendant qu’ils restent ensemble, il doit y avoir une relation de supérieur et d’inférieur, et autant qu’un autre je suis en faveur d’assigner la position supérieure à la race blanche”.

Cet homme a malgré tout libéré les esclaves sur le territoire américain et il est entré dans l’Histoire vingt ans plus tard comme le Grand Émancipateur. Son positionnement a certes évolué avec le temps mais cela ne l’empêchait pas de défendre jusqu’à sa mort la suprématie de la race Blanche. En bon chrétien, il voyait seulement l’esclavage comme un système barbare et immoral. Ainsi partageait-il le point de vue des Hommes de son temps, ce qui n’est pas le propre de l’Amérique, devons-nous confesser. Toutes les civilisations et tous les Empires, à travers les âges, ont adopté un point de vue ethnocentriste (c’est à dire raciste pour adopter un vocabulaire contemporain) car leur volonté de puissance passait par la conquête de territoires et l’asservissement d’une armée de faibles dans le but de prospérer. Il existe toujours en Afrique des marchés aux esclaves, en particulier en Lybie, en Mauritanie et au Mali (intéressons-nous, à ce sujet, au sort réservé aux Soninkés et plus largement au peuple Mandingue en Afrique Subsaharienne). Donc, si la gauche aux États-Unis veut trouver des symboles auxquels s’attaquer, on leur conseillera vivement d’entamer un autodafé à l’intention des Pères fondateurs de l’Amérique, sans exception, et même, pourquoi pas, de recourir au suicide national.

Le moyen décisif en politique est la violence. (Max Weber)

Alors, allons-nous raser les pyramides d’Égypte car elles furent construites par des esclaves ? Allons-nous détruire les tombes des soldats allemands, morts au combat en 1944, au prétexte de l’idéologie et du pays qu’ils défendaient ? Allons-nous enfin débaptiser les rues qui portent le nom d’un révolutionnaire meurtrier ? Devons-nous jeter aux orties notre passé parce qu’il est clivant ? Le propre de l’Histoire c’est qu’il faut vivre avec. Cela ne veut pas dire que nous devons nous envelopper des oripeaux du passé comme la Droite le réclame trop souvent. En revanche, nous faisons aujourd’hui l’expérience des limites de la Démocratie Directe. Quand les militants de la Gauche américaine ont entrepris de déboulonner la statue d’un soldat anonyme confédéré, à Durham (Caroline du Nord), leur aveuglement les a empêché de voir qu’ils ne s’attaquaient pas à un Seigneur de guerre mais à un paysan mort au combat. La plaque commémorative était pourtant claire : “A la mémoire des garçons qui ont porté le gris [en référence à la couleur de l’uniforme des soldats confédérés]”.

Le communautarisme actuel est la conséquence des théories identitaires post-modernes. L’égotisme a promu l’appartenance élective et l’amour des mêmes au rang d’idéologie. Nous rappellerons pourtant que valoriser sa “race” au détriment de son pays est le fruit d’une décision personnelle (ceci est un message à l’intention des sympathisants du PIR comme des zélateurs de la race Blanche !).

Certes, ces appartenances sont multiples (les critères de sélection de leurs membres sont à tout le moins variés : sexualité, genre, race, religion ou obédience, régime alimentaire, …) et créent autant de micro-communautés qu’il est possible d’en imaginer. Elles énoncent en revanche une volonté commune, celle de se regrouper ensemble et de vivre entre-soi avec la prétention de réécrire l’Histoire. Or, que l’on souhaite ou pas vivre avec le drapeau confédéré au-dessus de sa tête ne peut être que le résultat d’une décision politique. Car s’il suffisait de vouloir, dans un réflexe égocentrique, alors il n’y aurait pas que les statues qui disparaîtraient du paysage urbain, mais aussi tous les feux rouges qui nous énervent du soir au matin.

L’État-nation devient finalement à la fois une entité trop petite ou trop grande. Il est trop petit pour les libéraux américains (de Droite comme de Gauche) qui favorisent le multiculturalisme et souhaitent ouvrir les frontières (car ils en sont les premiers bénéficiaires). Il est en revanche trop grand pour tous ceux qui canonisent une certaine filiation historique, cela même lorsqu’elle s’avère difficile à établir (qu’est-ce en effet qu’un américain de souche ?). Les États-nations sont d’ores et déjà moribonds car la Nation est aujourd’hui un concept dépassé. Les États se transforment progressivement en plate-formes juridiques où des micro-communautés réglent leurs litiges, l’Union européenne en est la démonstration.

Nous vivons une ère pré-Socratique car nous voulons en finir avec le Politique. C’est sans doute cela l’américanisation du monde. L’homogénéisation culturelle dont parlait Francis Fukuyama est un leurre. L’individuation n’aura pas lieu. Ce qui se produit en revanche, c’est le remplacement des Sociétés, qui impliquaient une certaine transcendance, par des communautés fermées, qui imposent la similarité de leurs membres. Ce tribalisme post-moderne menace aujourd’hui la cohésion des sociétés. Ce qui fut le combat des Lumières (inspiré des philosophes de l’antiquité, grecque essentiellement), c’est-à-dire le combat de la Raison contre tous les obscurantismes (religieux en particulier), s’effondre sous les coups de botte Identitaires et la dénaturation des Droits de l’Homme légitimant l’existence de ces groupes. Gemeinschaft contre Gesellschaft, Communauté contre Société aurait dit Max Weber. Nous apprendrons à regretter la transcendance naturelle, au-delà de nos simples vies, qu’imposait la Nation politique.

3 Réponses

  1. Cincinnatus

    Félicitations pour ce très bon article.

    Si je devais toutefois émettre un bémol, ce serait à propos de cette fameuse citation de Lincoln, très à la mode ces derniers temps. En effet, il serait juste de la replacer dans son contexte : un discours politique prononcé à un moment précis de l’histoire (en pleine campagne pour les sénatoriales, à quelques mois du début de la campagne présidentielle, alors que les tensions sont très fortes sur le sujet dans tous les États et que les démocrates sont au bord de la rupture interne… qui permettra d’ailleurs à Lincoln d’être élu), dans des conditions particulières (série de débats avec Douglas dans la campagne pour les sénatoriales, absolument passionnants et bien plus profonds que ne le laisse entrevoir cette citation) et en vue d’un objectif spécifique (défendre l’Union en montrant le danger que représente pour elle cette question de l’esclavage). Les positions du grand homme vis-à-vis de l’esclavage et des relations entre les Noirs et les Blancs sont bien plus complexes que ce que peuvent laisser penser quelques phrases exhibées sans explication, alors que des milliers d’autres vont dans un sens différent. Pour s’en convaincre, je recommande la très bonne biographie que lui a consacrée Bernard Vincent.

    Ceci étant précisé, tout le reste de cet article est d’une grande justesse.

    Cincinnatus

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    • Christophe Penaguin

      Vous avez raison, la citation pourrait laisser entendre que Lincoln était foncièrement favorable à l’esclavage, ce qui n’était pas le cas. On peut dire que Lincoln condamnait absolument l’esclavage d’un point de vue moral tout en considérant qu’il ne fallait pas réclamer son abolition pour des raisons politiques, afin de préserver l’Union des Etats américains. Toutefois, un certain nombre de déclarations de Lincoln, y compris des courriers privés, indiquent que, tout en souhaitant profondément la disparition complète de l’esclavage, Lincoln considérait néanmoins que les Blancs et les Noirs n’étaient pas intrinsèquement égaux. Il serait d’ailleurs absurde de le lui reprocher dans la mesure où il était de ce point de vue un homme de son temps et de sa société. Tout cela n’enlève rien au fait que Lincoln est une figure historique majeure et un homme profondément respectable et attachant.

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