Le peuple n’est pas une catégorie politique. Il faut revenir à une lecture socio-économique de la société.

L’élection de Donald Trump à la présidence des ÉtatsUnis donne lieu à des réactions aussi prévisibles que caricaturales en France. Comme après le Brexit, et selon les mêmes lignes de fractures idéologiques, les uns saluent la victoire du peuple contre les élites tandis que les autres se désolent du triomphe du populisme. L’usage du mot peuple dans le milieu politique et médiatique est un symptôme flagrant de l’immense confusion qui règne sur des notions aussi fondamentales que la démocratie et la souveraineté populaire. D’abord, l’élection de Trump n’est en rien une victoire du peuple, de même que l’élection de Clinton n’aurait pas été une défaite du peuple. Les millions d’Américains qui ont voté pour Hillary Clinton appartiennent tout autant au peuple que ceux qui ont voté Donald Trump. C’est en réalité le mot peuple qui est inopérant et ne peut constituer une catégorie politique efficiente. Le peuple d’un pays, c’est l’ensemble des gens qui vivent dans ce pays ou, d’un point de vue politique, l’ensemble des citoyens dotés de leurs droits civiques. L’élection de Trump ne peut pas être sérieusement considérée comme la victoire du peuple sur les élites, sauf à considérer que les élites constituent la moitié du peuple américain.

A chacun son peuple

Il existe un point commun extrêmement inquiétant entre ceux qui accusent Trump de populisme et ceux qui le créditent d’être le représentant du peuple. Les uns et les autres désignent par le mot peuple, non pas tous les Américains mais une partie d’entre eux. Il est significatif que la question de la légitimité de dirigeants élus est de plus en plus souvent posée dans les démocraties (y compris en France). C’est ainsi que beaucoup de partisans de Clinton jugent Trump illégitime (tout comme beaucoup ont jugé le résultat du référendum sur le Brexit illégitime) sous prétexte qu’il aurait menti durant sa campagne et que ses électeurs seraient une bande de décérébrés sans diplôme perclus de haines rances. Mais c’est ainsi, de même, que beaucoup de partisans de Trump avaient indiqué qu’ils ne reconnaîtraient pas une victoire de Clinton sous prétexte qu’elle aurait menti elle aussi (c’est évidemment toujours l’adversaire qui ment) et qu’elle aurait été outrageusement favorisée par le Système (notamment médiatique). Ce qui est très grave dans ce phénomène, c’est que derrière les accusations d’illégitimité de tel ou tel dirigeant, ce sont en fait des catégories entières de ce peuple, auquel on se réfère constamment, qui sont délégitimées dans leur citoyenneté. Dire que Trump n’est pas légitime, c’est dire que ceux qui ont voté pour lui ne sont pas dignes d’être des citoyens. Dire que Clinton n’aurait pas été légitime si elle avait été élue, c’est aussi délégitimer tous les Américains qui l’ont soutenue. C’est le grand paradoxe de l’appel au peuple, d’où qu’il vienne : il amène en fait presque toujours à distinguer un vrai peuple qui mérite ce nom et un faux peuple qu’il faut éliminer ou faire taire.

C’est pour cela que, paradoxalement, le meilleur moyen de retrouver l’unité du peuple est d’assumer sa division sociale et économique. L’analyse de la présidentielle américaine, avant et après le vote, a donné lieu à des commentaires pour le moins extravagants. On accuse par exemple Trump de s’être fait élire par un vote ethnique Blanc. Mais c’est oublier que Obama s’est fait élire par deux fois en bénéficiant d’un vote Noir massif, et qu’à l’époque tout le monde a trouvé cela normal et même formidable. Or, de deux choses l’une : ou bien l’idée même de vote ethnique ou racial est inacceptable (ce que nous pensons) et elle est inacceptable dans tous les cas ; ou bien elle est acceptable, que ce vote soit Noir, Blanc ou Hispanique. On peut d’ailleurs noter que Trump a en fait bénéficié de 30 % du vote hispanique, ce qui correspond à des milliers d’électeurs dont on peut difficilement considérer qu’ils sont des racistes anti-hispanique. C’est la même chose, d’ailleurs, pour le vote genré puisque, contrairement à ce qui a été martelé avant l’élection, le vote Trump n’a pas été exclusivement masculin, loin de là.

La société est spontanément conflictuelle

L’enseignement que l’on doit en tirer est que, plutôt que de parler de peuple, on ferait mieux de parler de nation constituée de catégories sociales distinctes et antagonistes. Et en ne commettant pas l’erreur de partir du principe que ces catégories correspondent fondamentalement à des différences raciales ou sexuelles. En fin de compte, que ce soit pour le Brexit ou pour l’élection de Trump, le critère qui semble de loin le plus éclairant est le critère socio-économique. On ne vote pas de la même manière selon son niveau de diplôme, de ressources, de patrimoine, selon qu’on est urbain ou rural, jeune ou vieux ; autant de caractéristiques qui déterminent des statuts sociaux différents. Or, ce n’est qu’en partant de ce constat des divisions sociales au sein de chaque pays que l’on peut tenter de proposer une vision cohérente en imaginant un programme politique susceptible de concilier les aspirations des différentes catégories sociales. Ce que n’ont fait ni Clinton ni Trump (contrairement à Bernie Sanders), raison pour laquelle ils étaient l’un et l’autre de très mauvais candidats. Autrement dit, c’est la notion de peuple qui divise inéluctablement et c’est la notion de catégories socio-économiques qui seule peut permettre la conciliation ou la réconciliation. Et un débat politique digne de ce nom.

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