Black Lives Matter est l’incarnation du mal post-moderne, non pas dans ce qu’il se propose de défendre (la vie des Noirs) mais dans sa signification même.

En récusant toute forme de transcendance politique, Black Lives Matter s’inscrit dans le communautarisme anglo-saxon qui a envahi les sociétés occidentales depuis les révolutions sociétales des années 60 (et dont le Sociologisme constitue l’idéologie). Ses zélateurs (défenseurs du droit des « minorités ») sont les alter-ego de ses pourfendeurs (adhérents du bloc identitaire). Car on peut être un homme blanc, sans argent, sans prestige et sans pouvoir. Et c’est lui qui tout d’abord se dressera légitimement sur la route du mouvement Black Lives Matter. Puis ce sera au tour de femmes noires privilégiées qui veulent le rester. Ceux qui dénonçaient dans les années 70 la régulation de la société par des facteurs ethniques ou raciaux, et par l’appartenance à l’un ou l’autre des deux sexes, ont fabriqué un monde qui en récupère la funeste destinée. Ce sont les prémices d’une fin du politique à l’aube d’une civilisation de l’Ego, dont les communautés (qui impliquent la ressemblance de leurs membres) sont les corollaires indispensables. Au bout du chemin, et en l’absence de toute transcendance politique, ce sera la guerre de Tous contre Tous.

La barbarie naît avec la civilisation

Un crime n’offre que très peu d’occasion d’éloges. Un crime raciste n’en fournit tout simplement pas. La civilisation est définie par la capacité pour un individu d’exercer sur autrui une forme d’empathie (qui peut être plus ou moins soutenue). La barbarie, c’est le contraire. Bien sûr, on peut ne pas « goûter » le boudin antillais et personne ne vous obligera à en manger. On peut même penser que, de fil en aiguille, on n’est pas très fana des Noirs antillais. Pas de problème, car personne n’a pour obligation d’aimer tout le monde. En revanche, chacun a pour devoir (et c’est notre Être civilisé) d’aménager un espace de cohabitation avec ceux qui nous entourent (cela peut commencer par « Bonjour »). Le racisme est intolérable, il faut le combattre. Ce qui n’autorise pas, au nom de valeurs prétendument humanistes, à en reproduire les effets.

Initialement, l’hashtag #blacklivesmatter sur Twitter avait pour ambition de dénoncer les brutalités policières dont est victime la communauté afro-américaine aux États-Unis. La mort de Mickael Brown à Ferguson et celle d’Eric Garner à New York en 2014, puis celle de Freddie Gray à Baltimore en 2015 ont contribué à amplifier ce mouvement, à tel point que le New York Times s’est constitué en soutien actif de l’organisation en dénonçant systématiquement la mort d’un Noir abattu par un policier blanc (la référence à l’appartenance raciale de la victime et du tireur étant toujours mise en avant).

Outre sa légitimité à défendre les droits fondamentaux de la personne humaine, Black Lives Matter, comme organisation politique, soulève un certain nombre de questions dont trois sont à nos yeux particulièrement problématiques : tout d’abord, faut-il  considérer que tous les Noirs tombés sous les balles de la police aux États-Unis sont des victimes du racisme ? Ensuite, quel sens faut-il donner au concept de « racisme systémique » utilisé par Black Lives Matter ? Enfin, pourquoi la défense des droits inhérents à la personne humaine doit-elle toujours en passer par la désignation d’un bouc-émissaire ?

Tout le monde est raciste, donc personne ne l’est vraiment.

A Ferguson, il est probable que la mort de Mickael Brown ait été motivée par des stéréotypes raciaux. La police est tout d’abord presque intégralement de race blanche, alors que la population ne l’est pas. Et il demeure aussi dans cette bourgade du Missouri un léger parfum de guerre de sécession. Si tel est le cas, la mort de Mickael Brown est doublement ignominieuse. En premier lieu parce qu’il n’est pas dans la fonction des policiers de tirer à vue au moindre mouvement suspect (même si la législation américaine est laxiste en la matière) et en second lieu parce que (faut-il le rappeler ?) le devoir des policiers est précisément de ne pas tenir compte de ces préjugés (ou le moins possible). C’est pourquoi la police constitue une profession au service du bien public et non pas une milice aux mains d’intérêts partisans (milices qui bénéficient pourtant d’une existence légale aux États-Unis).

Néanmoins, pour qu’un crime soit qualifié de raciste, et a fortiori pour que l’on puisse parler de racisme systémique, il faut non seulement que le crime soit motivé par l‘appartenance raciale de la victime et de son assaillant (dans une relation de cause à effet) mais aussi que l’on puisse établir une forme de régularité.

Or, toutes les villes américaines ne présentent pas la démographie de Ferguson et ne sont pas structurées de la même façon. Ainsi, dans certaines villes américaines, comme à Atlanta, les policiers sont majoritairement Noirs et dans d’autres, comme à New York, la police est à l’image de la démographie de la ville, cosmopolite. En décembre 2014, quand Ismaaiyl Brinsley fait la route de Baltimore jusqu’à New York pour venger la mort d’Eric Garner et de Mickael Brown, il trouve sur son chemin deux policiers qu’il abat froidement, à Brooklyn, d’une balle dans la tête : l’un est chinois (Wenjian Liu) et l’autre est d’origine hispanique (Rafael Ramos). Quand les policiers impliqués dans la mort de Freddie Gray (qui a eu la colonne vertébrale brisée lors de son transfert dans un van de la police de Baltimore – technique communément appelée Rough Ride visant à conduire brutalement le véhicule du détenu afin de lui infliger indirectement des coups pour le punir) sont acquittés, le public découvre qu’il y a autant de policiers blancs que de policiers noirs sur le banc des accusés.

Ensuite, toutes les victimes de violences policières aux États-Unis ne sont pas noires et tous les Noirs ne sont pas victimes de ces violences. Du fait de leur appartenance à une classe sociale privilégiée, certains Noirs (Afro-Américains pour la plupart) n’ont pas plus de risque qu’une personne blanche d’en être la cible. Leur habitus de classe, leurs « stigmates » vestimentaires, pour ne citer que cela, les tiennent éloignés du type de préjugés qui fait que l’on associe les personnes de couleur (dans leur diversité) à la violence et au crime (beaucoup de ceux qui associent les Noirs à la criminalité sont eux-mêmes des personnes appartenant à des minorités ethniques).

Enfin, les Noirs ne sont pas plus victimes des abus de pouvoir émanant de la police et des institutions que ne le sont d’autres groupes minoritaires, même à l’intérieur de la majorité blanche, ce qui limite l’usage du concept de racisme systémique employé par les militants de Black Lives Matter. Les Blancs vivant dans des zones rurales, en particulier, ou dans des villes de moindre importance, peuvent sans conteste revendiquer une situation matérielle au moins similaire et le blocage « systémique » de leur ascension sociale. Les White Trash (comme ils sont désignés) sont d’ailleurs eux aussi les victimes d’une stigmatisation méthodique des forces de police et ils bénéficient du même traitement que les Noirs des Project de centre ville (équivalent des H.L.M. péri-urbains français). Ils sont par conséquent autant éloignés de la communauté des Yuppies de New York que le sont les Noirs américains des « ghettos ». Tout ce qu’on peut donc établir, en terme de régularités sociologiques, c’est que les policiers noirs usent des mêmes préjugés de Classe que leurs homologues blancs (ce qui n’empêche pas le racisme d’exister, mais il ne constitue pas un monopole).

Le problème que pose Black Lives Matter est plus profond qu’une simple maladresse dans ses prises de position. En présentant les policiers comme étant uniformément blancs et racistes, l’organisation abaisse la réalité sociale en Amérique à un ensemble de stéréotypes qui la rapproche de ce qu’elle prétend dénoncer.

Le problème avec Black Lives Matter

Un simple examen des faits permettrait pourtant de comprendre que le principal problème vient que les policiers, et les Américains dans leur ensemble, ont un sérieux problème avec les armes à feu, la violence en générale et les relations d’autorité en particulier (mythe libertarien d’un pays peuplé d’individus libres : « A Free Country »). Dans les cas où un Noir a été tué, il résistait à son arrestation, ou ses gestes ont été interprétés en ce sens (ce qui ne rend pas l’action des policiers plus sympathique et légitime pour autant). Le fait est qu’avec Black Lives Matter, la contestation ne porte jamais sur la fonction des tueurs (des policiers) mais sur leur appartenance raciale. Car chaque fois, c’est le procès d’un homme blanc qui est fait, augmentant en retour la frustration des « petits Blancs » sans pouvoir ni argent qui se voient accusés de tous les maux sociaux. Le fait qu’un policier noir ait abattu un Afro-Américain à Milwaukee, et que cette information ait été singulièrement évacuée des principaux médias américains, n’est d’ailleurs pas sans signification. La raison en est simple : cela ne colle pas avec l’obsession post-moderne de concurrence entre les races et les sexes pour la direction matérielle et symbolique de la société.

Par la dialectique raciale d’inspiration essentialiste que l’organisation adopte, Black Lives Matter légitime de facto le racisme qu’elle prétend dénoncer. Un pont entre les partisans d’une conception étroite de la Nation et les adeptes du multiculturalisme s’établit donc. Les Identitaires de tout poil en appelle à la Nation comme un rempart à l’envahissement de l’espace social par une armée de criminels (les Noirs se livreraient à des activités criminelles parce qu’ils sont Noirs) tandis que les partisans du multiculturalisme, dans un réflexe masochiste, dénoncent le racisme endémique des Blancs (les Blancs seraient racistes pour le motif qu’ils sont Blancs). C’est toute la perversion de la rhétorique essentialiste de faire croire que la donnée expliquée est aussi le facteur explicatif (un Noir agit comme tel parce qu’il est Noir ; un Blanc pense comme tel parce qu’il est Blanc).

Dès lors, il n’est pas étonnant que les Blancs désargentés, sans pouvoir et sans privilèges, se rassemblent derrière le candidat qui leur paraît le plus proche. Ils ne font, en un sens, que copier benoîtement Black Lives Matter. Ceux qui se rendent aux meetings de Donald Trump ne sont pas (tous) des Rednecks racistes et embierrés. Pour un grand nombre, ce sont de vrais relégués de l’économie de marché caricaturés jusqu’à l’insulte dans les médias américains. Ils n’ont ni pouvoir ni influence (ceux qui en ont voteront pour Hillary Clinton). Et ils pensent tout à fait légitimement qu’ils feraient tout aussi bien de s’organiser en lobby, comme c’est le cas pour les autres communautés. Aux États-Unis, et en Europe, les groupes identitaires représentent (ou feignent de représenter) la minorité sociale opprimée à l’intérieur de la majorité blanche opulente (ou qui espère le devenir, c’est la partie haute de la classe moyenne). L’ambition de leur militants est de se constituer en contre foyer du pouvoir médiatique des minorités ethniques (ils commencent d’ailleurs eux-mêmes à se penser comme une minorité assujettie). Ce qu’ils ne voient pas, assez malheureusement à vrai dire, c’est que leur allié politique objectif est peut-être justement un Noir sans possibilité de promotion sociale résidant dans une ville de taille moyenne.

Effondrement du réel

La communauté afro-américaine, qui ne représente que 13% de la population totale américaine, est impliquée dans plus de la moitié des meurtres aux États-Unis (elle en est aussi la première victime). On pourrait considérer comme un fait « normal » qu’elle se trouve être plus particulièrement la cible des forces de l’ordre. Ce que ne se privent pas de faire les électeurs de Donald Trump. Pourquoi s’en priveraient-ils ? Accusés de racisme, ils sont la cible permanente des associations de défense du droit des minorités. Préjugés contre préjugés, leur  défense est de présenter leur « ennemi » sous les traits d’un sociopathe. Le recours à la Race comme facteur d’explication de la criminalité ne peut se résoudre que dans l’affrontement d’une communauté contre une autre. Et on oublie que, face à cette réalité statistique, deux attitudes sont pourtant possibles : l’une consiste à penser que les Noirs ont un penchant naturel à vivre du crime, ce qui constitue l’option raciste (comme l’est celle de croire que les Blancs sont par définition racistes et privilégiés) ; l’autre, à l’encontre du Sociologisme ambiant, consiste à intégrer au raisonnement la prise en compte de la multiplicité des appartenances sociales. A tout le moins, cette deuxième option permet d’envisager le fait que si les Afro-Américains sont plus impliqués que les autres groupes ethniques dans des activités criminelles, c’est peut-être aussi parce que les conditions d’accès aux richesses matérielles leur sont défavorables, ce qui les rapproche d’ailleurs des « pouilleux » blancs, sans pouvoir et argent, isolés au fin fond d’une localité perdue du Michigan (qui eux aussi ont plus souvent affaire à la police que les Blancs des grandes villes). Mais cette seconde option, certes plus exigeante, ne semble pas avoir de valeur aux yeux des défenseurs de la clause raciale et des axiomes du temps présent (ces derniers ont, il est vrai, l’avantage de ménager notre oisiveté et de réduire la philosophie à la taille d’un slogan).

Black Lives Matter est l’incarnation du pré-socratisme ambiant, philosophie de la Nature et de l’Identité, qui détourne les Droits de l’Homme au profit de trafiqueurs d’influences et lobbyistes en tous genres. La charte de Black Lives Matter est sans équivoque de cette sorte :

« Le mouvement va au-delà du nationalisme qui prévalait au sein de la communauté noire et qui commandait au personnes noires d’aimer les Noirs, de vivre Noir et d’acheter Noir ; ce nationalisme continue aujourd’hui encore à mettre en avant des hommes noirs hétérosexuels pendant que nos Sœurs, les Queers, les Trans et les handicapés occupent le derrière de la scène ou ne sont pas représentés du tout. Le mouvement est centré autour de ceux qui ont été marginalisés au sein des mouvements de libération des Noirs. ».

Après le panafricanisme, c’est donc au tour du pan-sexualisme racialisé de se revendiquer comme idéologie. Logiquement, et en dépit de la solidarité qu’impose l’appartenance au sexe féminin (féminisme oblige), les femmes blanches sont ainsi de plus en plus régulièrement la cible des militantes du droit des Afro-Américains. Mélanie Trump, qui a plagié Michelle Obama dans son discours devant la convention du parti Républicain, s’est ainsi vue tancée par une militante des droits civiques, Yasmin Yonis, qui a posté sur son compte Twitter que « Les femmes blanches ont passé des siècles à piller le génie, le travail, les enfants et les corps des Noirs ». L’étau communautaire se resserre.

Cet esprit communautaire tend aujourd’hui à se substituer au tempérament démocratique qui imposa de longue date la salutaire transcendance des appartenances particulières. Et il impose sa loi : la ressemblance de ses membres et le vivre-entre-soi. Monde triste et triste sociabilité que celle-là. Dans sa forme actuelle, Black Lives Matter légitime l’existence des groupuscules identitaires comme le Ku Klux Klan, parce qu’il en partage les ambitions (la quête du pouvoir) et les valeurs. La race, le genre, l’identité, forment une idéologie qui donne prise au Réel mais qui cependant ne l’expriment que partiellement. Les lignes qui fracturent l’espace social sont autant sociétales qu’économiques et sont aussi désormais, ne l’oublions pas, religieuses et spirituelles. Récuser l’un ou l’autre de ces éléments revient à s’amputer le cerveau d’un hémisphère, droite ou gauche, comme on veut. Comme outil d’analyse de la complexité sociale, la sociologie doit s’amender. Comme idéologie, le Sociologisme doit disparaître. Le communautarisme auquel il mène, c’est-à-dire la tutelle morale des communautés ethniques ou sexuelles sur la société, est le substitut de Nations défaillantes dont il est temps de retrouver le sens. Si nous ne le faisons pas, les communautés lassées d’elles-mêmes finiront par se venger. Peut-être d’ailleurs ont elles déjà commencé.

3 Réponses

  1. Gad

    La meilleure partie… »Dans sa forme actuelle, Black Lives Matter légitime l’existence des groupuscules identitaires comme le Ku Klux Klan, parce qu’il en partage les ambitions (la quête du pouvoir) et les valeurs ».

    Vous parlez de communautarisme anglo-saxon, c’est quoi exactement?

    En France le communautarisme n’existe pas? Notamment de la part de la majorite blanche.

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