Depuis le désastreux « compromis » conclu entre la Grèce et ses créanciers de la zone euro le 13 juillet, on nous explique (comme chaque fois que l’organisation européenne fait la démonstration de ses dysfonctionnements) que la crise grecque a démontré l’urgence de renforcer et d’approfondir l’intégration européenne. Cela ne rate jamais, tout échec retentissant des institutions européennes est immédiatement suivi d’analyses réclamant qu’on augmente les pouvoirs de ces institutions.

C’est ainsi que retentissent de nouveau les appels à la mise en place d’un gouvernement économique de la zone euro, à l’approfondissement de l’union économique et monétaire et, bien entendu, à de nouveaux abandons de souveraineté de la part des États. Lors de son intervention du 14 juillet, François Hollande a défendu l’idée d’un « gouvernement de la zone euro » et il a réitéré le 19 juillet, dans le Journal du dimanche, en concluant : « Ce qui nous menace, ce n’est pas l’excès d’Europe mais son insuffisance ». Il sera difficile d’expliquer aux Grecs qu’ils souffrent d’une « insuffisance » d’Europe, eux dont le pays vient d’être littéralement mis sous tutelle par les pays de l’eurozone. Du reste, on s’explique mal pourquoi les europhiles se plaignent d’un déficit de gouvernance de la zone euro puisque, au contraire, les « négociations » menées avec la Grèce et leur aboutissement constituent un exemple parfait de fédéralisme européen.

Le référendum du 5 juillet largement gagné par le premier ministre grec Alexis Tsipras a été purement et simplement ignoré, le ministre des Finances grec Varoufakis a été, dans les faits, limogé par les pays de l’Eurogroupe, et l’accord du 13 juillet stipule que le gouvernement grec devra abroger les décisions souveraines qu’il a prises depuis son accession au pouvoir (notamment une loi fiscale permettant aux Grecs endettés d’étaler en cent mensualités leurs dettes envers l’État).

Pour couronner le tout, le gouvernement grec devra « consulter les institutions [créancières] et convenir avec elles de tout projet législatif avant de le soumettre à la consultation publique ou au Parlement » pour peu que ce projet soit susceptible d’avoir un impact budgétaire. Autrement dit, les institutions européennes pourront mettre leur veto à une loi mais aussi à l’organisation d’un nouveau référendum. Peut-on rêver plus parfait fédéralisme et gouvernement européen plus abouti ?

Machiavel est allemand : il vaut mieux être craint qu’être aimé

Il se trouve que les plus fervents partisans d’un « approfondissement » de la zone euro et d’un gouvernement économique sont les allemands et leurs alliés, du moins depuis qu’ils considèrent pouvoir imposer leurs dogmes politiques et économiques à l’ensemble de la zone (remarquons en passant que la Finlande, grande alliée de l’Allemagne dans l’intransigeance vis-à-vis de la Grèce, est gouvernée par une coalition comprenant le Parti des Finlandais, parti de droite extrême, eurosceptique et anti-immigration, ce qui ne semble pas gêner le moins du monde tous ceux qui fustigent l’alliance d’Alexis Tsipras avec le parti de droite souverainiste ANEL).

A quoi pourrait ressembler un gouvernement de la zone euro selon nos amis allemands ? La chancelière Angela Merkel ne se contente pas de réclamer régulièrement (et d’obtenir, comme en 2012 avec le pacte de stabilité et de croissance) un renforcement des règles portant sur l’équilibre budgétaire de chaque pays ; elle milite activement pour l’extension à tous les pays de la zone euro du modèle économique allemand lequel, comme toute organisation économique, est aussi un modèle social et politique. C’est ainsi que dans un discours prononcé devant le Parlement européen en 2012, elle a suggéré que soit mise en place, pour les pays de la zone euro, la possibilité « d’imposer la mise en œuvre de mesures nationales qui renforcent la compétitivité, fondement d’une croissance durable et du développement de l’emploi ».

D’autres membres de la droite allemande disent la même chose sans s’embarrasser de circonlocutions, à l’image de Manfred Weber, président du groupe PPE (droite) au Parlement européen, qui n’hésite pas à annoncer clairement son programme : « Si les pays de l’eurozone ne sont pas prêts à se réformer, alors l’eurozone n’a pas d’avenir. Il n’y a pas d’alternative aux réformes. Il faut approfondir l’union politique et monétaire, trouver un moyen d’obliger les pays à se réformer ». Bien entendu, quand il s’agit de définir précisément les réformes en question ou les mesures susceptibles de renforcer la compétitivité, on retrouve toujours le catalogue de réformes dites structurelles des économistes libéraux et des partis de droite européens : facilitation des licenciements, modération salariale, baisses d’impôts, réduction des dépenses sociales, baisse des dépenses publiques, diminution du nombre de fonctionnaires, modifications du code du travail au détriment des salariés,etc.

L’Union européenne, laboratoire d’un monde post-démocratique

On pourrait objecter qu’il s’agit là d’une vision allemande de la convergence économique et de la gouvernance de la zone euro. En réalité, cette idéologie fait l’objet d’un consensus dans les institutions européennes, comme le montre un rapport passé relativement inaperçu rendu public le 22 juin. Il s’agit d’un document sur l’avenir de l’euro signé par les cinq présidents des institutions européennes : Jean-Claude Juncker (Commission européenne), Donald Tusk (Conseil européen), Martin Schultz (Parlement européen), Mario Draghi (Banque centrale européenne) et Jeroen Dijsselbloem (Eurogroupe).

Nos cinq mousquetaires prônent dans ce rapport une convergence renforcée des politiques budgétaires, économiques et sociales des pays de la zone euro. Pour ce faire, ils proposent de créer des autorités nationales de compétitivité afin d’« éviter les divergences économiques et renforcer, au niveau national, l’adhésion aux réformes nécessaires ». Autrement dit, il est proposé que chaque pays se mette de lui-même sous tutelle des institutions européennes, sans même que celles-ci se donnent la peine d’envoyer des agents pour contrôler ce que fait le gouvernement comme en Grèce.

Il va de soi que les « réformes nécessaires » dont parle le rapport sont celles dont il a déjà été fait mention. D’ailleurs, les cinq présidents demandent que le processus de convergence des pays soit « rendu plus contraignant à travers un ensemble de critères » portant sur « le marché du travail, la compétitivité, l’environnement des entreprises et l’administration publique », c’est-à-dire l’ensemble de l’économie. Si on accomplissait le « saut fédéral » réclamé par tant de politiques et d’éditorialistes, la politique économique et sociale de la France serait donc totalement entre les mains de ces cinq personnages et de leurs fidèles.

Voilà qui relativise fortement l’argument selon lequel l’approfondissement de l’intégration européenne permettrait d’adjoindre un volet politique aux traités économiques qui régissent le fonctionnement de l’Europe puisque la caractéristique de l’idéologie qui règne à Bruxelles est précisément de considérer que la politique ne doit pas avoir son mot à dire dans la gestion de l’Europe. Il ne s’agit en effet que de mettre en place des réformes « nécessaires », de faciliter des évolutions « inéluctables », de privilégier des ajustements « pragmatiques », quitte à obliger les États à se réformer comme l’affirme Manfred Weber dans un élan démocratique des plus touchant.

François Hollande essaie de nous faire croire que l’intégration renforcée des pays de la zone euro permettrait un infléchissement des politiques suivies dans un sens plus favorable à la France. Mais de son refus de remettre en cause le traité de stabilité budgétaire (alors qu’il avait solennellement promis de le faire dans sa campagne pour la présidentielle) à sa tentative de nous persuader qu’il a sauvé l’Europe le 13 juillet en évitant une sortie de la Grèce de la zone euro (alors que les allemands ont complètement imposé leurs vues), le président de la république ne cesse de démontrer qu’une Europe fédérale serait une Europe où la voix de la France compterait pour rien.

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