Le grand écrivain espagnol Javier Cercas, qui vit en Catalogne et se considère comme catalan, a publié récemment une tribune dans Libération dans laquelle il attire l’attention sur la gravité de ce qu’il appelle le « coup d’État catalan », dernier choc du populisme qui menace le monde. Il traduit parfaitement la tristesse qui s’est emparée de beaucoup de Catalans et d’Espagnols en écrivant : « depuis deux mois, la Catalogne est coupée en deux : une moitié (ou un peu moins) vit par moments dans l’euphorie, pour ne pas dire l’extase ; l’autre moitié (ou un peu plus) vit dans la panique. »

Les racines de la crise

C’est dire que la Catalogne nous concerne bien plus que ne semble l’indiquer la place qui lui est faite dans les principaux médias français. Il est vrai qu’il existe dans notre pays une longue tradition de désintérêt pour les affaires espagnoles : l’Espagne, longtemps présentée en marge du progrès et de l’histoire de l’Europe, est considérée aujourd’hui comme un pays dans lequel il ne se passe rien d’important. Lorsque cette crise est abordée, elle nous est présentée le plus souvent comme un vent de liberté populaire qui soulève les drapeaux, cruellement stoppé par un gouvernement réactionnaire. Si l’on aborde la question du basculement du catalanisme, autrefois favorable au maintien dans l’Espagne, vers une demande d’indépendance, il est attribué à l’invalidation par le Tribunal constitutionnel en 2010, à la suite de la procédure engagée par le Parti Populaire (PP, droite) au pouvoir en Espagne, d’un nouveau statut d’autonomie catalan consensuel.

Le nouveau projet de statut d’autonomie catalan reprenait certains des objectifs principaux des gouvernements catalans depuis l’accession au pouvoir du parti de centre droit qui a longtemps gouverné la Catalogne, Convergence et Union (CiU), et de son chef Jordi Pujol, à savoir un système de financement autonomique faisant primer le principe de coresponsabilité fiscale sur celui de la solidarité interrégionale et aboutissant in fine à un système similaire au modèle foral (1) en vigueur pour le Pays Basque et la Navarre. Ce projet contenait aussi la reconnaissance de la Catalogne comme une Nation alors que la Constitution, à l’image de la constitution fédérale allemande dont elle est inspirée, stipule que l’État est indivisible et proscrit ce terme de Nation pour les autonomies. Il a cependant été conçu dans la perspective des élections de 2003 pour mettre fin au règne de CiU, minée notamment par des affaires de corruption, et visait à permettre un accord entre les partis de gauche en Catalogne (le Parti socialiste de Catalogne PSC et la Gauche Républicaine de Catalogne ERC, indépendantiste). Contrairement à ce qui est souvent avancé, il a été difficilement négocié, car beaucoup de sujets ne faisaient pas du tout consensus. Conclu par un accord bilatéral entre José Luis Zapatero (PSOE) et Artur Mas (CiU, successeur de Jordi Pujol) alors dans l’opposition, portant sur la définition de la « Nation » catalane et le financement autonomique, il a été adopté contre l’avis d’ERC et validé par un référendum au résultat mitigé (73,9% de oui mais 49% de participation). Les requêtes auprès du Tribunal constitutionnel furent déposées non seulement par le PP mais aussi par la Défenseur du Peuple et quelques autonomies (toutes dominées par le PP, sauf l’Aragon socialiste). Le Tribunal constitutionnel, au bout de 4 ans, n’a retoqué que 14 articles sur 223. Parmi les éléments censurés figure la référence à la « Nation catalane » (2) dans le Préambule, déclarée sans fondements juridiques tout en lui reconnaissant une valeur historique et culturelle, et la définition du caractère préférentiel du catalan sur l’espagnol.

Les études universitaires menées sur ce conflit indiquent qu’il démarre plutôt en 2012 et que la situation économique joue un rôle majeur. Le Parti socialiste de Catalogne a perdu le pouvoir en 2010, en partie à cause de sa gestion de la crise économique, au profit de CiU dont le leader s’est engagé dans la voie de l’autodétermination et a promis d’obtenir un nouveau « pacte fiscal », un système calqué sur le modèle foral qui habiliterait la Catalogne à récolter ses impôts et à définir elle-même ce qu’elle souhaite reverser à l’Espagne au titre de la solidarité territoriale. Adopté par le Parlement catalan en Juillet 2012, tandis que  Mariano Rajoy négocie le soutien de la Banque centrale européenne, ce Pacte fiscal est refusé par le gouvernement espagnol. Artur Mas avait alors convoqué, deux ans avant la fin de son mandat, des élections anticipées pour porter un projet indépendantiste mais il avait perdu son pari d’une majorité exceptionnelle et c’est une coalition hétéroclite et fragile qui a mené le processus d’indépendance de la Catalogne.

Une vision tronquée de l’histoire

La poussée indépendantiste en Catalogne dépasse enfin et de beaucoup le cas espagnol. Elle révèle, par ses méthodes et par le traitement médiatique qui en est fait, d’où peuvent venir et comment opéreront les prochaines tyrannies, voire les prochaines guerres. Le conflit actuel montre d’abord combien les politiques régionales visant à obtenir toujours plus de l’État central peuvent engendrer un clivage irréparable dans une société. C’est en effet la politique menée par le parti de centre droit qui a longtemps gouverné la Catalogne, Convergence et Union (CiU), et par son chef Jordi Pujol, qui est à l’origine de cette crise. Depuis son arrivée au pouvoir en 1980, Pujol a en effet, pour obtenir un traitement particulier pour la Catalogne, constamment procédé à la dénonciation d´une situation « injuste et discriminatoire » imposée par l´État central et, élément très débattu en Espagne et très peu en France, imposé une politique rapidement perçue comme une politique de rupture des liens entre la Catalogne et le reste de l’Espagne et entre les Catalans et les Espagnols.

Cette rupture porte essentiellement sur deux des ciments des nations que sont la langue et l’histoire. La langue catalane, réprimée sous le franquisme et reconnue dans la Constitution espagnole comme l’une des deux langues officielles en Catalogne, a été imposée progressivement comme langue officielle et unique, notamment dans l’enseignement public : les matières du tronc commun sont enseignées en catalan et l’espagnol est enseigné comme une langue étrangère, deux heures par semaine en primaire, trois heures au collège et au lycée, soit moins que l’anglais. Par ailleurs, la Généralité de Catalogne a choisi une vision clivante et biaisée (pour ne pas dire fausse) de l’histoire suivant laquelle la Catalogne était une Nation et un État conquis par Madrid. La fête nationale, la Diada, ou jour de la Catalogne, commémore la chute de Barcelone à l’issue d’une guerre de Succession présentée comme une guerre entre deux États. Le résultat est que beaucoup de jeunes ne se reconnaissent désormais que dans les symboles catalans et voient l’Espagne comme un ennemi. Cette volonté de rupture a pu aller, parfois, jusqu’à utiliser des notions raciales et génétiques pour justifier une forme d’incompatibilité entre les Catalans et les Espagnols : ce fut le cas à la fin du xixe siècle et jusqu’à récemment quand Oriol Junqueras, l’historien et vice-président catalan récemment destitué, commentait en 2008 une étude scientifique sur la carte génétique de l’Europe :  « Il y a trois États (seulement trois !), dans lesquels il a été impossible de regrouper toute la population dans un seul groupe génétique. En Italie, en Allemagne (…) et en Espagne, entre les Espagnols et les Catalans ». Il ajoutait que les Catalans sont génétiquement plus proches des Français.

Une politique de division de la société

L’utilisation de l’histoire pour justifier le nationalisme n’est en rien nouvelle. Cependant, à l’heure du story telling sans recul, elle est d’une redoutable efficacité.  Une vision fausse du passé finit par l’emporter facilement lorsqu’elle utilise les images, les hashtags, les symboles et exploite les politiques mémorielles sans les contrebalancer par les travaux historiques. Cette manipulation est d’autant plus facile ici qu’en Espagne la politique de la mémoire historique, menée à partir de 2000 et initiée par la légitime recherche des dépouilles des corps des victimes du franquisme, a évolué vers une guerre mémorielle qui fragilise l’image de la Transition démocratique (1975-1981) et les institutions qui lui sont liées, qu’il s’agisse de la Constitution ou de la Royauté. La guerre s’est étendue à l’historiographie mais nous en sommes assez peu informés du fait de la rareté des traductions des travaux d’historiens ou chercheurs espagnols (3). Cette utilisation d’une vision clivante de l’histoire et de la mémoire exaspère les tensions en Espagne, créant des réactions provoquées et vivement espérées par les indépendantistes. Ainsi ont-ils pu opérer une jonction entre le récit mythique d’une Catalogne indépendante vaincue par Madrid au xviiie siècle, une supposée durable exploitation économique et financière de la Catalogne par l’Espagne (alors que la Catalogne s’est enrichie grâce au marché intérieur espagnol) et l’image d’une République catalane vierge de toute influence nationaliste renaissante face à un Parti Populaire franquiste, voire fasciste.

Le récent parallèle effectué par Carles Puigdemont entre le Premier ministre Mariano Rajoy et le dirigeant de la Phalange fasciste José Antonio Primo de Rivera en est un exemple éclatant. De ce fait, il suffit que des manifestants opposés à l’indépendance fassent le salut franquiste (ou que l’on en retrouve dans d’anciennes images, car la manipulation des images a été forte dans cette crise) pour qu’on estime revenue la guerre entre l’Espagne franquiste (qui dans notre imaginaire est bien souvent castillane) et la République identifiée à la Catalogne, oubliant que des manifestations d’extrême droite identiques ont lieu dans tous les pays (où d’ailleurs l’extrême droite est bien plus importante qu’en Espagne). Les images de la police espagnole réprimant avec violence les manifestants rendent crédible cette assimilation. La guerre civile se rejoue sous nos yeux, et avec elle toute l’histoire grandement simplifiée pour les besoins de la cause. La tristesse ressentie par beaucoup d’Espagnols devant cette crise s’explique en partie par cette réactivation d’un conflit qui a marqué le pays et touché tous les Espagnols.

Pour que le story telling fonctionne, il faut que les acteurs se parent de la tenue de nos nouveaux oppresseurs : les victimes. C’est une des leçons de la Catalogne. La démocratie n’est plus l’état de droit et la loi n’existe plus puisque les victimes ont décidé que cette loi était celle des oppresseurs. Il suffit de manifester une résistance absolue à la loi commune pour que celle-ci soit fragilisée et n’ait plus qu’un recours à la force particulièrement périlleux puisqu’il va justifier la position victimaire et faire du défenseur de la loi un oppresseur. Un gouvernement régional qui s’arroge le droit, voire le devoir, de violer une loi pour autant que celle-ci lui déplaît, dans une situation qui ne le justifie aucunement (chacune des dix-sept régions ou autonomies espagnoles, dont la Généralité de Catalogne, a des libertés et des privilèges qui amènent l’OCDE à classer l’Espagne au 7e rang des pays les plus décentralisés), tout en affirmant agir pour le bien commun et la démocratie donne ainsi l’exemple le plus désastreux qui soit à tous ceux qui, de plus en plus nombreux, opèrent le même renversement.

La « catalanisation » à marche forcée

Le conflit fiscal, ici aussi, est une désolidarisation majeure travestie en une lutte contre une injustice historique. Alors que la Catalogne récupère 50% des impôts que l’État collecte sur son territoire aujourd’hui, l’impact de ce nouveau système serait important sur le financement des autres autonomies. En résumé, si le système entier n’est pas transformé, l’adoption de ce pacte conduirait à baisser le financement des autonomies les plus pauvres de 11.000 millions ou d’augmenter la contribution des régions les plus riches, et principalement les madrilènes, de 1 500 euros par habitant, alors qu’ils payent déjà plus que les Catalans.

Mais n’est-il pas exagéré de parler de tyrannie ? Tout ceci peut sembler bon enfant et sympathique et c’est d’ailleurs l’image qu’en ramènent tous nos médias avec leurs radios trottoirs de manifestants émus et festifs. C’est bien là que se situe le pire danger : s’il est important pour les indépendantistes catalans de respecter les formes actuelles de la non-violence, ils exercent, comme le souligne l’historienne Sophie Baby et comme le relatent tous ceux qui vont en Catalogne, une réelle « violence sociale ». Il s’agit bien d’une tyrannie qui ne dit pas son nom et qui s’applique à tous ceux qui, tout bonnement, ne sont pas « dans le mouvement ». Si les indépendantistes mobilisent autour de leurs « prisonniers politiques », de nombreux enseignants qui ne sont pas dans la ligne, des journalistes non indépendantistes et même des historiens catalans comme Jordi Canal (4) sont menacés ou subissent des pressions si leur discours n’est pas conforme à ce que veut et promeut, à grands renforts de subventions, la Généralité.

J’ai moi-même vécu une petite anecdote révélatrice lors d’une soutenance de thèse en Aragon. Ayant souligné l’absence de traduction d’un passage en catalan, je me suis entendue répondre qu’un directeur d’études catalan interdisait toute traduction en castillan des citations en catalan et qu’il ne valait mieux pas le contrarier, raison qui semblait totalement évidente à mes interlocuteurs, eux-mêmes historiens et bien installés à l’Université. L’autocensure face à la force de frappe des idées propagandistes relayées par les nouveaux médias est une des leçons majeures de cette crise. Et elle nous montre clairement le danger auquel même des pays évolués avec des décennies de construction démocratique sont exposés. Après tout, l’une des objections du Tribunal constitutionnel vis-à-vis de certains aspects du statut n’était-il pas qu’il mettait les Catalans, « à la merci d’un pouvoir sans limites » ?

La responsabilité des partis politiques

L’avenir est très incertain. S’il est évident que les indépendantistes n’ont guère de projet pour la suite et notamment pas de projet commun du fait de leurs divisions (rappelons qu’il s’agit d’une alliance qui va de l’extrême gauche, la Cup, au centre droit, Partit Demòcrata Europeu Català ou PDeCAT nouveau nom de CiU depuis 2016 dont Puigdemont est le représentant), s’il est clair que la Catalogne n’a pas les moyens économiques de cette indépendance (la région est en faillite, a dû être aidée par l’État central et vend plus de 50% de ses produits dans le reste de l’Espagne), la crise a provoqué des fractures très graves dans la société en Catalogne et dans toute l’Espagne. L’un des enjeux majeurs sera que les partis politiques reprennent la main.

Comme l’a souligné le Président du gouvernement basque, Íñigo Urkullu, l’un des problèmes les plus graves dans la politique en Catalogne est le rôle primordial dans le processus d’entités privées, en l’occurrence les deux associations indépendantistes, l’Assemblée nationale catalane (ANC) et Omnium Cultural, sur lesquelles ne s’exerce aucun contrôle démocratique. Il faudrait notamment que le Parti socialiste espagnol (PSOE) et le PP cessent de se mener une guerre qui a joué un rôle important dans la crise. On note que Rajoy ménage beaucoup en ce moment le PSOE mais les divisions du Parti socialiste de Catalogne (PSC) et celles de Podemos (gauche radicale) sur cet enjeu catalan pèseront lourd dans la balance. Restent les clivages dans la société dont nul ne sait ce qu’ils peuvent entraîner. Les derniers sondages prévoyant une participation historique et la victoire de Ciudadanos, avec une difficulté pour chaque camp (indépendantiste/constitutionnaliste) à obtenir la majorité, sont une traduction de cette fracture. Le parti centriste est en effet, notamment en Catalogne, porteur de la contestation croissante contre la  politique linguistique et historique de la Généralité.

Notes :

1. « En vertu du système dit « foral » – en référence aux « fueros », un statut médiéval accordé par le roi à un territoire concret -, le Pays basque lève l’ensemble des impôts sur son sol et administre librement ses recettes. Il reverse ensuite à Madrid un « cupo » (quotepart), quantité correspondant aux services et investissements que l’État assure dans la région, ainsi qu’à la part proportionnelle des dépenses régaliennes – défense, diplomatie, couronne, etc. Autant dire que le système exclut pratiquement la région du principe de solidarité nationale. Ironie de l’histoire, la Catalogne a eu l’occasion de bénéficier de ce régime spécial au moment de la Transition, quand les communautés autonomes étaient instituées, à la mort de Franco. Barcelone avait alors refusé cet avantage ». http://www.lefigaro.fr/international/2017/10/03/01003

2. La Constitution, à l’image de la constitution fédérale allemande dont elle est inspirée, stipule que l’Etat est indivisible et proscrit ce terme de Nation pour les autonomies.

3. Pour ne prendre qu’un exemple, l’ouvrage capital de Paloma Aguilar Fernandez sur la politique menée lors de la Transition Memoria y olvido de la guerra civil espanola, paru en 1996, n’est pas traduit en français.

4. Auteur de Historia mínima de Cataluña. Turner. Madrid, 2015

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