Nous n’avons aucun avis sur l’indépendance de la Catalogne. Nous ne sommes ni pour ni contre et nous revendiquons même ardemment notre agnosticisme complet sur la question. La précision est importante car les réactions qui ont suivi, en France,  le référendum d’indépendance du 1er octobre ont très nettement manifesté l’un des travers principaux du débat public tel qu’il s’organise actuellement : la rage de donner son avis. Pourtant, n’étant ni Espagnols ni Catalans, on ne voit pas pourquoi on devrait s’empresser de fustiger les indépendantistes de Barcelone ou de vouer aux gémonies le gouvernement de Madrid. Un raisonnement ne doit jamais commencer par une prise de position. Celle-ci ne peut-être, éventuellement, qu’une conclusion.

En revanche, les débats sur l’indépendance catalane posent (ou plutôt évitent généralement de poser) un certain nombre de questions fondamentales : qu’est-ce qu’un peuple ? Quelles sont les limites de l’usage légitime de la violence ? Le principe démocratique a-t-il une valeur inconditionnelle ?

Un bon gouvernement est un gouvernement impuissant

Pour ce qui est de l’usage de la violence, il est frappant de constater à quel point les réactions indignées, notamment en France, ont été complètement disproportionnées en regard de la violence réelle déployée lors du référendum du 1er octobre. La Justice espagnole avait clairement indiqué que ce référendum était illégal. Le gouvernement de Madrid avait, de ce fait et fort logiquement, ordonné à la police d’empêcher sa mise en œuvre. Des organisations indépendantistes (pas « Le Peuple Catalan ») avaient appelé la population à occuper les centres de vote pour empêcher la police d’intervenir. Cette situation a entraîné quelques échauffourées et, malheureusement, des blessés. Autrement dit, absolument rien dans ce qui s’est factuellement passé ne légitime les commentaires accusant le gouvernement espagnol d’usage massif et délibéré de la violence (sans parler des accusations grotesques et révoltantes de franquisme ou de fascisme).

La mort est douce quand elle est invisible

Nos sociétés sont devenues spontanément allergiques à toute forme de violence visible (visible car quand il s’agit de bombarder certaines régions sans que la télévision montre les cadavres, cela ne semble pas gêner particulièrement nos braves humanistes hexagonaux). La chose est en soi plutôt une bonne nouvelle (ne serait-ce que dans la mesure où elle dissuade nos gouvernants d’envoyer de braves gens se faire tuer pour un oui ou pour un non au nom de la Patrie ou de la Civilisation). Toutefois, cette allergie à la violence (ou plutôt à son spectacle) entraîne régulièrement des réactions pour le moins ridicules : que trois manifestants brisent une vitrine de magasin (ce qui est évidemment parfaitement stupide) et certains éditorialistes proclament que la France est en situation insurrectionnelle, qu’un policier arrête un manifestant de manière un peu trop rude (ce qui est évidemment critiquable) et d’autres bonnes âmes indignées nous informent que la France c’est le Chili de Pinochet. Et que des Catalans soient rudoyés alors qu’ils tentent délibérément d’empêcher une intervention légale de la police, nous voilà revenus au temps de la « Sentinelle de l’Occident »  (c’est ainsi que ses thuriféraires nommaient Franco, ceci pour rappel aux personnalités de droite qui utilisent cette expression pour qualifier aujourd’hui Israël, ce qui n’est pas très malin de leur part). Nous en sommes venus à une situation pour le moins ubuesque où tout usage légal de la force par un gouvernement légitime est immédiatement interprété par certains secteurs de la société comme une pratique dictatoriale, voire totalitaire.

La démocratie réside-t-elle dans l’obéissance ou dans la désobéissance ?

En ce qui concerne le principe démocratique, le référendum catalan (mais aussi le récent référendum Kurde en Irak) pose la question de savoir à partir de quel moment et selon quels critères un groupe humain peut se constituer en communauté souveraine. Les indépendantistes catalans qualifient l’attitude du gouvernement espagnol de déni de démocratie, tandis que les autorités espagnoles (le roi compris) accusent les indépendantistes catalans de comportement antidémocratique. Il suffit d’y réfléchir de bonne foi pour constater qu’ils ont tous raison, ce qui rend précisément la situation inextricable. On peut définir la démocratie de bien des façons mais il existe au moins deux grandes manières de la considérer. On peut l’identifier au respect de l’Etat de droit, c’est-à-dire des procédures légales régulant l’exercice du pouvoir. Cette conception tend à devenir prépondérante dans les organes officiels de l’Union européenne et, bien entendu, elle disqualifie le référendum catalan puisque celui-ci a été conçu et organisé en violation des lois espagnoles. Le problème que pose cette conception c’est qu’elle tend à substituer, comme principe fondateur de la démocratie, le respect de la loi à la souveraineté populaire. Raison pour laquelle les indépendantistes catalans répondent que la volonté du peuple est supérieure au respect formel des procédures légales, ce qui n’est pas faux en soi mais pose un nouveau problème : comment distinguer la volonté du peuple et les aspirations particulières d’une minorité organisée au sein du peuple ? Et par conséquent, qu’est-ce qu’un peuple ?

Le peuple n’existe pas mais on ne peut pas s’en passer

A vrai dire, il semble facile de définir un peuple tant que la question ne se pose pas vraiment (il en va de même pour la notion de démocratie). Dès que la cohésion nationale d’un pays menace de réellement se dissoudre, on se rend compte (ou on se rappelle) qu’en réalité il est extrêmement difficile de définir précisément ce qu’est un peuple. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle depuis le 17e siècle (et notamment le philosophe Hobbes), on a tendance à considérer qu’un peuple est une collectivité humaine organisée par des lois communes. Cette définition est logiquement reliée à l’identification de la démocratie au respect des lois. Le peuple français serait ainsi l’ensemble des individus vivant sur le territoire appelé France et obéissant aux lois et procédures légales du Droit français. Toutefois, le grand défaut de cette définition du peuple est qu’elle est totalement abstraite, d’où les tentatives de définition « charnelle » de la notion de peuple par le romantisme du 19e (et par une certaine droite du 20e). On pourrait être alors tenté de définir un peuple par des dénominateurs communs comme la langue, la religion, les coutumes, le « culture ». C’est ce que font les indépendantistes catalans qui insistent sur l’existence d’une langue catalane mais aussi sur une histoire singulière de la Catalogne et un « art de vivre » catalan (expression qui ne mange pas de pain puisque pratiquement impossible à définir objectivement). Mais si on définit un peuple par une langue commune, il faudrait alors légitimer l’existence d’un peuple Breton, Basque ou même Alsacien (certes, tous les habitants de la Bretagne ne parlent pas le Breton, loin s’en faut, mais il existe bel et bien une langue bretonne). Quant aux définitions par la religion ou l’ethnie (comme dans le cas des Kurdes), il est facile de voir comment elles peuvent entraîner très facilement des pulsions de purification de la société afin d’en extirper tous ceux qui ne correspondent pas au « modèle » idéal.

Le commun, le singulier… et l’argent

Finalement, la question de l’indépendance catalane pose, au niveau collectif, le même problème fondamental auquel se heurte toute société au niveau individuel : comment faire du commun avec du différent ? Chaque société doit trouver la solution pour créer et maintenir une cohésion interne forte (du commun) tout en respectant les différences individuelles des membres de la société. De même, en Espagne en ce moment, la question est de savoir s’il est possible de préserver un collectif (l’Espagne) tout en prenant en compte des singularités (la Catalogne). Encore faut-il souligner que cette question gagnerait sans doute à être traitée sous un angle politique plus que « ethnique ». En effet, les débats enflammés sur l’existence d’un Peuple Catalan permettent aussi d’occulter opportunément un certain nombre de questions politiques comme, par exemple, le niveau de solidarité entre les régions espagnoles. Il est étonnant que les commentaires sur la crise actuelle ne relèvent pas davantage qu’une des revendications principales des indépendantistes catalans est la « souveraineté fiscale », c’est-à-dire, en clair, la volonté de ne plus payer des impôts pour financer ces « feignasses d’Andalousie ». Où l’on voit tout de même que les aspirations « nationales » peuvent aussi cacher un très banal égoïsme matérialiste.

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