Les réactions au résultat du référendum sur le Brexit ont donné lieu aux habituelles envolées lyriques, printemps des peuples et ode à la souveraineté populaire pour les uns, catastrophe historique ou même destruction de la civilisation pour les autres. Mais au-delà des prises de position immédiate – soutien ou hostilité à l’Union européenne, souverainisme ou internationalisme, libre échange ou protectionnisme – ces réactions soulignent en creux l’immense confusion qui règne actuellement sur la notion même de démocratie.

Le peuple n’existe pas

Les partisans du Brexit saluent le résultat du référendum comme une victoire du peuple britannique en oubliant que l’un des enseignements majeurs de ce vote est sans doute qu’il y a lieu de se demander s’il existe un peuple britannique. Car enfin de deux choses l’une, ou bien l’objet du référendum ne constituait somme toute qu’une question secondaire et alors ce n’était pas la peine d’en faire toute une histoire ; ou bien il s’agissait effectivement d’un vote historique engageant l’avenir de la Grande Bretagne, de l’Europe et du monde et dans ce cas le résultat (52/48) nous informe que les Britanniques sont en désaccord complet sur leur identité et leur vision de l’avenir. Et c’est là que ce référendum nous fait toucher du doigt un premier problème fondamental de la démocratie. Si en effet un peuple partage très majoritairement la même vision du monde, de la société, de l’histoire, alors la démocratie est en quelque sorte inutile. Quel que soit l’objet du vote, un résultat de 90% suscite toujours le scepticisme ou même l’indignation. Si les Britanniques étaient favorables à 90% au maintien ou à la sortie de l’Union européenne, on peut penser qu’il aurait été inutile d’organiser un référendum. Par conséquent, il est nécessaire de demander au peuple de trancher une question par son vote lorsque ce peuple est profondément divisé et, de ce fait, quand il est envisageable de se demander s’il est toujours un peuple. Toutes les analyses du référendum ne font que renforcer ce constat. L’Écosse a voté pour le maintien et l’Angleterre pour la sortie, les jeunes pour le maintien et les vieux pour la sortie, les riches et les diplômés pour le maintien, les pauvres et les non-diplômés pour la sortie. Dès lors, peut-on sérieusement proclamer que le peuple britannique a choisi en exerçant triomphalement sa souveraineté ? L’analyse des résultats amène plutôt à formuler une définition fort modeste de la démocratie conçue comme un système politique ayant pour but d’éviter la guerre civile entre des fractions de la population qui n’ont pas grand-chose en commun voire se détestent cordialement.

La démocratie ou la tyrannie des sots

Du côté des partisans du maintien de la Grande Bretagne dans l’Union européenne, on a retrouvé la figure imposée : la démocratie c’est formidable mais pas tout le temps. La délégitimation du vote de la majorité des Britanniques s’est déployée sous ses trois formes habituelles : la question était trop compliquée et trop importante pour donner lieu à un référendum ; les électeurs n’ont pas voté en connaissance de cause car les défenseurs du Brexit ont menti tout au long de la campagne (comme si une élection se jouait sur la définition de la vérité, idée parfaitement incongrue) ; on va maintenant réfléchir aux moyens de faire en sorte que ce vote soit vidé de sa substance (ce qui sera probablement le cas, le gouvernement britannique choisissant certainement de conclure un traité d’association avec l’Union européenne).

La remise en cause de l’idée même de référendum sur l’Europe est devenue systématique depuis 2005 et le non français (mais aussi néerlandais) à la constitution européenne au motif que les questions européennes seraient par nature trop compliquées pour faire l’objet d’un vote populaire. L’argument est assez curieux dans la mesure où il est invoqué mécaniquement quelle que soit la complexité réelle de la question. Le texte de la constitution européenne de 2005 était effectivement long et rédigé dans un langage très abscons mais l’argument de la complexité a aussi été avancé au moment du vote des Grecs sur leur maintien dans la zone euro (dans ce cas, ce sont les lacunes supposées des électeurs en économie qui ont été incriminées) et maintenant pour le Brexit. On peut pourtant difficilement imaginer une question plus simple en elle-même que : voulez-vous que la Grande Bretagne reste membre de l’Union européenne ? Ce n’est donc pas la complexité de la question qui est à proprement parler remise en cause mais l’incapacité supposée du peuple de comprendre les enjeux et implications des réponses à cette question. Mais dans ce cas, quelle type de question pourrait bien être considérée comme suffisamment simple et limpide pour pouvoir être soumise à référendum, à part éventuellement : aimez-vous les fraises ? Il est d’ailleurs remarquable que les experts, commentateurs et journalistes ne posent la question de la compétence de l’électeur  moyen que dans les cas où le résultat du vote leur déplaît. Il est hors de doute que si le Remain (maintien dans l’UE) l’avait emporté, les mêmes qui s’indignent que l’on soumette des questions trop compliquées à référendum auraient salué la maturité du peuple britannique et un exercice démocratique édifiant. Comme si tous ceux qui ont voté pour le maintien de la Grande Bretagne dans l’Union européenne étaient des intellectuels de haut niveau motivés par une réflexion minutieuse sur les enjeux philosophiques, politiques et moraux de la question. Incidemment, on retrouve la même idée en France à propose de la loi El Khomri, ceux qui s’y opposent étant réputés ne pas l’avoir lu (ce qui est évidemment vrai), ce qui postule que ceux qui l’approuvent l’ont scrupuleusement étudiée (ce qui est évidemment faux).

Ce qui se profile derrière cet argument de la complexité, c’est en réalité le fantasme du vote censitaire. Chaque référendum (et chaque élection) le confirme : plus vous gagnez d’argent et plus vous avez fait d’études, plus vous êtes favorable à l’Union européenne. Il est manifeste que ce qui s’agite dans l’esprit de nombre de politiques, d’économistes, de journalistes et d’intellectuels, c’est l’idée qu’il n’est pas tout à fait raisonnable de confier le destin du monde à une bande de loquedus qui gagnent le Smic et regardent Koh-Lanta. Du reste, le problème est réel et la chose est en soi, en effet, parfaitement déraisonnable. Mais deux objections se présentent immédiatement. Premièrement, ce qui vaut pour les référendums vaut pour les élections en général. S’il est déraisonnable d’organiser un référendum sur une question aussi complexe que l’appartenance à l’Union européenne, on ne voit pas en quoi il serait plus raisonnable d’organiser une élection présidentielle pour décider du destin de dizaines de millions de Français. D’où la deuxième objection : si on ne tranche pas les problèmes en demandant leur avis aux gens, comment procéder pour les résoudre ?

L’impossible incarnation du pouvoir

La question politique fondamentale a toujours été la suivante : comment faire en sorte que ce soit les meilleurs qui gouvernent ? Cette question en entraîne immédiatement deux autres : Quel est le critère qui permet d’identifier le meilleur gouvernant possible (la sagesse, le savoir, la moralité, l’expérience…) ? Par quelles procédures pourra-t-on s’assurer que ce seront effectivement les meilleurs qui seront désignés pour diriger ? De ce point de vue, tous les régimes politiques sont idéalement des aristocraties (le pouvoir aux meilleurs, aux plus compétents), la monarchie étant un cas limite où la compétence est incarnée par un seul individu et la démocratie directe un autre cas limite où la compétence peut potentiellement s’incarner en n’importe qui.

La démocratie représentative est entièrement fondée sur une profession de foi et sur un secret honteux. La profession de foi consiste à soutenir que l’individu en tant que citoyen est un être à la fois raisonnable et rationnel et qu’il est donc légitime de lui conférer la souveraineté politique afin qu’il décide lui-même du destin de la collectivité politique à laquelle il appartient. Profession de foi car une telle affirmation est indémontrable et renvoie in fine à un pari sur la nature humaine. Quant au secret honteux, il consiste en cela que les élites considèrent  spontanément que la profession de foi démocratique est évidemment erronée et que, en réalité, en termes de savoir, de capacité de réflexion et de lucidité (voire de moralité), tous les citoyens ne sont pas à égalité. Par conséquent, si en théorie la démocratie consiste à confier au peuple dans son ensemble la maîtrise des choix politiques, la vie concrète des démocraties effectives a toujours consisté à mettre en place des garde-fous contre ce même pouvoir du peuple que l’on magnifie pourtant constamment. Ces garde-fous peuvent être institutionnels (le Sénat en France, par exemple), juridiques (la Constitution ne protège pas seulement le peuple contre les abus de pouvoir de l’État, elle protège aussi l’État contre les lubies du peuple) ou métapolitiques (éducation nationale, médias, corps intermédiaires).

En fait, si chaque référendum entraîne un tel malaise chez les élites, c’est dans la mesure où le référendum met la démocratie aux prises avec son propre mythe. Moment de démocratie directe, donc d’exercice plein et entier de la souveraineté populaire, le référendum oblige ceux qui ânonnent à longueur d’année des odes à la démocratie à se frotter aux conséquences concrètes de ce pouvoir du peuple qu’ils célèbrent en le craignant (à raison d’ailleurs).

Une réponse

  1. Qui veut mourir pour la Catalogne ? | Bruit Blanc

    […] pour constater qu’ils ont tous raison, ce qui rend précisément la situation inextricable. On peut définir la démocratie de bien des façons mais il existe au moins deux grandes manières d… On peut l’identifier au respect de l’Etat de droit, c’est-à-dire des procédures […]

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