La Grèce n’est pas plus vertueuse que les autres pays en matière de finance publique, loin s’en faut. Il ne faudrait toutefois pas oublier que la situation dans laquelle elle se trouve aujourd’hui est un dommage collatéral de la panique financière de 2008. En prêtant aux Grecs, les européens ont voulu sauver leur propre système bancaire. L’accord signé entre les instances européennes et le gouvernement d’Athènes le 13 juillet est la preuve que le marché commun est tout et que la démocratie n’est rien. Faute d’une alternative crédible qui remette les peuples au cœur du processus démocratique, les chances de survie de l’Union européenne sont bel et bien compromises.

La responsabilité du gouvernement d’Athènes

Au lendemain du Krach boursier américain, fin 2009, la Grèce fait l’aveu du maquillage de ses comptes publics par la voix de son premier ministre socialiste de l’époque, Georges Papandreou (PASOK), mettant en cause le gouvernement conservateur de Kostas Karamanlis (Nouvelle Démocratie) qui l’a précédé. Le déficit public n’est pas de 6% comme annoncé par le précédent gouvernement mais de 12,7% du PIB. Pourquoi un tel écart ?

Les Grecs sont assurément coupables d’avoir vécu à crédit, et bien vécu pour certains, quand ils sont entrés dans l’Eurogroupe. Par ailleurs, aucune réforme structurelle n’a été menée depuis l’adhésion du pays à la monnaie unique et la corruption des « élites », comme celle des élus, est aussi légendaire que la propension des contribuables à user de tous les stratagèmes afin de ne pas s’acquitter de l’impôt.

A cela s’ajoute une pieuvre administrative dont jamais aucun Grec n’a vraiment compris le fonctionnement et qui a dûment contribué à éponger les finances publiques hellènes.

La dette grecque : dommage collatéral du Krach de 2008

Fin 2009, tandis que les banques ne sont toujours pas remises de la faillite de Lehman Brothers, la Grèce, et avec elle les autres pays du Sud (les fameux PIGS : Portugal, Italie, Grèce, Espagne), se retrouve dans le collimateur du monde de la finance qui s’inquiète d’un défaut de paiement sur le remboursement de sa dette.

Les pertes potentielles qu’elle représente font craindre de nouvelles faillites bancaires chez les investisseurs privés européens, principalement français, puisque ceux-ci détiennent dans leur portefeuille près de 57 milliards d’euros de dette grecque, talonnés de près par les allemands à hauteur de 34 milliards d’euros.

Par ailleurs, la Banque Fédérale américaine (FED) relève brutalement ses taux directeurs afin de lutter contre la crise des crédits hypothécaires américains, les fameux Subprimes. En tentant de mettre un terme à la logique du crédit facile aux États-Unis, la FED provoque le redressement quasi automatique des taux d’intérêt partout dans le monde. Prêter devient donc plus cher et surtout, personne n’étant sûr désormais de retrouver son argent, un vent de panique contamine l’ensemble des institutions financières (banques, fonds de pension, fonds d’investissement) qui décident de couper les vivres aux pays du sud.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le premier plan d’aide à la Grèce, en 2010, pour un montant de 110 milliards d’euros, prêt consenti dans l’attente que le pays puisse de nouveau se financer lui-même sur les marchés financiers (ce qu’il n’est jamais parvenu à faire). L’autre mesure imposée par Bruxelles, sans doute la plus importante aux yeux des gouvernements français et allemand, fut de transférer la dette du secteur privé au secteur public, c’est-à-dire aux États membres de la zone euro, au FMI et à la BCE, afin de mettre à l’abri leur propre système bancaire.

En venant donc à la rescousse des Grecs, les pays européens (France et Allemagne en tête) ont avant tout voulu mettre à l’abri leurs banques qui avaient, pendant de longues années, profité de la manne financière que représentait la dette des pays du Club Med (autre terme employé par la finance pour désigner les pays du sud de l’Europe).

Depuis 2011, l’Union européenne sait que les prêts qu’elle accorde au gouvernement d’Athènes (360 milliards d’euros au total depuis 2010) ne seront jamais intégralement remboursés.

Les conséquences de l’accord du 13 juillet

Pour l’économiste Jean-Michel Quatrepoint : « Dans une zone monétaire unique, deux issues sont possibles pour une crise de cette nature : soit une dévaluation fiscale (augmentation des impôts) soit une dévaluation salariale (baisse des salaires). Dans le cas présent, les deux solutions sont appliquées, et depuis un certain temps déjà, en ce qui concerne la dévaluation salariale. […] Il eût fallu un vrai plan de redressement et non condamner les Grecs à la maison de redressement. »

La récession, déjà actée, va s’accentuer inexorablement car sans activité économique, le PIB ne peut que diminuer. Si les ressources de la Grèce, c’est-à-dire son PIB, continuent de baisser au rythme actuel, alors le ratio dette/PIB va augmenter mécaniquement (par détérioration du dénominateur) et atteindre rapidement 200% du PIB, c’est-à-dire trois fois le montant total des richesses produites en une année, un seuil d’endettement évidemment insoutenable.

Romaric Godin, pour La Tribune, rapporte que selon une étude menée par l’association des PME grecques, « les pertes de recettes ont atteint 48% durant les trois premières semaines de juillet. Plus d’un tiers des PME interrogées ont vu leurs recettes reculer de plus de 70%. […] Une telle chute de l’indice PMI [d’activité manufacturière] présage d’une explosion des prêts non remboursés aux banques, les non performing loans (NPL) ou créances douteuses. […] Cette situation va peser sur le bilan des banques déjà très fragilisé par les 40 milliards d’euros de retraits effectués depuis décembre dernier. ».

A cela s’ajoute la contraction de la demande intérieure (consommation et investissement) qui s’explique, d’un côté, par la remontée des prélèvements fiscaux (TVA, impôts) et sociaux (relèvement des cotisations retraite) et, de l’autre, par la baisse des transferts sociaux, des salaires et des retraites. Sans rentrées fiscales et avec un chômage qui explose (25% de la population active), les demandes d’indemnisation des chômeurs deviennent un luxe que l’État grec ne peut se payer et qui pèsera d’autant plus sur la consommation finale des ménages et sur l’économie toute entière. Enfin, la contraction du PIB rend à la fois inconcevable le redressement des comptes publics et le remboursement des échéances des prêts consentis par l’Union européenne.

C’est le chemin classique de la récession, à ceci près qu’elle est imposée, non par une institution financière (le FMI), mais par un pays tiers (l’Allemagne).

L’échec du plan de relance de Yanis Varoufakis

Un autre plan avait pourtant été envisagé sous le patronage de l’ancien ministre des finances grec, Yanis Varoufakis, aujourd’hui « démissionné » par le gouvernement d’Alexis Tsipras, en concoctant le fameux plan B, en décembre 2014, c’est-à-dire avant l’arrivée de Syriza au pouvoir.

Celui-ci consistait à forcer la sortie de la Grèce de la monnaie unique. Un cabinet secret avait même été monté à l’initiative de Varoufakis afin de pirater le système informatique du fisc hellène, sous contrôle des autorités financières européennes, dont l’objectif était de créer un système de comptes bancaires parallèle relié au numéro fiscal des contribuables grecs qui aurait permis à la fois aux Grecs de payer l’impôt, et aux entreprises ou à l’État de payer leurs factures à l’étranger (règlement des fournisseurs, transfert monétaire…) en déplaçant les sommes correspondantes directement de compte à compte. Au final, Tsipras a préféré un accord malheureux avec ses créanciers.

Néanmoins, Varoufakis n’a pas fait que comploter dans le dos de la Troïka ; la sortie forcée de l’eurozone était une option de dernier recours même si celui-ci reconnaît « qu’il aurait préféré que la Grèce ne sorte jamais du Drachme. ». Il a aussi transmis le 19 juin à la Troïka (Union européenne, BCE, FMI) une proposition intitulée « Mettre fin à la crise grecque ». Celle-ci consistait à « regrouper les richesses nationales (à l’exclusion de celles concernant la sécurité du pays, les équipements collectifs et le patrimoine culturel) dans une holding distincte du gouvernement gérée comme une entité privée, sous l’égide du Parlement grec, dans le but de maximiser la valeur de ses actifs et de créer un flux d’investissement national. ». Cette holding aurait pu émettre des obligations dont les ressources auraient été investies « pour moderniser et restructurer les actifs sous son contrôle […] qui auraient stimulé la croissance du PIB nominal à un niveau supérieur à 5 % pendant plusieurs années » et permis un excédent budgétaire primaire (avant remboursement des intérêts de la dette) très important.

Varoufakis prévoyait ensuite de transformer la holding en Banque de développement « capable d’attirer les investissements privés vers la Grèce et de financer des projets en collaboration avec la Banque européenne d’investissement. ».

Toutes ses propositions afin de trouver un compromis entre Athènes et les autorités européennes se sont heurtées à un mur d’indifférence, en particulier de la part du ministre des finances allemand, Wolfgang Schaüble. Pour le magazine britannique en ligne, Project Syndicate, l’ancien ministre grec déclare : « Notre proposition a été accueillie par un silence assourdissant. […] A un tournant de l’histoire européenne, notre alternative innovante a été jetée à la poubelle. Elle y restera jusqu’à ce que d’autres aillent la récupérer. ».

L’objectif de l’U.E. n’a jamais été de sauver la Grèce mais de donner une leçon de morale budgétaire aux pays européens et d’imposer en Europe un modèle de développement économique.

Le déficit démocratique est le problème de l’Europe

Il est impératif que les banques soient de nouveau en mesure de prêter aux Grecs afin de stimuler la croissance via la consommation et l’investissement. Ce dont la Grèce a le plus besoin, c’est d’une autonomie monétaire et financière et d’un plan de relance, chose impossible dans le cadre de l’Europe. Un New Deal en Europe se heurte au triangle des incompatibilités formulé par Robert Mundell et Marcus Flemming dans les années 1960.

Ceux-ci décrivent l’impasse dans laquelle se trouve un pays qui cherche à atteindre trois objectifs simultanés dans le contexte d’une économie intégrée : dans un régime de change fixe (la parité entre les pays ayant adopté l’euro est par définition fixe), une économie ne peut disposer d’une politique monétaire autonome et jouir en même temps d’une liberté parfaite des capitaux, car toute relance est sapée par la fuite des capitaux qu’elle provoque vers des places financières plus rémunératrices.

Toute baisse du taux d’intérêt domestique (politique de crédit facile) afin de stimuler la croissance et l’emploi provoque une sortie des capitaux vers des pays disposant d’un taux d’intérêt plus attractif. L’assèchement des liquidités et le tarissement des possibilités de financement mène au redressement quasi automatique du taux d’intérêt domestique. Toute relance est dès lors impossible dans le cadre de l’Union européenne. C’est précisément ce qui se passe en Grèce depuis 2009.

En conséquence, il ne peut y avoir de démocratie en Europe car ce qui y fait office de Constitution est un ensemble de procédures automatiques dont l’objectif est de contenir l’inflation, ce qui rend d’ailleurs bien service aux exportations allemandes. Cette impossibilité de recourir à une politique de relance autonome par la demande et l’investissement est avant tout doctrinale. La possibilité de l’éclatement de l’Union européenne, et d’un retour des États-nation, n’est plus l’apanage des partis nationalistes mais une idée qui se répand bien au delà des rangs des militants souverainistes.

Le modèle de société qui se dessine en Europe donne la part belle au marché et le déficit démocratique y est grand ; le besoin de solidarité implique une union politique et fiscale, ce qui signifie, en d’autres termes, que l’Europe sera fédérale ou ne sera pas.

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