La prévalence d’une politique anti-redistributive et la valse des égoïsmes nationaux en Europe pourraient être à l’origine de l’éclatement de la zone euro et du retour des États-nation, à moins que les européens n’optent pour le grand saut fédéraliste.

Peu importe que le peuple Grec ait décidé, par référendum, le 5 juillet 2015, qu’il n’accepterait pas les mesures confiscatoires de son économie en échange d’un troisième prêt de 86 milliards d’euros ; les instances européennes, sous l’égide du gouvernement d’Angela Merkel et de Jeroen Dijsselbloem, sont parvenues à leurs fins en faisant capituler Alexis Tsipras et avec lui le parti de gauche Syriza. Le gouvernement hellénique a été contraint d’accepter, en dépit des promesses faites au peuple Grec, un accord avec ses créanciers dont les conditions sont pires encore que celles initialement refusées : TVA à 23%, suppression des avantages fiscaux des îles, déréglementation d’un très grand nombre de secteurs de l’économie, privatisation d’entreprises publiques, démantèlement du patrimoine national bradé à des investisseurs privés, baisse des pensions de retraite et des salaires… Les conséquences politiques de ce déni de démocratie dépassent les frontières de l‘État hellène, la crédibilité de la construction européenne est durement entamée, et la responsabilité d’Alexis Tsipras terriblement engagée.

Dans un entretien avec Eléonore de Vulpillières, pour le FigaroVox, l’économiste Jean-Michel Quatrepoint dénonce le fait qu’« une fois de plus les peuples donnent leur avis et huit jours après, c’est le contraire de leur volonté qui est réalisé. […] Lorsque les peuples européens votent mal, on les fait revoter ou on ne tient pas compte de leur avis. Ce qui vient de se passer avec la Grèce en est presque une caricature. ». C’est également ce qu’a fait Nicolas Sarkozy, en 2007, dès les premiers mois qui ont suivi son élection, en faisant ratifier par le parlement (majoritairement UMP) un mini traité de consolation (le Traité de Lisbonne) pour réparer la gaffe populaire de 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, où le non au traité constitutionnel européen l’avait emporté par référendum.

Le Tango européen

En Europe, l’Allemagne donne le tempo et la France suit la cadence car elle a trop peur d’y perdre des miettes d’exportations en se risquant dans une danse en solitaire. C’est pour cette raison que Martin Schulz, le président allemand du parlement européen, et Michel Sapin, le Ministre français des finances, ont timidement tenté de jouer le rôle de marieuse entre Wolfgang Schaüble et son homologue grec, Yanis Varoufakis, sous le regard courroucé des pays « godillots » de l’Allemagne : Finlande, Slovénie, Lituanie, Lettonie, Estonie et Slovaquie. En réalité, le gouvernement socialiste de François Hollande ne pouvait pas grand chose, car il est prisonnier de ses contradictions : satisfaire les desiderata de la machine de guerre économique allemande, sans  transiger avec les principes socialistes de solidarité et d’assistance entre les peuples. Or, une gouvernance économique est inenvisageable quand un pays fixe en solitaire la ligne économique et budgétaire à laquelle ses partenaires doivent se conformer.

Les égoïsmes nationaux prévalant en Europe sont incompatibles avec le triple objectif de démocratie, de souveraineté et de croissance économique. Le 13 juillet, l’Union européenne a délibérément infligé une gifle au chenapan grec en lui donnant une leçon de morale financière, qui était du reste tout autant destinée à l’ensemble des pays européens. La question de principe au cœur de l’intransigeance allemande, sans fondement logique puisque aucun économiste sérieux (Fonds Monétaire International inclus) ne croit un seul instant à la soutenabilité de la dette grecque, a pour vocation d’instituer un ordre moral en Europe qui fait du débiteur l’obligé de son créancier. Si l’argument est recevable en théorie, en revanche, il est en pratique sujet à caution.

L’Europe est une SARL allemande

S’appuyant sur la réputation justifiée de la qualité des ses produits, l’Allemagne bénéficie de l’avantage d’un euro fort, car ses exportations constituent le moteur de son économie, tandis que la Grèce aurait quant à elle besoin d’un euro faible, afin d’alléger le poids de sa dette. Mais la croissance économique n’est pas la préoccupation principale des bailleurs de fonds de la Grèce qui ont toujours prêté de la main droite pour recevoir de la main gauche. 90% des 86 milliards accordés à la Grèce retourneront à l’Europe sous forme de remboursements. Les 10% restants sont destinés à expédier les affaires courantes. La morale budgétaire est avant tout pensée pour préserver les intérêts économiques et financiers du couple franco-allemand (surtout allemand). Et les règles du traité de Maastricht, censées garantir la stabilité de la monnaie unique, c’est-à-dire le maximum de 3% de déficit public et un endettement contenu à 60% du PIB, sont en réalité façonnées sur le modèle de croissance germanique qui, grâce à un euro surévalué, allège considérablement le prix de ses importations, en particulier celui des produits semi-finis que l’Allemagne acquiert à bon marché, alors qu’elle exporte au prix fort des voitures de luxe à ses partenaires européens. Les autres pays européens, la France également, s’accommode parfaitement en ces temps de croissance molle d’un euro de 30% plus cher que le dollar car il leur permet d’alléger leur facture énergétique. La faiblesse actuelle de l’euro face au dollar est donc la raison pour laquelle l’Allemagne, qui veut restaurer sa compétitivité, affiche une telle intransigeance dès qu’il est question de la stabilité financière des pays membres de l’eurogroupe.

Les peuples sont non seulement sommés d’entreprendre des réformes afin de mettre en conformité leur modèle économique avec les préceptes européens, mais également de modifier leur mode de vie pour le rendre compatible avec la doctrine libérale qui les sous-tend. Les mesures d’austérité ont un impact significatif sur la façon de vivre des Grecs. Ce que l’Allemagne a pour ambition de créer en Europe c’est un modèle de développement, et avec lui, un modèle de société. La dérégulation des commerces de proximité, imposée par l’accord conclu le 13 juillet dernier entre Alexis Tsipras et la Troïka, a pour conséquence immédiate la mise en concurrence des artisans par des chaînes de supermarché (selon la logique du one-stop shopping), même si l’on sait que celles-ci cessent de faire baisser les prix dès qu’elles ont tué le petit commerce. Le paquet de mesures imposées par Bruxelles prévoit également l’ouverture des commerces le dimanche, ce dont les Grecs ne veulent pas. Comme le souligne Anemona Hartocollis, « Plus d’un tiers des Grecs sont travailleurs indépendants, une manière de vivre qui sied à leur nature anti-autoritaire et leur tempérament indépendant. » C’est d’ores et déjà la description d’un ancien monde.

Etats-Unis d’Europe ou retour des Etats-nation  

Le fédéralisme politique constitue-t-il une option valable permettant de solder le déficit de démocratie en Europe ?

Un président européen élu au suffrage universel, sur la base d’un programme politique, aurait au moins l’obligation de rendre compte de son action auprès des citoyens. Ce qui n’est pas le cas de la Banque centrale européenne, ou même du Parlement, qui n’a pour fonction que de traduire juridiquement les traités relatifs à la dérégulation des activités économiques, que la Commission européenne s’empresse de mettre en pratique. L’existence d’un gouvernement européen aurait en outre le mérite de déterminer les préférences collectives en matière de fiscalité (taux d’imposition, TVA et cotisations sociales), de politique économique (politique de relance ou d’austérité), de politique sociale (salaire minimum) ainsi que d’énoncer les règles de la solidarité nationale (ou fédérale). Ce qui revient à définir le monde tel qu’il était avant l’entrée en fonction de l’euro.

Josh Barro, pour le New York Times, écrit qu’il ne sera pas facile pour la Grèce de rester dans la zone euro, à moins que les gouvernements européens donnent – ne prêtent pas, donnent! – de l’argent aux Grecs. « Ce qui revient à dire que l’eurozone serait un peu comme les États-Unis. » Si en effet l’Europe doit être comme les États-Unis, alors les Pays-Bas doivent être le Connecticut, ce qui s’avère relativement onéreux. Car les États pauvres, comme le Mississipi ou le Tennessee, ne bénéficient pas de l’aide des États voisins seulement quand ils en ont besoin, mais cela se produit chaque année, parce que cohabitent deux systèmes d’imposition : l’un local, qui constitue la ressources primaire de chacun des 50 États américains, et l’autre fédéral, qui sert de base à la redistribution des richesses entre États. Le budget de l’État fédéral américain, qui représente 20% de PIB (contre 1% pour l’Union européenne), permet de protéger les américains des chocs asymétriques, en particulier lorsqu’un État est en récession alors que d’autres sont en expansion.

Une plus grande intégration fiscale en Europe soulève une question à laquelle personne ne veut répondre : qui prendra la place du Connecticut ? Quel pays européen bénéficiant d’une économie prospère acceptera de voir ses ressources amputées au nom de la solidarité fédérale ? S’il y a beaucoup à gagner en termes de stabilité macro-économique et de dynamisme de marché dans la zone euro, il y a également fort à parier que les luxembourgeois, les allemands ou les néerlandais ne militeront pas pour la constitution d’une Europe fédérale, en raison précisément de ce qu’ils ont à y perdre.

Reste alors la solution d’un éclatement de la zone euro et du retour des États-nation. Cette option constitue malgré tout une alternative crédible au malaise européen où seuls les pays nourris à l’orthodoxie libérale ont un ticket d’entrée au bal des pompiers pendant que les autres regardent leur maison brûler.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.