On en est maintenant pratiquement sûr, un référendum aura bel et bien lieu en Grèce dimanche 05 juillet. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose dont on soit sûr car, au-delà de l’incertitude sur le résultat du scrutin, tout semble être fait pour rendre cette consultation particulièrement opaque.

S’agit-il de voter pour ou contre un texte précis, le programme de réformes exigées par la Commission européenne ? Ou bien les Grecs devront-ils se prononcer sur le maintien de leur pays dans la zone euro, voire sur leur appartenance à l’Union Européenne (Nicolas Sarkozy a déclaré que « la seule question qui ait un sens est celle pour la Grèce de son appartenance à l’Europe ») ? D’autre part, quelles seront les conséquences, pour la Grèce et pour l’Europe, du choix du peuple Grec ? En cas de victoire du « oui », Alexis Tsipras, le premier ministre grec, tentera probablement de reprendre les négociations mais il aura du mal à se maintenir au pouvoir après avoir subi un désaveu de la part des électeurs. Et si le « non » l’emporte ? En théorie, rien n’empêcherait que les négociations entre la Grèce et ses créanciers reprennent sur les bases de ce résultat. Toutefois, un grand nombre de responsables européens laissent entendre qu’un vote « non » entraînerait automatiquement un Grexit, une sortie de la Grèce de la zone euro. L’incertitude est d’autant plus forte que le scrutin risque d’être très indécis (ce qui ne manquera pas de susciter des contestations et des accusations de fraudes ou d’irrégularités) puisque la population grecque semble très divisée. Un sondage publié vendredi 03 juillet par le journal Ethnos donne 44,8% pour le « oui » et 43,4% pour le « non », avec 11,8% d’indécis. Mais le même jour, un autre sondage, publié par Bloomberg, annonce 43% pour le « non » et 42,5% pour le « oui ».

Le vrai-faux suspense

Le mercredi 1er juillet, les dirigeants européens se sont livrés à une représentation qui s’apparentait davantage au théâtre de boulevard qu’aux tragédies de Sophocle. Dans un discours au Parlement allemand, Angela Merkel affirme que « Nous attendons le référendum, aucune discussion sur un nouveau programme d’aide ne peut avoir lieu auparavant ». C’est une fin de non-recevoir à la lettre envoyée la veille par Alexis Tsipras aux créanciers de la Grèce dans laquelle il s’engageait à appliquer l’essentiel du programme de réformes exigées par la Commission européenne en échange d’une reprise du plan d’aide et d’un engagement sur la renégociation de la dette grecque. Il y avait pourtant là une véritable possibilité de conclure un accord et, ce faisant, d’amener le gouvernement grec à annuler le référendum ou à faire campagne pour le « oui ». Ce même mercredi, François Hollande fait mine de prendre le contre-pied de la chancelière allemande et déclare, dans son style inimitable, « Il faut être clair : l’accord, c’est tout de suite. ». On s’attend alors à une confrontation au sommet au sein de l’Union européenne. Mais point du tout. Le soir même, à l’issue d’une conférence téléphonique des ministres des finances de la zone euro, le président de l’Eurogroupe, Jeroen Dijsselbloem, annonce qu’il n’y aura plus aucune négociation avec les Grecs avant le résultat du référendum de dimanche. Exactement ce qu’avait asséné Angela Merkel, donc. Quant à François Hollande…il s’envole pour un voyage de trois jours en Afrique. Il sera donc dit que rien ne viendra fissurer l’unité des créanciers européens de la Grèce.

Pourquoi Alexis Tsipras est-il complètement isolé en Europe ?

En Grèce, il ne faut pas oublier que le parti Syriza n’a obtenu que 36% des voix aux élections de janvier 2015. Même avec l’appoint de leur allié de circonstance, le parti des Grecs indépendants qui a obtenu 4,7%, cela ne donne toujours pas 51% des voix. Or, tous les autres partis grecs ont un intérêt presque existentiel à l’échec d’Alexis Tsipras. Le PASOK (centre gauche) et Nouvelle Démocratie (droite) sont intégralement responsables de la situation dans laquelle se trouvait la Grèce quand l’Union européenne a lancé son premier plan d’aide au pays (en 2010) puisqu’ils l’ont gouverné sans interruption à tour de rôle. Il est d’ailleurs assez comique (ou proprement scandaleux) d’entendre les dirigeants européens (et de nombreux éditorialistes) fustiger la supposée irresponsabilité du premier ministre grec, alors que le parti Syriza est, de fait, le seul à n’avoir aucune responsabilité dans la gestion catastrophique de la Grèce ces trente dernières années. Dans ces conditions, une réussite d’Alexis Tsipras constituerait un désaveu terrible pour Nouvelle Démocratie et le PASOK puisqu’elle démontrerait que ces deux partis auraient pu se dispenser de faire passer leur pays sous les fourches caudines des exigences de la Troïka (Commission Européenne, Fonds Monétaire International, Banque Centrale Européenne).

Les pays qui ont subi des cures d’austérité en Europe sont dans une situation similaire. Les gouvernements irlandais, portugais, espagnols ne sauraient tolérer que l’Union européenne se montre accommodante avec la Grèce, alors qu’ils ont fait subir à leurs peuples d’énormes sacrifices présentés comme la conséquence de « la seule politique possible ». On voit ainsi les pays du « Club Med » faire chorus avec l’Allemagne dans une sorte de concours à qui se montrera le plus rigoureux.

Les pays de l’est de l’Europe adoptent eux aussi une attitude intraitable vis-à-vis de la Grèce. L’interdépendance économique très étroite entre l’Allemagne et l’Europe de l’est (paradis de la sous-traitance pour l’industrie allemande) n’y est peut-être pas étrangère. Qui plus est, ces pays comptent quelques membres, comme la Slovaquie, qui peuvent arguer qu’ils ne demandent pas d’aide alors que leur salaire minimum et leurs retraites sont du même ordre ou plus faibles qu’en Grèce. Outre le fait qu’on ne voit pas bien le rapport puisque le problème de la Grèce est celui de sa dette, c’est un peu la même argumentation que celle qui est déployée, par exemple en France, pour stigmatiser les « privilégiés » qui ont un emploi « protégé » et suggérer un alignement des conditions sociales par le bas.

Restent les pays dirigés par des gouvernements de gauche et, au premier chef, la France et l’Italie. Logiquement, on pouvait penser que François Hollande et Matteo Renzi se seraient montrés bienveillants avec Alexis Tsipras dans le but de favoriser une réorientation de l’Europe dans une direction plus proche des attentes de la « social-démocratie ». Pourtant, ni la France ni l’Italie n’ont vraiment cherché à profiter des négociations avec la Grèce pour contester la vision allemande de l’Europe et de l’euro. François Hollande a attendu le mercredi 1er juillet pour oser une déclaration un peu ferme, son désormais célèbre « l’accord, c’est tout de suite ». En réalité, il continue à jouer l’équilibriste avec pour seule boussole le mirage de sa réélection en 2017. Il n’a pas l’intention d’entrer dans une vraie confrontation avec Angela Merkel, comme le prouve la soumission de Michel Sapin, le ministre des finances français, à son homologue allemand Wolfgang Schäuble lors de la conférence de l’Eurogroupe mercredi soir. Le gouvernement et le président français ne souhaitent pas une victoire de Syriza car celle-ci pourrait favoriser les mouvements de gauche contestant le « social-libéralisme », à l’instar de Podemos en Espagne. Mais il fallait tout de même donner des gages aux redoutables frondeurs du Parti Socialiste avec une petite déclaration virile. Ce qui ne fera oublier à personne que François Hollande a renoncé à renégocier le Traité européen de stabilité budgétaire, alors qu’il s’agissait d’une promesse formelle de sa campagne électorale lors de l’élection présidentielle de 2012.

Une question politique travestie en problème économique

Angela Merkel l’a avoué dans son discours devant le Parlement allemand mercredi, « Je veux que nous sortions de la crise plus forts et que nous puissions défendre de manière convaincante nos valeurs. C’est de cela qu’il s’agit, pas de divergences sur 400 millions ou 1,5 milliards ou 2 d’euros. ». C’est en effet de cela qu’il s’agit mais le problème n’était pas présenté de cette manière auparavant et, surtout, tout dépend de ce qu’on entend par « nos valeurs ». Jusqu’à présent, la confrontation avec la Grèce avait toujours été décrite par les créanciers comme une controverse technique portant sur l’économie, ce qui était aussi une manière de laisser entendre qu’il n’y avait pas réellement matière à débat puisque tout n’était, en somme, qu’une affaire de juste calcul. Voilà désormais qu’il s’agit d’une question de valeurs. Encore faut-il ajouter que ce vocabulaire continue à déguiser la réalité car le mot valeur a une connotation morale, alors que le débat en cours est strictement politique et porte sur l’orientation générale de l’Europe pour les années à venir. De ce point de vue, il n’est pas inutile de rappeler quelques faits.

D’abord, l’Europe et le FMI n’ont pas prêté 300 milliards à la Grèce par pure générosité mais pour sauver le système bancaire européen. Les États de l’Eurozone et la Banque centrale européenne se sont substitués aux banques privées qui avaient inconsidérément prêté de l’argent aux Grecs.

Ensuite, le point sur lequel Alexis Tsipras insiste depuis le début des négociations est la nécessité de restructurer la dette grecque. Or, il se trouve que tous les économistes, même les plus libéraux, sont unanimes pour considérer qu’il est absolument impossible que la Grèce rembourse sa dette et que, par conséquent, une partie de celle-ci devra être effacée, d’une manière ou d’une autre. D’ailleurs, le FMI a publié un rapport jeudi 02 juillet qui estime inévitable un effacement de 30% de la dette grecque. D’autre part, un accord avait été conclu en 2012 entre la Grèce et ses créanciers qui stipulait que des discussions s’engageraient sur une restructuration de la dette grecque à partir du moment où la Grèce aurait un budget en excédent primaire (recettes supérieures aux dépenses hors charge de la dette). Il se trouve que la Grèce a retrouvé un budget en excédent primaire en 2014 (alors qu’elle avait un déficit de 11% en 2009, ce qui constitue un record de réduction du déficit public) mais l’Europe refuse toujours de renégocier la dette.

Enfin, de multiples exemples historiques montrent que la gestion des dettes d’un pays est une question éminemment politique. L’Allemagne, dont la dette représentait environ 200% du PIB en 1945 a ainsi vu ses dettes en grande partie purement et simplement annulées en 1953. Dans les années 1990, la Pologne a bénéficié d’avantages similaires (réduction de 50%).

Les allemands jouent à la roulette russe

De toute évidence, un certain nombre de responsables politiques européens, au premier rang desquels le gouvernement allemand, font un double pari : soit Alexis Tsipras est contraint de quitter le pouvoir (victoire du « oui » au référendum) et un nouveau gouvernement grec (a priori de droite) conclut un accord avec les créanciers de la Grèce, et c’est la démonstration qu’aucune autre politique en Europe n’est possible. Soit la Grèce sort de l’euro (victoire du « non ») et sa situation économique et sociale devient apocalyptique, et la conclusion sera alors la même, pas d’autre politique possible que celle préconisée par les adeptes du « cercle de la raison » (pas de déficit public, baisse des dépenses sociales, privatisations, dérégulation du marché du travail). Il subsiste pourtant une possibilité que ne semblent pas prendre en compte les partisans de l’intransigeance vis-à-vis des Grecs. Une sortie de la Grèce de l’euro accompagnée d’une dévaluation massive pourrait fort bien aboutir à un rebond de l’économie hellène, surtout si la Russie vole au secours des Grecs. Certes, l’état de l’économie russe ne permettrait pas à Vladimir Poutine de prêter des milliards à la Grèce mais il pourrait tout à fait consentir un certain nombre d’aides comme, par exemple, des fournitures de pétrole et de gaz à des prix préférentiels. Et ce d’autant plus que Vladimir Poutine, lui, fait de la politique, pour le meilleur et (le plus souvent) pour le pire. Il est pourtant à craindre que le calcul des partis conservateurs européens se révèle juste et que le gouvernement grec perde le référendum de dimanche.

Soit tu perds…soit tu perds.

Quel est en effet le choix auquel est confronté le peuple Grec avec ce référendum ? S’il répond « oui » et accepte les conditions des créanciers de la Grèce, il s’ensuivra une prolongation de l’austérité mais, étant donné que la situation économique et sociale s’est d’ores et déjà considérablement dégradée, cela reviendrait à maintenir le statu quo. S’il répond « non », on lui promet la catastrophe, la chute dans le sous-développement et des décennies de misère. Il est hautement probable qu’une population qui a déjà vu ses conditions de vie se détériorer considérablement préférera le maintien d’une situation très pénible au risque d’une plongée dans l’inconnu et d’une nouvelle dégradation de ses conditions de vie.

De plus, le gouvernement d’Alexis Tsipras est face à une véritable quadrature du cercle. En effet, quoi qu’on en dise, ce gouvernement n’a en aucun cas mis en place des mesures d’extrême gauche depuis son arrivée au pouvoir. Même ses critiques les plus impitoyables concèdent que Syriza n’a pour l’instant pas appliqué son programme, en dehors de la promesse de négocier avec les créanciers du pays. Pourtant, alors que l’économie grecque renouait timidement avec la croissance juste avant l’arrivée de Syriza au pouvoir, les économistes prévoient désormais une stagnation ou une nouvelle récession. Or, ces mêmes économistes s’accordent à dire que cette chute de la croissance ne provient absolument pas de mesures mises en place par Syriza mais uniquement du fait que… Syriza est arrivée au pouvoir, générant ainsi une fébrilité et un manque se confiance des agents économiques. De même, on critique (à juste titre) l’incapacité de l’État grec à récolter l’impôt mais on ne tient aucun compte du fait que, depuis l’arrivée au pouvoir d’Alexis Tsipras, des milliards ont été sortis de Grèce par les contribuables les plus aisés, pour se retrouver, d’ailleurs, dans des banques françaises et allemandes. Autrement dit, Syriza aura forcément tort puisque sa seule présence est en soi un facteur handicapant, à court terme, pour l’économie grecque. Dans cette situation, seul un franc soutien des partenaires européens de la Grèce serait susceptible de restaurer la confiance des agents économiques, mais c’est précisément ce que les États européens refusent de faire.

Ajoutons enfin que ce référendum va avoir lieu dans un climat éminemment anxiogène pour les électeurs Grecs, du fait de la fermeture des banques et des restrictions sur les retraits d’argent ; anxiété largement alimentée par la Banque Centrale Européenne qui a indiqué qu’en cas de victoire du « non », elle pourrait être amenée à mettre un terme à son action de soutien aux banques grecques (fournitures de liquidités), ce qui mettrait de fait le pays en faillite.

Dans l’absolu, la France pourrait mettre un veto formel à toute expulsion de la Grèce de la zone euro. L’un des aspects les plus surréalistes de toute cette affaire est qu’une telle possibilité n’est même pas envisagée à titre d’hypothèse. Or, si la France posait un tel veto, l’Allemagne ne pourrait tout simplement pas faire autrement que d’en tenir compte. Qui peut songer une seule seconde que les pays de l’Eurozone envisageraient sérieusement une sortie de la France de l’euro ? Le gouvernement français ne fera cependant rien de tel et la Grèce va très probablement rejoindre la bergerie européenne à l’issu du référendum de dimanche. On saluera un magnifique sursaut du peuple Grec contre le populisme et le repli sur soi et, sitôt les gêneurs de Syriza évacués, on verra comme par miracle les créanciers de la Grèce envisager des accommodements qu’ils présentent aujourd’hui encore comme complètement impossibles.

3 Réponses

  1. La Grèce au bal des égoïsmes européens

    […] Toute baisse du taux d’intérêt domestique (politique de crédit facile) afin de stimuler la croissance et l’emploi provoque une sortie des capitaux vers des pays disposant d’un taux d’intérêt plus attractif. L’assèchement des liquidités entraîne un tarissement des possibilités de financement menant au redressement quasi automatique du taux d’intérêt domestique. Toute relance est dès lors impossible dans le cadre de l’Union européenne. C’est précisément ce qui se passe en Grèce depuis 2009. […]

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