Le résultat du référendum organisé en Grèce le 5 juillet constituait, de fait, une opportunité de déployer ce dont l’Union Européenne a toujours cruellement manqué : une vie politique. Le « Non » des Grecs, quoi qu’on pense de la pertinence de leur choix, obligeait les différents pays, mais aussi les partis européens, à confronter leurs visions de l’avenir de l’Europe, leurs positions sur l’économie, leurs choix de société. C’est du moins ce qui aurait dû se passer. Mais, depuis le 6 juillet, on assiste à une tentative des dirigeants européens (et de beaucoup de journaux et d’économistes) d’étouffer dans l’œuf cette possibilité de véritable débat politique à l’échelle européenne.

En réalité, la démarche avait commencé dès l’annonce du référendum puisque de nombreux dirigeants ont martelé que les Grecs devaient se prononcer pour ou contre l’euro et même l’Europe ; ce qui n’était pas le sujet. Cette volonté de modifier le sens de la question posée s’est accompagnée de déclarations visant à délégitimer le référendum lui-même, en critiquant notamment le libellé de la question, censé être incompréhensible (ce qui revient tout de même à prendre les gens, littéralement, pour des crétins).

Un processus sans sujet

Depuis que le résultat est connu, la démarche des responsables européens (à l’exception, une fois n’est pas coutume, de François Hollande) consiste à laisser entendre que la sortie de la Grèce de la zone euro est une sorte de processus inéluctable, fruit de mécanismes aussi obscurs qu’inflexibles, dont, somme toute, personne n’est responsable. En réalité, la sortie de la Grèce de la zone euro ne peut pas être décidée par ses créanciers puisque les traités européens ne prévoient pas la possibilité d’une telle sortie. C’est la raison pour laquelle plusieurs pays, dont l’Allemagne, misent sur une dégradation irréversible et rapide de la situation économique de la Grèce, afin de transformer le Grexit en Grexident, c’est-à-dire une sortie de facto de la zone euro. Il suffit que la Banque centrale européenne (BCE) supprime (ou même réduise) la fourniture de liquidités d’urgence (ELA) aux banques grecques et le gouvernement Tsipras sera contraint de mettre en circulation une monnaie parallèle car il n’y aura, au sens le plus concret du terme, plus d’argent dans le pays. A vrai dire, la situation économique de la Grèce se dégrade si rapidement que la BCE n’aura peut-être même pas besoin de couper les ELA pour que le pays s’effondre. En effet, la Grèce subit un blocus économique en raison de la fermeture de ses banques et du contrôle des capitaux. D’après la Confédération nationale du commerce hellénique, la consommation a baissé de 70% entre le 27 juin et le 7 juillet, ce qui représenterait un manque à gagner de 1,2 milliard. Les importations sont pratiquement à l’arrêt car les fournisseurs étrangers refusent de livrer les marchandises sans paiement immédiat. Les exportations sont aussi au point mort en l’absence de garantie bancaire et parce que les entreprises grecques ne peuvent pas payer le transport et le stockage de leurs produits. C’est ainsi que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, peut déclarer : « Je suis fermement contre un Grexit mais je ne pourrai pas l’empêcher si le gouvernement grec ne fait pas ce qu’il doit faire. ». Il s’agit d’habituer les opinions publiques à considérer que, malgré toute leur bonne volonté, les dirigeants européens ne pourront pas lutter contre un certain nombre de mécanismes « automatiques » qui mèneront inéluctablement à la sortie de la Grèce de la zone euro, sauf en cas de reddition sans condition du gouvernement grec.

Ceci est en conformité parfaite avec la définition que la chancelière allemande Angela Merkel a donné de la construction européenne juste après le référendum grec. Elle a insisté à plusieurs reprises sur le fait que l’Union Européenne est avant tout un système juridique, un ensemble de procédures standardisées, « Un bon européen est celui qui respecte les traités » a-t-elle déclaré devant son Parlement le 1er juillet. C’est ce culte des procédures qui permet aussi de décréter que le sujet de la dette grecque ne peut même pas être discuté. Comme l’a indiqué le ministre des Finances allemand, Wolfgang Schäuble, « celui qui connaît les traités sait qu’une annulation d’une partie de la dette tombe sous la clause no bail out », c’est-à-dire l’article 125 du traité de Lisbonne qui interdit à un État européen de prendre à sa charge les dettes d’un autre État. Autrement dit : croyez-moi, ce serait avec plaisir, mais je ne peux absolument pas, je serais hors-la-loi. De même, la BCE a fait savoir qu’elle n’accepterait pas de restructurer les obligations grecques qu’elle détient car cela reviendrait à financer indirectement l’État grec, ce que ses statuts lui interdisent ; oubliant ce faisant qu’elle viole allégrement les statuts en question, au moins depuis 2010, afin…d’aider la Grèce.

La politique, voilà l’ennemi

De même qu’on essaie obstinément de diffuser l’idée, dans chaque pays européen, que les intérêts des patrons et ceux des salariés sont par définition, partout et toujours, rigoureusement identiques ; on tente, au niveau européen, de faire croire que les intérêts de tous les pays de l’Union Européenne sont les mêmes. D’où le culte du consensus et la haine de la politique, rebaptisée Division, Populisme, Démagogie, Idéologie. Les responsables européens cherchent à présenter leurs choix politiques comme des évidences ou des nécessités (toujours l’idée qu’en fin de compte, ils n’y sont pour rien) en misant sur la confusion de la situation et l’absence de mémoire. Le plus surprenant est sans doute leur étonnante capacité à se contredire ou à prêcher aujourd’hui ce qu’ils condamnaient totalement hier, mais toujours sur le même ton d’évidence absolue.

A partir du « Non » au référendum, les responsables européens, qui ont passé des mois, voire des années, à marteler qu’aucun effacement de la dette grecque n’était envisageable car ce serait une charge trop lourde pour leurs contribuables, ont commencé à expliquer que, finalement, un défaut grec ne coûterait pas grand-chose aux pays créanciers. Le ministère des Finances allemand affirme ainsi qu’un Grexit ne dégraderait pas du tout l’équilibre financier de l’Allemagne car les pertes seraient étalées sur plusieurs années. Il est vrai que Angela Merkel a promis depuis longtemps à ses électeurs que l’aide à la Grèce ne coûterait pas un euro aux contribuables allemands. En réalité, un défaut de la Grèce entraînerait une perte, au minimum, de 227 milliards pour les pays de la zone euro, alors qu’un allégement de la dette afin de la ramener de 177% à 100% du PIB grec ne coûterait que 140 milliards. Il ne s’agit donc pas d’une question comptable mais d’une confrontation politique.

Le parti Syriza est diabolisé comme irresponsable et populiste mais le point de départ de la crise actuelle est le refus, durant l’automne 2014, des créanciers européens de débloquer une tranche d’aide de 7,2 milliards à la Grèce, ce qui a obligé le gouvernement de coalition grec (regroupant le Pasok socialiste et les conservateurs de Nouvelle Démocratie) dirigé par Antonis Samaras à organiser des élections législatives anticipées gagnées par Syriza. C’est d’ailleurs ce même Antonis Samaras (chef aujourd’hui démissionnaire du parti Nouvelle Démocratie) qui, en 2010, s’est furieusement opposé aux exigences des européens et du FMI, accusant même le gouvernement Pasok de Georges Papandréou de trahir la Grèce ; avant de se rallier aux plans d’austérité des créanciers quand il est devenu à son tour premier ministre en 2012.

On ne cesse d’autre part d’expliquer que tout cela est affreusement compliqué mais en fait parfaitement simple. D’un côté on souligne l’extrême complexité des mécanismes à l’œuvre en Europe (ELA, no bail out, quantitative easing…) et, en même temps, on affirme péremptoirement que, bon sang de bonsoir, quand on a des dettes il faut les payer ou qu’un gouvernement doit gérer le budget de son pays comme un bon père de famille. Donc, on ne peut pas vous expliquer tout cela en détail parce que, tout de même, vous êtes un peu cons, mais vous n’allez quand même pas tolérer qu’un pays ne rembourse pas ce qu’il doit.

Enfin, on n’hésite pas à faire état de dons de télépathie en prétendant que le premier ministre grec pense le contraire de ce qu’il dit. En effet, depuis le référendum, un certain nombre de journalistes, d’économistes et d’ « experts » laissent entendre que Tsipras et son parti Syriza ont un plan caché et qu’ils veulent depuis le début provoquer la sortie de la Grèce de l’euro, bien qu’Alexis Tsipras n’ait cessé de dire le contraire. Cela n’empêche évidemment pas les mêmes personnalités de fustiger régulièrement le complotisme sous toutes ses formes.

L’Europe sera allemande ou ne sera pas

Historiquement, c’est l’Allemagne qui a dicté les règles qui régissent le fonctionnement de l’euro. C’est elle qui a exigé l’indépendance de la BCE, les règles budgétaires (déficit public et dette plafonnés), l’interdiction d’effacer la dette d’un pays. Mais c’est aussi l’Allemagne qui a catégoriquement refusé tout gouvernement économique de l’Europe parce qu’elle craignait que ce gouvernement soit trop fortement influencé par les pays « laxistes » du sud (dont la France). Or, la chancelière Merkel est maintenant une avocate enthousiaste d’un tel gouvernement économique. Cela s’explique par le fait que les dirigeants allemands voient dans la crise grecque une occasion d’imposer définitivement à l’ensemble des pays de l’Eurozone les règles économiques et le modèle de société allemands. Ils espèrent qu’une sortie de la zone euro de la Grèce (ou une capitulation en rase campagne du gouvernement grec) fera peur à tous les autres pays et favorisera une plus grande intégration de la zone euro, et une politique budgétaire commune sous l’égide de l’Allemagne. C’est ce qu’explique, en le revendiquant, Hans-Werner Sinn (président de l’IFO, un institut de recherche allemand très proche de la CDU, le parti d’Angela Merkel) en déclarant qu’un Grexit « enverrait un signal fort de discipline aux autres pays. Cela les inciterait à mettre de l’ordre dans leur économie. ».

Dissolution de la politique dans l’économie (abusivement présentée comme une science), réduction du débat public à une lutte entre les gens responsables (qui font ce qui est « nécessaire » et qui donc ne choisissent rien) et les démagogues (qui défendent le volontarisme politique mais mèneraient à la catastrophe si on les écoutait), disparition de toute confrontation sur les fins de l’action publique au profit de la simple gestion d’un mécanisme juridique (le Marché et le Droit), voilà les fondements de l’ordre post-moderne qu’on tente d’installer au sein de l’Union Européenne avant de l’imposer, mécaniquement, dans chaque pays membre.

Une réponse

  1. La Grèce au bal des égoïsmes européens

    […] A cela s’ajoute la contraction de la demande intérieure (consommation et investissement) qui s’explique, d’un côté, par la remontée des prélèvements fiscaux (TVA, impôts) et sociaux (relèvement des cotisations retraite) et, de l’autre, par la baisse des transferts sociaux, des salaires et des retraites. Sans rentrées fiscales et avec un chômage qui explose (25% de la population active), les demandes d’indemnisation des chômeurs deviennent un luxe que l’État grec ne peut se payer et qui pèsera d’autant plus sur la consommation finale des ménages et sur l’économie toute entière. Enfin, la contraction du PIB rend à la fois inconcevable le redressement des comptes publics et le remboursement des échéances des prêts consentis par l’Union européenne. […]

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