Depuis le 24 juillet, la Turquie a lancé une offensive (très timide) contre les djihadistes syriens de l’Etat Islamique et (de manière beaucoup plus brutale) contre les kurdes turcs. Le président (et ancien premier ministre) turc, Recep Tayyip Erdogan et son Parti de la justice et du développement (AKP) sont au pouvoir sans interruption en Turquie depuis 2002. Tour à tour présenté comme un modèle de développement pour le Moyen-Orient, un exemple de compatibilité entre l’islam et la démocratie, un conglomérat d’affairistes corrompus ou une organisation intégriste visant la transformation de la Turquie sous l’égide de la charia ; l’AKP pose, de par sa nature et sa pratique du pouvoir, au moins deux questions cruciales.

La démocratie se confond-elle intégralement avec la loi du nombre ?

Depuis sa fondation sur les ruines de l’Empire ottoman en 1923, la république de Turquie a connu un régime de parti unique jusqu’en 1946 (le Parti républicain du peuple, CHP, fondé par Mustafa Kemal, le « père » de la Turquie moderne), deux coups d’État militaires en 1960 et 1980 et deux gouvernements obligés de démissionner sous la menace d’un putsch en 1971 et 1997, une kyrielle de partis politiques (le plus souvent islamistes ou kurdes) interdits par la justice et une guerre civile dans le sud-est kurde du pays depuis 1984.

L’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 s’est traduite par des améliorations incontestables : développement économique impressionnant avec une réduction très significative de la pauvreté, avancées dans le domaine de la liberté d’expression, consolidation de la démocratie, mise au pas de l’armée, progrès dans le traitement de la question kurde. Toutefois, depuis 2010 et encore plus clairement à partir de 2013, l’AKP et son chef tout puissant Erdogan sont l’objet de critiques de plus en plus sévères portant notamment sur des restrictions à la liberté de la presse, la manipulation de la justice, des affaires de corruption et les choix du pays en politique étrangère (ainsi que les questions kurde et arménienne).

Le débat politique en Turquie s’est depuis longtemps polarisé sur une confrontation entre un camp considéré comme islamiste (dont le représentant actuel serait l’AKP) et un camp qui se qualifie lui-même de républicain, laïque ou kémaliste (le CHP mais aussi l’armée, la haute fonction publique et l’appareil judiciaire); les fondateurs de l’AKP se définissaient quant à eux comme conservateurs-démocrates.

Il est cependant à noter que c’est le camp républicain et laïque qui n’a eu de cesse de soutenir les coups d’État militaires, de chercher à faire interdire l’AKP et d’autres partis par la justice (notamment par le biais de la Cour constitutionnelle turque), de tenter de délégitimer les résultats d’élections démocratiques. C’est aussi d’ailleurs ce camp républicain qui s’est toujours montré le plus intraitable (avec les ultra-nationalistes du parti MHP) à l’égard des kurdes et des arméniens, son ancrage de « gauche » (le CHP est membre de l’Internationale socialiste et associé au Parti socialiste européen) se limitant bien souvent à interdire le voile à l’Université.

L’AKP dispose incontestablement d’une légitimité démocratique très forte du fait de ses triomphes successifs aux élections (à tel point que les résultats des dernières législatives en juin 2015 qui ont donné « seulement » 40% à l’AKP ont été présentés comme un échec cinglant du parti au pouvoir). Tayyip Erdogan, le leader de l’AKP, s’est d’ailleurs toujours prévalu de cette onction démocratique pour considérer (dans une conception bonapartiste ou plébiscitaire de la démocratie) que ce soutien de la majorité du peuple lui conférait un blanc-seing pour gouverner selon son bon vouloir. Plus précisément, l’AKP se veut l’incarnation de la majorité sociologique et culturelle du pays, définie selon des critères religieux (musulmans sunnites), ethniques (population turque) et linguistiques (langue turque). Il est vrai que l’immense majorité du peuple turc correspond à cette caractérisation (même si les kurdes constituent tout de même un peu plus de 20% de la population). L’exercice du pouvoir par l’AKP pose donc la question de la définition de la démocratie et, incidemment, de son rapport avec la république.

Régis Debray a écrit un texte fameux sur la question en 1989 (« Êtes-vous démocrate ou républicain ? ») à propos (et ce n’est pas sans intérêt si on réfléchit au parti islamiste AKP) des premières polémiques en France sur la question du voile musulman à l’école. Dans ce texte, le philosophe critique la pratique anglo-saxonne de la démocratie présentée comme une dictature des groupes de pression minoritaires. Il y oppose la conception française de la république fondée sur une exigence d’intérêt général et le respect d’un certain nombre de principes transcendant les revendications identitaires (en omettant de poser la question, pourtant cruciale, consistant à se demander qui est habilité à définir ces principes si ce n’est, précisément, la majorité du peuple). Ce texte correspond assez fidèlement aux conceptions du camp républicain turc qui s’oppose à l’AKP en considérant que le soutien de la majorité du peuple turc n’autorise pas ce parti à violer certains principes, notamment la laïcité. Toutefois, comme on l’a signalé, c’est au nom de la même philosophie que ce camp républicain a justifié les coups d’État en Turquie et refusé obstinément toute concession sur les questions kurde et arménienne. C’est aussi au nom de conceptions similaires que l’Occident a avalisé le coup d’État militaire en Égypte contre les Frères musulmans (2013) ou en Algérie contre le Front islamique du salut (1992). Il semble bien que les pays européens se « souviennent » que la démocratie n’est pas seulement le pouvoir du peuple uniquement quand c’est un parti islamiste qui gagne les élections quelque part.

D’autre part, les critiques en Europe contre l’AKP et Erdogan ne se fondent pas seulement sur une vision « républicaine » (quand il s’agit, par exemple, de dénoncer les entorses à la laïcité) mais sur l’accusation (contradictoire) qui est faite à l’AKP de ne pas être suffisamment démocratique (et donc trop « républicain ») parce qu’il ne prendrait pas en compte les revendications des minorités (essentiellement les kurdes). Autrement dit, les uns (l’opposition turque « républicaine ») reprochent à l’AKP d’être trop démocrate puisqu’il considère qu’il doit satisfaire les attentes de son électorat majoritaire (sans tenir compte de principes supposés transcendants comme la laïcité), les autres (les « démocrates » occidentaux) lui reprochent de confondre démocratie et loi majoritaire, au nom d’une conception de la démocratie qui semble assimiler cette dernière à la protection des minorités.

Où l’on voit que la situation turque nous renvoie à nos propres incohérences et incertitudes sur ce que nous entendons exactement par démocratie. Pouvoir du peuple, c’est-à-dire de la majorité ? Protection de l’individu ? Reconnaissance des identités minoritaires ? Économie de marché ? Culte du Droit et de la constitution ? La question est cruciale car ces différentes définitions de la démocratie sont parfaitement incompatibles.

Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes… et à déclencher des guerres civiles

Les kurdes ont eu leur chance en 1920. Le traité de Sèvres prévoyait le partage des territoires du défunt Empire ottoman entre les pays victorieux de la Première guerre mondiale et la création d’un territoire autonome pour les kurdes. Mais ce traité deviendra caduc avant sa ratification et sera remplacé par le traité de Lausanne conclu en 1923 entre le nouveau pouvoir républicain turc et les Alliés, les kurdes étant cette fois complètement oubliés.

Créé en 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), d’inspiration marxiste-léniniste, ne revendiquait pas simplement la reconnaissance de l’identité kurde par le pouvoir turc mais la création d’un État kurde indépendant (regroupant des territoires turcs, iraniens, irakiens et syriens). Dans l’esprit des dirigeants du PKK, le Kurdistan indépendant devait d’ailleurs devenir le centre et le guide d’une révolution communiste dans tout le Moyen-Orient.

Commencée en 1984, la lutte armée entre le PKK et l’État turc a provoqué, au minimum, la mort de 20 000 combattants kurdes, 4 300 soldats, 6 000 civils et 400 policiers jusqu’en 2002, date de l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP).

Considéré comme une organisation terroriste aussi bien par les États-Unis que par les pays de l’Union européenne, le PKK a longtemps pratiqué un encadrement musclé des immigrés kurdes en Europe (notamment en Allemagne) et des collectes de fonds s’apparentant à du racket. L’organisation s’est aussi livrée à des assassinats et à des attentats, y compris dans des zones touristiques de Turquie.

L’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002 s’est traduite dans les années suivantes par des avancées significatives dans la reconnaissance de l’identité kurde par l’État turc et par plusieurs tentatives de négociations pour résoudre le conflit. Le 1er janvier 2009, une chaîne de télévision publique (TRT6) commence à émettre 24 heures sur 24 entièrement en langue kurde. En 2013, le gouvernement propose une série de lois prévoyant notamment la mise en place d’un enseignement primaire et secondaire en langue kurde dans des écoles privées. Autant de décisions qui auraient été considérées comme impensables auparavant en Turquie et qui d’ailleurs ont été vivement critiquées par l’opposition « laïque et républicaine » (le CHP mais aussi le MHP ultra-nationaliste) qui considère toute concession comme une capitulation face au terrorisme.

On s’émeut facilement en Europe du sort des kurdes de Turquie mais on condamne dans le même temps les revendications d’indépendance en Corse ou au Pays basque. Il suffit de constater les obstacles qui sont mis en France (peut-être à juste titre) à la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires pour imaginer ce que serait la réaction de l’État français (et de la population) à une revendication de réelle autonomie des bretons ou des occitans. On peut réfléchir aussi au cas de l’Espagne où le discours de l’ETA (et de ses vitrines politiques, comme il existe en Turquie des vitrines politiques légales du PKK) n’est pas si différent de celui des groupes indépendantistes ou autonomistes kurdes.

Le cas de la Syrie est particulièrement significatif de ce point de vue. Lorsque les kurdes ont héroïquement résisté aux attaques de l’organisation Etat Islamique à Kobané pour l’emporter finalement en juin 2015, les hommages aux vaillants combattants kurdes syriens ont fleuri dans la presse française. On ne rappelait pas toujours, à l’époque, que les combattants kurdes en question sont complètement inféodés au PKK.

De 1979 à 1999, le PKK (ainsi que les groupes rebelles kurdes irakiens) a bénéficié de la protection du régime syrien de Hafez al-Assad (père du chef d’État syrien actuel) à condition de ne pas militer pour les droits des kurdes syriens. En 1999, la Syrie change radicalement de position et expulse le PKK (ce qui conduira ultérieurement à l’arrestation de son chef, Abdullah Ocalan). En 2003, le PKK a créé le PYD (Parti de l’union démocratique) dans le but de se réimplanter en Syrie, ce qu’il va pouvoir faire à la faveur du déclenchement de l’insurrection syrienne en 2011.

A l’automne 2011, le PYD effectue un retour en force en Syrie avec la complicité du régime syrien qui libère les prisonniers politiques du PYD (il fera la même chose avec des djihadistes) et le laisse organiser des milices pour contrôler les villes kurdes (qui ne sont pas toutes frontalières avec la Turquie). Le PYD devient hégémonique dans les zones kurdes syriennes en écartant tous les autres partis et organisations kurdes, y compris en utilisant la violence (le PYD est notamment soupçonné d’être à l’origine, ou complice, de l’assassinat de Meschaal Tammo, chef d’un parti kurde anti-Assad).

A l’été 2011, le PYD commence à investir les zones de peuplement kurdes à la frontière avec la Turquie. Il le fait en accord avec le régime syrien en échange d’un éloignement de l’ASL (armée syrienne libre, opposition armée au régime syrien) de ces zones et d’une lutte contre les mouvements kurdes qui s’opposent au gouvernement syrien. Le PYD crée une structure administrative, le Tevdem, coalition d’associations civiles qui gère les zones kurdes en se présentant comme indépendante et démocratique. Mais le Tevdem est intégralement contrôlé par le PYD, de même que les YPG (Unité de défense du peuple), milices qui se sont illustrées dans la défense de Kobané et qui sont commandées par des militants du PKK et mobilisées par un système de conscription obligatoire (y compris d’une partie des femmes) mis en place par le PYD (on peut consulter sur ce point les rapports de l’International Crisis Group et de Human Rights Watch).

Le problème kurde pose la question de la validité et des implications du principe de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. La Charte de l’ONU énonce dans son Article 1 définissant les buts des Nations Unies que l’organisation a pour fonction de « Développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l’égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d’eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix dans le monde. ». Le problème est que cette déclaration de bonne intention est démentie par l’histoire (qui montre plutôt que les revendications de « libre disposition » des peuples n’ont cessé d’engendrer des guerres) et qu’elle fait l’impasse sur une question pourtant cruciale : qu’est-ce qu’un peuple ? On ne voit pas en quoi il serait évident qu’il existe un peuple kurde (ou catalan ou breton), ni en quoi l’existence éventuelle de ce peuple devrait nécessairement se traduire par l’apparition d’un État indépendant. Si on considère a priori le peuple kurde comme une minorité opprimée qui se défend légitimement par les armes, pourquoi applaudit-on bruyamment quand un terroriste de l’ETA basque est interpellé ?

Il ne s’agit pas ici de se déclarer partisan inconditionnel de l’AKP ou de son chef Erdogan mais de souligner que nos réactions (en tant que français ou européens) sont souvent incohérentes et formulent en termes de droits ou de principes ce qui n’est que l’expression de notre sensibilité (le faible et le minoritaire ont toujours raison) ou de nos aversions (envers l’islamisme).

La situation en Turquie devrait nous conduire à une interrogation sur nos principes philosophiques et politiques. Cette réflexion n’aurait pas seulement un intérêt intellectuel car si elle était menée à bien, elle permettrait peut-être l’émergence d’une appréhension plus logique et moins confuse des convulsions du monde.

Une réponse

  1. C'est le facteur ! | Bruit Blanc

    […] L’Union européenne reprend officiellement les négociations sur l’adhésion de la Turqu…. Le conseil européen des ministres des affaires étrangères accueille trois ministres Turcs pour « faire en sorte que la Turquie nous aide pour que les réfugiés ne viennent pas en Europe » (Sebastian Kurz, chef de la diplomatie autrichienne). Les négociations d’adhésion de la Turquie ont commencé il y a onze ans et elles étaient gelées depuis deux ans. Tout le monde sait par ailleurs qu’un grand nombre de gouvernements européens ne veulent à aucun prix d’une entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Mais un million de « migrants » sont passés par là (ou plutôt par la Grèce et l’Italie) et voilà que les Turcs sont de nouveau européens. Certes, la politique étrangère est toujours une affaire complexe où la recherche effrénée du Bien absolu est souvent mauvaise conseillère. Mais enfin, tout de même, il va bien falloir décider un jour si la Turquie est un pays européen, si son gouvernement est composé de « démocrates-musulmans » ou de dangereux intégristes, si l’État turc persécute les Kurdes ou préserve l’intégrité de son territoire, si les djihadistes de Daech sont les ennemis mortels ou les alliés objectifs de la Turquie. Et aussi, accessoirement, au nom de quoi les Turcs auraient davantage que les Européens le devoir d’accueillir et de maintenir sur leur sol des centaines de milliers de réfugiés syriens. […]

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