La statue de Cecil Rhodes, l’architecte du régime d’apartheid, a été retirée du campus de l’université du Cap cette année. L’université d’Oxford, sa ville natale, devrait en faire autant alors que le mouvement de contestation en Afrique du Sud (connu sous le nom de Rhodes must fall) a fini par gagner l’Angleterre.

« L’histoire n’est pas le lieu de la félicité. Les périodes de bonheur y sont ses pages blanches » (Friedrich Hegel, La phénoménologie de l’esprit)

La querelle autour du déboulonnage des statues du « commandeur » prend désormais des allures de kermesse intellectuelle où la nostalgie l’emporte sur la raison. Pour Brian Kwoba, doctorant à l’université du Cap, nul doute n’est permis : « Cecil Rhodes est le Hitler du sud de l’Afrique. Est-ce que quelqu’un voudrait conserver une statue d’Hitler ? ». Il est responsable d’avoir « voler des terres, massacrer des dizaines de milliers d’africains, d’avoir imposé un régime d’extorsion par le travail dans les mines de diamant et d’avoir fait la promotion du régime d’apartheid ». Cecil Rhodes a forgé l’empire économique De Beers à la fin du 19ème siècle, spécialisé dans l’extraction de diamants, et il a fondé au Cap en Afrique du Sud, entre 1890 et 1896, la première colonie de race blanche. La Rhodesia, devenue le Zimbabwe, portait le nom du colon impérialiste qui fut le premier à instaurer puis systématiser un régime de ségrégation basé sur la race. Il ne fait aucun doute que Cecil Rhodes pensait que les noirs étaient de race inférieure, ce qui justifiait à ses yeux leur mise sous tutelle par une autorité de race « pure » et leur exploitation dans les mines de diamants. Il n’a d’ailleurs jamais caché sa lecture raciale des rapports sociaux. A sa mort, en 1902, un éditorial rapporté par The Guardian exprime dès cette époque les réticences de certains intellectuels à porter aux nues le colon esclavagiste : « Le jugement de l’histoire sera, nous le craignons, qu’il a fait plus que tout Anglais de son temps pour abaisser la réputation, pour nuire à la force et compromettre l’avenir de l’Empire ».

http://www.theguardian.com/commentisfree/2015/dec/22/the-guardian-view-on-cecil-rhodess-legacy-the-empire-strikes-back-good

La logique du pire

Certains de ses sympathisants voient malgré tout dans cette controverse un exemple du « politiquement correct » qui s’empare de nos contemporains lorsqu’il s’agit d’aborder les questions d’Histoire, toute critique se heurtant ainsi au mur de l’anachronisme malveillant, et ils avancent sans ciller que le passé colonial de la Grande-Bretagne est jugé selon un système de valeurs qui nous interdit de penser positivement les raisons de l’existence… de l’apartheid. Si la question est de savoir si l’on peut juger l’Histoire en dehors d’un système de valeurs dont on est soi-même l’acteur, la réponse est « non ». En revanche, s’il est question de savoir si l’on est en droit de juger de faits d’histoire en fonction de valeurs universelles (comme « tuer, c’est pas bien » ou « l’esclavage, c’est pas joli-joli »), inutile de donner sa langue à Hegel, la réponse est « oui ».

La palme du commentaire hallucinant revient à l’ancien premier ministre australien, Tony Abbott, qui comme Bill Clinton a fréquenté les rangs du prestigieux Oriel College à Oxford et a bénéficié du programme Rhodes Scholars (institution créée et financée par Cecil Rhodes) : « Rhodes n’a jamais été un militant anti-raciste, mais nombre des étudiants d’Oxford, qui sont son meilleur legs, l’on été et le sont encore ». On apprécie la gymnastique intellectuelle consistant à dénoncer l’anachronisme des modernes en ayant recours soi-même à un parachronisme qui met Cecil Rhodes aux côtés des défenseurs des droits de l’homme. R.W. Johnson, auteur et enseignant au Magdalen College, compare quant à lui la campagne Rhodes must fall à ce qu’a accompli l’Etat Islamique en Syrie quand il a détruit des artefacts assyriens millénaires ou encore aux Talibans qui se sont attaqués en 2001 aux bouddhas de Bamiyan. Rien que ça. Son dernier argument est le plus percutant : « Je pense que vous devez avoir du respect pour l’Histoire. De plus, il y a tellement de gens dans l’Histoire qui ont fait pire que Rhodes ». Là, évidemment, devant un argument d’un tel acabit, et provenant d’un universitaire aussi émérite, on est contraint de s’incliner.

On peut néanmoins se permettre un bémol et faire un petit parallèle avec les Etats-Unis qui, eux aussi, ont connu un système généralisé d’apartheid. Parmi les grandes figures qui ont traversé l’Histoire politique de l’Amérique, on trouve d’un côté ceux qui ont vécu dans un système d’esclavage qui leur préexistait et qui ont, même s’ils en ont bénéficié, œuvré pour son abolition (Thomas Jefferson et Andrew Jackson) et de l’autre ceux qui ont souhaité sa prorogation car ils pensaient le plus sincèrement du monde que l’esclavage était un système fondé en valeur comme en raison (George Washington et Abraham Lincoln). C’est peut-être revisiter l’Histoire que de considérer que ces derniers ont eu tort, mais on s’y tiendra.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.