Les propos d’Emmanuel Macron sur la colonisation ne sont absolument pas scandaleux ou illégitimes.

Nous ne permettrons jamais à un village, si petit fût-il, d’avoir un maire arabe (abbé Lambert, député d’Oran, 1936)

Le 15 février, lors d’un entretien à la télévision algérienne Echorouk TV, Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » . Immédiatement, des réactions indignées ont fusé de toutes parts en France, émanant de la droite et de l’extrême droite, mais aussi de certains commentateurs de gauche. Christian Estrosi (LR) s’est indigné que Macron « discrédite la grande histoire de France », tandis que son collègue Gérald Darmanin, toujours adepte de la nuance, s’est exclamé : « Honte à Emmanuel Macron, qui insulte la France à l’étranger ». François Fillon, quant à lui, a jugé cette déclaration « indigne d’un candidat à la présidence de la république » et il a fustigé « cette détestation de notre histoire ». Bigre ! On est à deux doigts de l’accusation de traîtrise ou d’intelligence avec le « parti de l’étranger ».

Pourtant, si on consent à réfléchir posément, la déclaration d’Emmanuel Macron, toute contestable qu’elle soit, ne mérite absolument pas ce déchaînement de réactions outrées. Constatons d’abord que, malheureusement comme d’habitude et quel que soit le politicien concerné, les propos de Macron ont été tronqués puisque le passage où il prononce les mots « crimes contre l’humanité » est passé en boucle sur les médias et les réseaux sociaux sans qu’on entende ce qui est dit avant et après.

Nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes (Tocqueville, 1841)

Or, si on considère l’ensemble de l’entretien, il s’avère que la position développée par Macron est extrêmement nuancée et, en tout cas, ne mérite pas du tout de susciter le scandale. Bien loin de propager la haine de soi dont on l’accuse, Emmanuel Macron a centré son entretien (et toute sa visite en Algérie) sur la réconciliation des peuples et des mémoires. Il a ainsi déclaré : « Les expatriés, les pieds-noirs, comme d’aucuns emploient le terme, ont une autre vision de la colonisation. Je ne m’y retrouve pas, parce qu’elle nie les crimes qui ont été commis. Mais on ne peut pas leur dire « vous n’avez rien été, vous étiez simplement des criminels », parce qu’ils ont leur histoire intime avec l’Algérie. Donc, on doit savoir faire vivre, tresser ces mémoires, tout en reconnaissant la responsabilité de l’État français. ». Même si on peut lui reprocher de parler des pieds-noirs comme s’ils constituaient un groupe homogène avec un point de vue unique (celui consistant à nier les crimes), Macron développe ici une approche parfaitement légitime et raisonnable. Il est indéniable que certaines associations pieds-noirs en France, et surtout les politiciens clientélistes qui les flattent sans vergogne pour en faire un électorat captif, défendent une vision particulièrement biaisée de la colonisation.

Il faut anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens (colonel de Montagnac, 1843)

Il existe tout de même des faits historiques. La colonisation militaire de l’Algérie par l’armée française a donné lieu à d’abominables massacres. Les Algériens n’ont jamais été traités et reconnus comme des citoyens français de plein droit. Toutes les tentatives du pouvoir colonial d’améliorer sensiblement la reconnaissance civique des « indigènes » ont été méthodiquement torpillées par les lobbies de colons en Algérie. Oui, il serait légitime que l’État français s’en excuse, pas pour se battre la coulpe éternellement mais pour que la chose soit dite. Quant aux mémoires concurrentes, celle des anciens FLN, celle des Harkis, celle des porteurs de valise, celle de l’OAS, celle des pieds-noirs, elles sont toutes légitimes en tant que mémoires, en tant qu’expérience intime vécue ou transmise. On n’a pas à porter un jugement politique sur des mémoires. Il est absurde d’être pour ou contre une mémoire.

Quelle est la définition du crime contre l’humanité ?

Qu’en est-il maintenant de la qualification de crime contre l’humanité ? Est-elle si délirante ou insultante que veulent nous le faire croire messieurs Fillon ou Estrosi ? Le Tribunal militaire international devant juger les criminels nazis à Nuremberg a défini les crimes contre l’humanité comme « l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux ». Le crime contre l’humanité est ici défini de telle manière qu’il ne s’applique qu’aux agissement ayant eu pour cadre la seconde guerre mondiale. On notera toutefois l’expression « et tout autre acte inhumain » qui ouvre déjà la voie à une interprétation très large de la notion.

Le Statut de Rome de 1998 qui établit la Cour pénale internationale (CPI) dresse une liste des actes pouvant être qualifiés de crime contre l’humanité. On y trouve notamment : la torture, le viol, l’apartheid, et les « autres actes inhumains de caractère analogue causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale ». En France, l’article 212-1 du Code pénal qualifie de crimes contre l’humanité, notamment, « Les actes de ségrégation commis dans le cadre d’un régime institutionnalisé d’oppression systématique et de domination d’un groupe racial sur tout autre groupe racial ou tous autres groupes raciaux et dans l’intention de maintenir ce régime », ce qui constitue une définition parfaite de…la colonisation. Il apparaît donc qu’en vertu du droit français, il ne serait en rien délirant de qualifier la colonisation de crime contre l’humanité. Ces définitions extensives de la notion de crime contre l’humanité (tout comme de la notion de Génocide) posent problème par leur généralité et risquent d’entraîner une banalisation du « crime des crimes ». Il est légitime d’avoir un débat sur ce point. En revanche, attaquer spécifiquement Emmanuel Macron pour ses déclarations sur la guerre d’Algérie est à la fois intellectuellement tendancieux et moralement peu honorable.

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