En juillet 2015, un accord a été signé à Vienne entre l’Iran et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies (plus l’Allemagne). Les clauses de cet accord portant sur le gel et le contrôle du programme nucléaire iranien ont été respectées par l’Iran. Or, non seulement les Etats-Unis ont dénoncé cet accord mais l’Administration américaine a mis en place des sanctions économiques extrêmement dures contre l’Iran. Cette politique est non seulement injuste mais constitue une menace particulièrement grave pour la sécurité au Moyen-Orient et au-delà.

Que reproche-t-on à l’Iran ?

Le président américain estime que l’accord de 2015 est indéfendable parce qu’il ne prendrait pas en compte certains programmes militaires iraniens (missiles balistiques) et les « ingérences » de l’Iran dans plusieurs pays (Liban, Syrie, Irak, Yémen). Soulignons d’abord que dénoncer un accord qu’on a signé sous prétexte qu’on s’aperçoit, après l’avoir signé, que certains éléments n’ont pas été envisagés revient à vider de toute signification la notion même d’accord international. Certes, le président Trump et le Parti républicain n’étaient pas au pouvoir quand l’accord a été conclu mais la signature engage l’État américain, ce n’est pas un deal passé entre deux clans. 

Pour ce qui est des « ingérences » de l’Iran au Moyen-Orient, l’argument serait comique si les enjeux de la situation n’étaient pas aussi graves. Les deux principaux alliés de l’Administration américaine dans sa lutte totale contre l’Iran sont Israël et l’Arabie Saoudite. Il suffira de rappeler que l’Arabie saoudite a soutenu financièrement et militairement en Syrie des groupes islamistes djihadistes, mène au Yémen une guerre meurtrière (en s’alliant, d’après l’agence de presse AP, avec Al-Qaïda dans la péninsule arabique) et a tout simplement retenu en otage le premier ministre libanais (novembre 2017) en l’obligeant à démissionner (avant de se raviser en constatant le tollé que provoquait cette démarche). 

Profondément injustes, probablement inefficaces par rapport à leur but réel (la chute du régime iranien), l’embargo ne servira qu’à démontrer une fois de plus que les dirigeants américains appellent Droits de l’Homme et Démocratie la défense brutale et cynique de ce qu’ils pensent être leur intérêt national.

Rappelons aussi que la notion d’ingérence est à géométrie variable. La Syrie est un pays occupé par différentes armées étrangères, armées russe et iranienne certes, mais aussi américaine, turque ou française. En quoi la présence de l’armée (et des milices) iranienne serait-elle une intolérable ingérence tandis que celle de l’armée américaine (et ses frappes aériennes) devrait être considérée comme une intervention militaire parfaitement légitime ? Il est de toute façon parfaitement aberrant de voir les dirigeants américains s’indigner de la présence d’armées étrangères en Syrie alors que les États-Unis sont les champions toutes catégories de l’intervention militaire en dehors de leur territoire (si l’Iran fait de l’ingérence, alors comment qualifier l’invasion militaire de l’Irak par les États-Unis en 2003 ?).

Le régime iranien est-il paranoïaque ?

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’Iran a d’excellentes raisons de se méfier de ses voisins et des puissances occidentales. La Perse a été mise en coupe réglée au 19e siècle par l’Angleterre et par la Russie puis, au 20e, par l’Angleterre et les États-Unis (avec notamment deux invasions militaires du pays, pendant la première et la deuxième guerre mondiale et un coup d’État en 1953 organisé par la CIA en collaboration avec l’Angleterre). En 1980, l’Irak attaque l’Iran avec le soutien enthousiaste de « l’Occident » démocratique et provoque une guerre atroce qui ne s’achèvera qu’en 1988 (un million de morts). En 2002, le président américain George W.Bush classe l’Iran dans son « Axe du mal » alors même que le régime iranien (tout comme le régime irakien) n’a pas la moindre responsabilité dans l’attaque terroriste contre les États-Unis de septembre 2001.

A l’heure actuelle, les ennemis de l’Iran l’accusent de constituer un « arc chiite » afin de s’assurer une hégémonie au Moyen-Orient (par le contrôle du Liban, de la Syrie et de l’Irak). Souvenons-nous que les chiites (une branche de l’islam majoritaire en Iran) constituent environ 10% des musulmans et on comprendra que l’idée d’un encerclement des sunnites ultra-majoritaires par les chiites ultra-minoritaires est tout simplement grotesque. La réalité est que, quelles que soient les critiques qu’on peut légitimement formuler contre le régime iranien, et elles sont nombreuses, les Iraniens ont toutes les raisons du monde de vouloir assurer leur protection et de refuser de s’en remettre à la bonne volonté des autres pays. Du reste, voir les États-Unis, armée la plus puissante du monde dotée d’un budget de la défense absolument extravagant, décréter que l’Iran n’a pas le droit de se doter de missiles balistiques pose tout de même question.

Les sanctions économiques sont-elles légitimes ?

L’Administration américaine vient de décréter un véritable embargo contre l’Iran en interdisant, non seulement aux entreprises américaines, mais aux entreprises du monde entier, de commercer avec l’Iran. D’abord, l’extra-territorialité de ces mesures est un véritable scandale. De quel droit les États-Unis pourraient-ils décider que les entreprises françaises ou allemandes n’ont pas le droit de s’installer en Iran ou de commercer avec ce pays ? D’autre part, au nom de quels critères ces mesures de guerre économique devraient-elles être nommées « sanctions » (puisque c’est ainsi qu’on les désigne). On est sanctionné quand on a commis une faute. La décision américaine n’est rien d’autre qu’une agression visant à provoquer l’effondrement de l’économie iranienne, avec toutes les conséquences que cela entraînera pour le peuple iranien.

Les dirigeants américains visent clairement le changement de régime en Iran, ce qui montre qu’ils n’ont décidément rien appris (la catastrophe qu’ils ont provoqué en Irak aurait pourtant pu leur servir de leçon). Ce sentiment qu’on appelle patriotisme quand il concerne nos compatriotes et nationalisme quand il est exprimé par d’autres est très fort en Iran. Les Iraniens sont fiers de leur nation (très légitimement d’ailleurs puisque la Perse est une des civilisations les plus anciennes et les plus brillantes du monde) et il est d’une naïveté inouïe de penser que les attaques contre leur pays vont les amener à se retourner contre le régime en place. Les manifestations qui se produisent en Iran depuis quelques temps pour protester contre la dégradation des conditions de vie (du fait notamment de l’inflation) semblent d’ailleurs viser le président réformateur Rohani au moins autant que le Guide suprême Khamenei ou les Gardiens de la révolution (responsables des opérations militaires extérieures). Autrement dit, la population ne proteste pas actuellement contre la nature du régime mais contre l’absence d’amélioration des conditions de vie. Les sanctions américaines permettront opportunément au régime de faire porter la responsabilité de la dégradation économique sur l’Amérique. Profondément injustes, probablement inefficaces par rapport à leur but réel (la chute du régime iranien), l’embargo ne servira qu’à démontrer une fois de plus que les dirigeants américains appellent Droits de l’Homme et Démocratie la défense brutale et cynique de ce qu’ils pensent être leur intérêt national.

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