Journaliste, Guillaume Perrier a publié un passionnant Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Actes Sud). Spécialiste de la Turquie, il a répondu à nos questions sur la situation politique compliquée de ce pays si proche et si lointain à la fois.

BBM : Certains présentent Recep Tayyip Erdogan comme un pur opportuniste uniquement préoccupé par son maintien au pouvoir tandis que d’autres estiment qu’il a décidé depuis quelques temps d’appliquer son « agenda caché » islamiste. Qu’en pensez-vous ?

Cette idée qu’Erdogan puisse avoir un « agenda caché islamiste » était très présente lorsque l’AKP est arrivé au pouvoir en 2002 en faisant campagne pour l’Europe et pour la démocratie. La vieille garde kémaliste laïque, une partie des électeurs du CHP et du MHP, voyait dans l’ascension de ce pur produit de l’islam politique turc une menace contre la société turque occidentalisée. Cette Turquie séculaire, assez nationaliste et moyennement pro-européenne était arc-boutée sur les militaires et justifiait volontiers la tutelle de l’armée sur la politique. Mais cette idée d’un agenda islamiste caché n’a pas vraiment de réalité. D’abord, Erdogan n’a pas vraiment d’agenda caché, il est plutôt assez transparent dans ses intentions. Ensuite, la focalisation sur le caractère supposément islamiste de sa politique traduit surtout les obsessions et les fantasmes de ses adversaires.

La société turque est profondément conservatrice, la religion est donc un paramètre important du jeu politique.

Erdogan est un islamiste, culturellement et politiquement. Il a grandi dans une famille et un environnement conservateurs. Il a été formé par Necmettin Erbakan, le patriarche de l’islam politique turc, il a fait ses armes au sein du parti Refah, il a été élu maire d’Istanbul sous cette bannière en 1994. Il maîtrise parfaitement les codes et les aspirations du petit peuple conservateur anatolien dont il est issu et qu’il entend représenter face aux élites occidentalisées et corrompues. Il est vrai aussi qu’il a rompu certains tabous de cette Turquie laïque: le voile à l’université a été autorisé en 2007. Plus récemment aussi dans la police ou l’armée. Les lycées d’enseignement religieux « imam hatip » sont devenus la norme éducative alors qu’ils étaient marginalisés dans les années 90, des mosquées sont édifiées dans tout le pays. Il utilise les références religieuses et coraniques de plus en plus fréquemment dans ses discours, surtout après 2009. Mais cela suffit-il à parler d’agenda islamiste caché ? Je ne crois pas. Quand Erdogan va au Caire à la chute de Moubarak en 2012, il fait devant l’assemblée des Frères musulmans égyptiens l’apologie de la « laïcité » à la turque, quitte à choquer ses auditeurs. Qu’est-ce qui l’empêcherait, depuis 2013, alors qu’il concentre déjà quasiment tous les pouvoirs, de passer à l’étape supérieure si son intention était d’instaurer la charia et un régime islamique ? La société turque est profondément conservatrice, la religion est donc un paramètre important du jeu politique.

Erdogan est d’abord un opportuniste, ses changements d’alliances et de caps tout au long de son parcours, le montrent clairement. Il a fait une première mue à la fin des années 90, pour éjecter Erbakan et prendre le pouvoir au sein du parti islamiste. Ce dernier, à l’époque, jugeait qu’Erdogan s’était vendu aux lobbies juifs en se convertissant à l’économie de marché. Puis Erdogan s’est fait démocrate, pro-européen pour écarter les militaires de sa route, avec l’aide des Gülénistes. Aujourd’hui, ce qui le caractérise le mieux, idéologiquement, ce n’est pas l’islamisme. Ce n’est pas un agenda islamiste qu’il est en train de mettre en place. C’est le nationalisme qui forme le socle de sa politique et qui lui permet de se maintenir au pouvoir.

BBM : Qu’en est-il des liens exacts entre le HDP (parti kurde légal) et le PKK (guérilla kurde illégale) ?

La guérilla kurde du PKK, fondée en 1978 est en guerre contre l’Etat turc depuis 1984. Elle a été instaurée par Abdullah Öcalan, militant maoïste turco-kurde qui étudiait à Ankara, dans un contexte particulier : une époque de grande violence politique, un coup d’Etat et une junte militaire (1980-83), une répression massive contre les militants de gauche, la torture dans les prisons… Membre de l’Otan, alliée des Etats-Unis, la Turquie et l’Occident sont alors en guerre contre le communisme. 

En 1990, le mouvement kurde dirigé par l’autoritaire Abdullah Öcalan adopte une nouvelle stratégie et entre dans le jeu politique. Fondé en 1990 avec son assentiment, le HEP (parti du travail du peuple) réclame des droits culturels et politiques pour les Kurdes. Il est interdit en 1993 et aussitôt remplacé par le DEP. Et ainsi de suite. Sept partis se sont succédé, au gré des dissolutions, jusqu’à aujourd’hui. Le HDP qui a succédé au BDP en 2013- 2014 est le dernier né de ces partis pro-kurdes. Ses liens avec le PKK sont bien réels, profonds, on peut dire que le parti a longtemps été la vitrine politique de la guérilla, un peu comme le Sinn Fein par rapport à l’IRA. Dans beaucoup de régions kurdes du Sud Est de la Turquie, les deux ne font qu’un, ou du moins ce sont deux facettes d’une même réalité.

Les relations Turquie-UE auraient dû avoir pour moteur la démocratisation et le renforcement de l’Etat de droit. Or elles sont régies aujourd’hui par le rapport de force. Les intérêts mutuels sont avant tout économiques et stratégiques et se satisfont très bien d’une stabilité du pouvoir, à défaut d’un environnement démocratique.

Avec l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu pour la première fois en 2013, la donne aurait pu changer. L’espoir était réel de voir la Turquie parvenir à résoudre politiquement la question kurde. Le HDP a été créé pour faire campagne à l’Ouest du pays et tenter d’incarner un consensus plus large, pour sortir le mouvement kurde de l’impasse ethnique et régionaliste, sous l’impulsion de son leader Selahattin Demirtas. Il aurait pu amener le mouvement kurde à se démocratiser, à se « normaliser ». Mais il s’est vite retrouvé pris entre deux feux. Celui d’Erdogan allié aux nationalistes turcs et celui des faucons du PKK, galvanisés par les succès acquis en Syrie. Bilan des courses, Demirtas est en prison depuis deux ans, la guerre a repris de plus belle, l’hystérie nationaliste et militariste a retrouvé des niveaux que l’on ne connaissait plus depuis de nombreuses années et le PKK retombe dans la clandestinité et la violence radicale, entraînant dans sa logique guerrière une jeunesse kurde sans espoir.

BBM : Le régime turc accuse Fethullah Gülen et sa confrérie d’être à l’origine de la tentative de coup d’État de juillet 2016. Cette accusation est-elle totalement dénuée de fondement ?

Le soir de ce putsch manqué du 15 juillet 2016, tout désignait naturellement Fethullah Gülen comme l’instigateur de ce coup de force. Le prédicateur qui vit depuis 1999 aux Etats-Unis, et qui a longtemps été l’allié indéfectible d’Erdogan, était devenu un ennemi d’Etat en trahissant le « Reis ». Ce sont les membres de sa confrérie, installés en grand nombre au sein de l’appareil d’Etat par Erdogan lui-même, qui ont tenté de mettre en difficulté le chef des services secrets Hakan Fidan. Ce dernier est considéré comme la « boîte noire » d’Erdogan, le maître espion. En décembre 2013, la révélation de lourds dossiers de corruption par des magistrats gulénistes a été une véritable déclaration de guerre, déclenchant une véritable épuration de l’appareil d’Etat. Les hommes de Gülen étaient nombreux aussi au sein de l’armée et on peut effectivement penser qu’ils sont les principaux suspects du coup d’Etat manqué de juillet 2016. Leur implication serait assez logique. Mais Gülen est peut-être aussi le coupable idéal de ce coup d’Etat, qualifié de « cadeau de Dieu » par Erdogan. On voit aussi que sans Etat de droit, avec des aveux parfois obtenus sous la torture, avec une justice totalement politisée et dénuée de toute logique de droit, il est bien difficile de distinguer une forme de justice. Les circonstances de ce putsch manqué restent trop nébuleuses pour pouvoir répondre clairement à cette question. 

BBM : Après les récentes élections, le parti de Recep Erdogan, l’AKP, n’a pu maintenir sa majorité au Parlement qu’au prix d’une alliance avec le parti nationaliste MHP. Comment caractériser précisément le MHP ?

L’alliance de l’AKP avec le MHP était la condition sine qua non du déclenchement de ce processus électoral au début de l’année. Cette alliance forme le socle de la politique d’Erdogan depuis 2015, soit bien avant la tentative de coup d’Etat. C’est pour contre-balancer l’influence grandissante du parti kurde et de Demirtas, relancer le conflit avec le PKK et reformer un appareil répressif efficace contre les « traîtres » qu’Erdogan a conclu cette alliance. En revenant à une vision nationaliste étroite mais classique dans la politique turque, Erdogan a coupé l’herbe sous le pied aux partis nationalistes traditionnels, il a siphonné le vote MHP et marginalisé le vieux leader Devlet Bahçeli. Ce dernier a préféré faire allégeance au « Reis » pour sauver sa tête.

Pour répondre à votre question, le MHP, parti d’Action nationaliste, est un parti d’extrême droite identitaire, que l’on peut placer dans la tradition des mouvements néo-fascistes européens. Son idéologie est panturquiste, il prône la supériorité de la race turque et tient un discours anti grec, anti kurde, anti arménien, anti-occidental. Il a été fondé en 1969 par Alparslan Türkes, un officier turc d’origine chypriote, grand admirateur de l’Allemagne nazie à la fin des années 30 et principal instigateur du coup d’Etat militaire de 1960. Les milices paramilitaires du MHP, les fameux Loups Gris, sont impliquées dans de nombreux crimes commis dans les années 70-90, comme la tentative d’assassinat du Pape Jean-Paul II à Rome  par l’un des leurs, Ali Agça. En signe de ralliement, ces militants extrémistes forment une tête de loup avec la main. 

BBM : Le principal parti d’opposition, le CHP, a longtemps été le gardien du kémalisme et fut pendant de nombreuses années le seul parti autorisé en Turquie. Ce parti a-t-il totalement réussi sa mue démocratique ?

Le CHP demeure le gardien du temple kémaliste. C’est le parti fondé par Mustafa Kemal, parti unique jusqu’en 1946, dont les six flèches symbolisent les six grands principes kémalistes. Etatisme, populisme, nationalisme, républicanisme, révolutionnarisme et laïcité. La démocratie ne figure pas parmi ces principes. Nombre de ses militants restent attachés à une laïcité autoritaire et à un souverainisme assez anti occidental. La campagne positive menée par le candidat Muharrem Ince aux dernières élections ne doit pas faire oublier l’incapacité persistante de ce parti à se réformer et à évoluer vers une forme de social-démocratie européenne. Le CHP est encore un parti d’éléphants, il représente de manière immuable entre un quart et un tiers de l’électorat turc et semble se contenter de ce rôle d’opposant officiel à Erdogan. Le CHP incarne en quelque sorte une opposition institutionnalisée, il ne représente pas vraiment de menace pour le pouvoir d’Erdogan. Aujourd’hui, plus que jamais, le CHP est coupé en deux, avec une jeune garde plus moderne mais qui n’arrive pas à mettre sur la touche les vieux dinosaures kémalistes.

BBM : Au moment de sa prise de pouvoir, en 2002, l’AKP était un parti qui regroupait de multiples tendances politiques et idéologiques. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Oui, à l’origine l’AKP était une sorte de parti de coalition, regroupant d’anciens islamistes, des sympathisants du centre droit, de nombreux anciens collaborateurs de Turgut Özal (premier ministre puis président jusqu’en 1993) et même des transfuges de la gauche. Il était soutenu par les intellectuels libéraux qui y voyaient le meilleur moyen d’écarter l’armée et de soutenir le projet européen. Erdogan était à l’écoute des uns et des autres et faisait la synthèse. Après sa réélection en 2007, il a commencé à écarter ou à marginaliser, au sein de son parti, les voix dissonantes. Ce fut même le cas pour Abdullah Gül, qui avait accompagné Erdogan depuis les années 90 et jouait sur lui la fonction de modérateur, Une fois devenu président de la république (2007-2014), il a perdu de son influence. Depuis, il s’est retiré dans le mutisme. Au fil des années, le spectre politique s’est progressivement resserré autour du chef. A chaque élection, les dissidences ont été éliminées, plus encore avec les purges contre les gülénistes depuis 2013. Jusqu’à ce qu’il ne reste que quelques fidèles de la première heure tels que Binali Yildirim, des ambitieux zélés tels que l’actuel ministre de l’intérieur Suleyman Soylu. Et des proches de la famille. Le gendre d’Erdogan, Berat Albayrak a été nommé aux Finances début juillet, après avoir été ministre de l’Energie. L’AKP est devenu un parti quasi monolithique. Le cabinet formé après les dernières élections est symptomatique de la gestion personnelle du pouvoir par Erdogan.

BBM : L’Union Européenne dispose-t-elle encore d’une marge de manœuvre pour peser sur les évolutions futures de la Turquie ?

Elle le pourrait certainement. Mais l’UE a-t-elle en ce moment la capacité de proposer une vision politique claire sur les grands sujets qui la concernent ? Au-delà de la Turquie, la question se pose. Auprès de la Turquie, l’UE s’est discréditée depuis longtemps en revenant sur ses promesses et sur les accords signés. Les négociations d’adhésion se sont ouvertes en 2005 et très vite, elles se sont heurtées à une série de problèmes épineux que l’UE s’est montrée incapable de surmonter : la réunification de Chypre, l’euro-scepticisme renforcé par la vague d’intégration mal préparée des pays d’Europe orientale, la montée des populismes et de l’islamophobie partout sur le continent… Face à une Europe hostile, l’enthousiasme pro-européen s’est rapidement évanoui au sein de la société turque et les négociations d’adhésion sont enlisées depuis 2008. Les relations Turquie-UE auraient dû avoir pour moteur la démocratisation et le renforcement de l’Etat de droit. Or elles sont régies aujourd’hui par le rapport de force. Les intérêts mutuels sont avant tout économiques et stratégiques et se satisfont très bien d’une stabilité du pouvoir, à défaut d’un environnement démocratique. L’UE, politiquement affaiblie, a finalement aidé Erdogan et lui a donné des arguments en renforçant le nationalisme et le sentiment anti-occidental en Turquie. L’Europe, incapable de proposer une réponse politique à la crise des migrants, a par exemple offert à Erdogan une occasion rêvée en signant avec lui un accord migratoire en mars 2016. Cela donne au dirigeant turc un levier de négociations face aux Européens et en même temps, cela discrédite un peu plus le projet démocratique de l’UE. 

Guillaume Perrier,  Dans la tête de Recep Tayyip Erdogan (Actes Sud)

Illustration de l’artiste dissident Ferhat Özgür.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.