Quelle étrange conjonction de fantasmes peut-elle bien amener autant de gens intelligents à soutenir Vladimir Poutine ?

La nouvelle guerre froide intellectuelle qui sévit en France ne cesse décidément pas de nous placer devant des cas de conscience aussi déchirants que stériles. Tous les débats légitimes sont systématiquement ramenés à des choix binaires qui nous invitent moins à nous prononcer sur la question posée qu’à nous positionner dans un camp. Ces derniers temps, l’un des principaux enjeux de cette vie intellectuelle sondagière consiste à être pour ou contre Vladimir Poutine. La reprise par les forces gouvernementales syriennes de la ville d’Alep a ainsi donné lieu à des échanges parfois franchement surréalistes entre poutinophiles et poutinophobes.

Un bon islamiste est un islamiste poutinien

L’extrême droite (et une partie de la droite, François Fillon en tête) fait les yeux doux à Poutine. Il est assez facile de discerner l’origine de cet engouement dans l’idée extravagante selon laquelle Poutine serait un rempart contre l’islamisme. L’inquiétude compréhensible, mais virant souvent à la paranoïa, de l’ensemble de la droite vis-à-vis du développement planétaire de l’islam est le ressort manifeste du soutien de ce camp politique au  régime russe. Un soutien néanmoins fort curieux puisqu’il est évident que Poutine poursuit une stratégie nationaliste de puissance dans laquelle la question de l’islam est en réalité très secondaire (il a d’ailleurs mis en place en Tchétchénie, après avoir détruit le pays, un régime fondamentaliste musulman dictatorial). Certes, le soutien de Poutine au régime Assad l’amène à combattre les groupes rebelles islamistes syriens mais on aura du mal à intégrer l’annexion de la Crimée ou l’agression militaire contre la Géorgie à une quelconque lutte internationale contre le terrorisme.

A chacun son dictateur

Du côté de la gauche radicale, la poutinophilie s’enracine dans le vieil (et souvent fondé) anti-impérialisme de l’extrême gauche. L’hostilité de principe aux ÉtatsUnis et à l’OTAN est au cœur de la culture politique de la gauche radicale contemporaine. De ce point de vue, les odes au dictateur cubain Castro lors de son récent décès, les apologies enflammées du putschiste vénézuélien Chavez ou la confusion systématique entre Poutine et le peuple russe sont les tristes échos actuels, en demi-teinte, du soutien enthousiaste au délire maoïste ou à la dictature orwellienne des  Khmers rouges. Le résultat le plus inquiétant de cette convergence pro-Poutine de l’extrême droite et d’une partie de la gauche radicale est de valider l’antienne des politiciens et des journalistes « raisonnables » consistant à assimiler Marine Le Pen et JeanLuc Mélenchon (ce qui est pourtant objectivement scandaleusement erroné).

Alors, la situation serait donc parfaitement claire et il faudrait résolument se rallier aux poutinophobes ? Eh bien non car, sur ce sujet comme sur tant d’autres, le refus de cautionner les errements d’un camp n’entraîne pas automatiquement la validation du discours du camp opposé. Nous avons à juste titre les yeux fixés sur le calvaire des habitants d’Alep mais cela ne doit pas nous faire oublier l’incroyable série de revirements, de contre-vérités, d’accommodements avec la réalité, de propagande pure et simple qui nous a été infligée pendant des mois à propos de la Syrie par la classe politique et une partie des médias. Les Kurdes syriens nous ont été présentés comme des héros et on a attendu des mois avant de préciser clairement dans les journaux « sérieux » que les groupes armés kurdes syriens sont une émanation directe du groupe terroriste kurde de Turquie, le PKK. On a continué benoîtement à parler de l’Armée syrienne libre bien longtemps après qu’elle se soit atomisée en une myriade d’organisations très clairement dominées par des groupes intégristes musulmans sunnites. On a obstinément présenté le régime syrien comme un gang mafieux regroupant le clan du dictateur Bachar el-Assad en oubliant qu’aucun gang mafieux ne peut durablement gouverner un pays s’il ne bénéficie pas du soutien (légitime ou pas) d’une partie importante de la population. On a mis un temps fou à dire clairement que la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar soutiennent financièrement et militairement depuis le début du conflit des groupes religieux intégristes.

A la guerre on tue des gens

Certes, la légèreté avec laquelle les pro-Poutine nous expliquent grosso modo que la guerre c’est la guerre et qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, afin de justifier l’écrasement militaire de la rébellion syrienne, est révoltante. Mais qu’en est-il des anti-Poutine à la Bernard HenriLévy qui réclament à cor et à cri une intervention  « occidentale » pour mettre fin au conflit ? Doit-on rappeler que les interventions militaires consistent à tuer des gens ? Doit-on rappeler qu’en 2011 les avions français n’ont pas bombardé le dictateur Kadhafi mais des soldats libyens, c’est-à-dire des êtres humains ayant des épouses, des parents, des enfants ? Et doit-on rappeler que la plus effroyable violation du droit international des 15 dernières années, l’invasion de l’Irak en 2003,  n’est pas imputable à un potentat proche oriental ou au maître du Kremlin mais au président américain George W. Bush et au premier ministre britannique Tony Blair (eh oui, Blair, l’incarnation de la « gauche moderne ») ? On menace aujourd’hui Bachar el-Assad de poursuites judiciaires dans le cadre de la CPI (Cour pénale internationale). Fort bien, nous ne verserions pas de larmes si cet assassin finissait ses jours en prison. Mais qu’en est-il de Bush et de Blair ? Et comment se fait-il que ces deux hommes qui ont menti à leurs peuples et à la « communauté internationale » et qui sont directement responsables de centaines de milliers de morts, non seulement ne sont pas inquiétés, mais sont soutenus par les gens « raisonnables » qui sonnent l’hallali contre Assad ? Bien sûr, une turpitude n’en excuse pas une autre, une horreur n’en justifie pas une autre. Mais cela n’explique pas pourquoi les horreurs des uns sont qualifiées de crimes contre l’humanité tandis que les horreurs des autres passent pour des erreurs politiques.

La Russie, éternelle troisième Rome

Il faut donc le marteler encore et encore, les ennemis de nos ennemis ne sont pas forcément nos amis. On ne voit pas pourquoi la Russie, avec ou sans Poutine, devrait être considérée a priori comme un allié ou comme un adversaire. Il suffit cependant d’ouvrir les yeux pour constater que la stratégie d’influence de Poutine au niveau international passe de manière privilégiée par une alliance systématique avec les organisations d’extrême droite européennes, comme vient de le souligner clairement l’alliance en bonne et due forme conclue entre le parti de Poutine, Russie Unie, et le parti d’extrême droite autrichien FPÖ. Il importe peu de savoir si les diatribes du régime de Poutine contre la décadence morale de l’occident correspondent à ce que pense sincèrement le dirigeant de la Russie. La posture morale a toujours été un élément prépondérant de la politique étrangère russe, la Troisième Rome (Moscou) se posant comme garant de la civilisation européenne (c’était déjà le cas contre la Révolution française ou « l’Ogre corse » Napoléon). Il ne faut pas être dupe de ce discours, la Russie se définit comme européenne ou asiatique selon ce qui l’arrange sur le moment et la décadence des mœurs occidentales a bon dos quand il s’agit d’envahir des pays ou de conquérir des marchés. Du reste, il n’y a pas non plus à être dupe du discours américain présentant les intérêts de puissance des EtatsUnis comme autant d’enjeux cruciaux pour la survie de la démocratie à l’échelle mondiale.

On peut refuser de choisir entre le cynisme absolu des pro-Poutine prêts à justifier les massacres en Syrie et l’inconséquence des anti-Poutine toujours avides de se trouver un nouveau diable à vouer aux gémonies (Saddam Hussein, Kim Jong-un, le monstre du Loch Ness).

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