Daniel Lindenberg, qui a théorisé la notion de nouveaux réactionnaires, n’est pas un progressiste mais un ultra-conservateur. Il voue aux gémonies tous ceux qui proposent un changement de paradigme politique, qu’ils soient de gauche ou de droite.

Le centrisme ou la mort !

Pourquoi revenir, 14 ans après sa parution, sur le livre de Daniel Lindenberg: Le rappel à l’ordre, Enquête sur les nouveaux réactionnaires ? D’abord parce qu’il se présente comme un livre savant, universitaire (l’auteur est professeur de sciences politiques) et que, de ce fait et compte tenu de son incroyable manque de rigueur, il en dit long sur l’état actuel de ce qu’il est convenu d’appeler les sciences sociales. Ensuite, parce qu’il est des livres qui, indépendamment de leurs qualités intrinsèques, acquièrent dans l’histoire (à court terme) des idées une place particulière. Ce livre en est un exemple puisqu’il sert de référence directe ou indirecte à tous ceux qui, depuis 2002, débusquent semaine après semaine de nouveaux « nouveaux réacs ». Le phénomène pointé par Lindenberg est désormais devenu un lieu commun, souvent désigné par l’expression lepénisation des esprits, et la liste de ceux qui se voient attribuer le stigmate s’allonge dans des proportions délirantes puisque y figurent, aux dernières nouvelles, des gens comme le socialiste Jacques Julliard (directeur adjoint de l’hebdomadaire Marianne) ou le centriste JeanFrançois Kahn.

Cette inflation exponentielle du nombre de ceux désignés par l’expression nouveaux réactionnaires n’est guère surprenante car la mise en garde de Lindenberg ne pouvait que fonctionner comme une prophétie autoréalisatrice du fait du caractère extrêmement large, vague et confus de la définition qu’il donne de cette idéologie assimilée depuis hâtivement à la pensée d’extrême droite. Mais une lecture attentive du livre indique que sa cible n’est peut-être pas prioritairement l’extrême droite. A l’examiner de près, le livre de Lindenberg ne vise pas spécifiquement le Front National et ses épigones mais tout autant, sinon plus, tous les mouvements se situant à la gauche du Parti Socialiste version François Hollande. Le  livre est en effet construit autour de deux obsessions : d’une part une ode au libéralisme intégral (dans lequel figure comme élément fondamental l’économie de marché) et au « réformisme » ; d’autre part une haine envers le marxisme et toute radicalité politique que Lindenberg nomme « illibéralisme ». En somme, l’ouvrage se résume à une défense du centrisme politique que l’auteur formule très clairement dans la conclusion quand, après avoir expliqué tout au long du livre que Maurras et Marx c’est la même chose, il affirme que Le Pen et Mélenchon c’est du pareil au même : « La nouvelle pensée réactionnaire existe (…) Cette idéologie montante trouvera-t-elle un débouché politique ? Certains indices sont déjà là pour en faire raisonnablement l’hypothèse. Une extrême droite qui se croit le vent en poupe, une ultragauche déboussolée font déjà fête à tel ou tel héros de notre fable. ».

La pensée 68, un dogme sacré

Le livre est constitué de trois chapitres. Le premier, intitulé « La levée des tabous », s’attache à définir les éléments constitutifs de la pensée des nouveaux réactionnaires. L’auteur prend soin de préciser, dès le départ, qu’il ne s’agit pas d’un mouvement structuré mais d’une « sensibilité », voire d’une « ambiance ». Il ajoute que les nouveaux réactionnaires « se reconnaissent moins à leur argumentation qu’à leurs passions et leurs aversions » (phrase involontairement comique car elle définit parfaitement…le livre de Lindenberg) et à une « sensibilité commune ». Le procédé est connu et a rencontré depuis un succès considérable puisqu’il permet de regrouper ensemble des gens qui défendent des thèses très différentes (Le Pen c’est Hitler, Zemmour c’est Le Pen, Onfray c’est Zemmour, donc Onfray c’est Hitler). Le premier chapitre va dresser la liste des « aversions » réunissant les nouveaux réacs en qualifiant curieusement lesdites aversions de « tabous » contre lesquels les nouveaux réacs instruiraient des « procès ». Le livre en identifie huit, les procès : de la culture de masse, de la liberté des mœurs, des intellectuels, de Mai 68, du « droit-de-l’hommisme », de la société « métissée », de l’islam, de l’égalité. Il est particulièrement intéressant de noter que  l’auteur n’explique à aucun moment en quoi ces notions devraient être considérées comme des tabous ni pourquoi et depuis quand elles auraient acquis ce statut. De plus, figure parmi les tabous brisés « la pensée 68 ». Par conséquent, si cet ensemble de tabous s’est établi comme tel à un moment donné, cela ne peut-être qu’après 1968. Donc, puisque selon la quatrième de couverture du livre paru en 2002, « Un vent d’hiver souffle sur la vie intellectuelle française depuis quelques années », il faut en conclure que les tabous en question n’ont bénéficié de ce statut que pendant une trentaine d’années (en fait moins car dans le livre l’auteur situe, plus ou moins clairement, l’apparition des nouveaux réacs à la chute du communisme en 1989). D’ailleurs, dans le chapitre 3, l’auteur fait coïncider l’émergence des  nouveaux réac avec la « fin définitive de feu la fin de l’histoire », référence à la thèse au combien récente et éphémère de Francis Fukuyama prédisant une victoire mondiale et définitive de la démocratie libérale et du capitalisme. Et plus loin, il parle lui-même de « la parenthèse unanimiste de l’après-1989 ». Il s’agit donc de s’élever contre la violation de tabous qui, en réalité, n’auraient été plus ou moins respectés que pendant une dizaine d’années.

L’affirmation gratuite comme étendard

Lindenberg a systématiquement recours à un procédé qui lui aussi, a malheureusement rencontré depuis un très grand succès dans le « débat » intellectuel, il ne cesse de laisser entendre ou d’affirmer péremptoirement que les nouveaux réacs ne disent pas ce qu’ils pensent vraiment ou même ne se rendent pas compte de ce qu’ils écrivent : « ces attaques, parfois ouvertes, parfois encore dissimulées », « Le rejet des nouveaux barbares est souvent le contenu latent des hymnes à l’école républicaine », « derrière tout cela, on ne peut que deviner », « En réalité, il est clair qu’il s’agit, à travers le procès de 68, de revenir sur l’émancipation des femmes, l’acceptation sociale de l’homosexualité, etc. ». Et cetera, en effet. Ce procédé atteint régulièrement des sommets quand l’auteur formule des affirmations gratuites stupéfiantes qu’il ne tente jamais de justifier : « Le procès de l’islam est avant tout celui du pluralisme, comme on l’a compris depuis l’affaire du foulard (en 1989) », « Une grande partie de la société (plutôt des mâles, âgés et ouvriers-employés, ou encore catholiques pratiquants) n’accepte toujours pas ce que les sociologues appellent le libéralisme culturel. », « Aujourd’hui certains intellectuels, souvent issus de l’extrême gauche (…) se sont faits les porte-parole de la « communauté » juive, dénonçant, avec une assurance qui ne laisse guère de place au doute ou à la contradiction, une « vague d’antisémitisme », dont la réalité en tant que telle reste pourtant sujette à caution. », « Mais le fantôme du marxisme ne flotte pas que sur ces dernières poches de la gauche de la gauche. Il imprègne encore, tout comme l’héritage souterrain de Maurras, une partie de l’intelligentsia, bien au-delà des opinions politiques manifestées par les uns ou les autres. », « La mise en cause de l’islam apparaît pour ce qu’elle est : un plaidoyer barrésien contre le déracinement et pour une politique de l’identité appliquée au fait religieux. ». On remarquera que, sur ce point comme sur bien d’autres, l’auteur ne cesse d’utiliser les procédés qu’il reproche aux nouveaux réactionnaires, en l’occurrence l’amalgame et l’affirmation gratuite, alors que nous sommes censés avoir affaire à un ouvrage scientifique.

La philosophie pour les nuls

Le deuxième chapitre, « Chemins de traverse », tente de dessiner la généalogie intellectuelle qui, depuis les années trente, aurait abouti à la nouvelle pensée réactionnaire. Extrêmement confus, ce chapitre s’apparente à un inventaire à la Prévert comme le montre la phrase suivante : « Lorsque l’antitotalitarisme a succédé à l’anticapitalisme (enfin!), on lut alors des auteurs comme Hannah Arendt ou Ernst Kantorowicz, sans cesser de lire Hegel (démarxisé), Max Weber et Freud. Raymond Aron, de concert avec Julien Freund, avait aussi fait traduire un Carl Schmitt ». Huit noms d’auteurs dans une phrase, le signe infaillible d’un discours conceptuellement indigent tenu par un cuistre diplômé. On notera le « enfin ! » (la mort de l’anticapitalisme) qui en dit long sur la neutralité et l’objectivité scientifique de l’auteur. Finalement, après avoir parcouru (en 20 petites pages!) de manière très personnelle l’itinéraire intellectuel de la France depuis la Libération, le chapitre se clôt par cette affirmation byzantine (et qui ne mange pas de pain) : « Mais les Juifs ne sont pas seuls concernés. La tentation du repli identitaire souvent couplée à la fascination de l’autorité n’épargne décidément personne. ». Bon, soit.

Le troisième chapitre, « Pauvre démocratie », est censé expliquer le point de convergence de toutes les aversions des nouveaux réactionnaires : la haine de la démocratie. C’est ici que le livre de Lindenberg apparaît clairement pour ce qu’il est (pour reprendre une de ses expressions favorites) : un pamphlet politique contre des adversaires diabolisés et un manifeste qui ne dit pas son nom en faveur, non pas de la démocratie, mais d’une conception très spécifique : la démocratie libérale issue de la pensée du philosophe anglais John Locke. Il suffit pour s’en convaincre de reprendre la liste chaotique de philosophes que Lindenberg évoque (très sommairement) dès l’introduction en les plaçant d’autorité, les uns dans le groupe des inspirateurs des nouveaux réactionnaires, les autres dans celui des « antidotes » intellectuels à ce mouvement. Sont ainsi présentés comme de « bons » philosophes : Locke, Kant, Tocqueville, Habermas (et plus tard Rawls), et comme mauvais philosophes : Maurras, Marx, Hobbes, Nietzsche. Il est significatif que les trois premiers (Locke, Kant, Tocqueville), quelle qu’ait été la nature « progressiste » de leurs thèses à l’époque où elles ont été formulées, sont des auteurs dont la préoccupation principale a toujours consisté à circonscrire toute évolution politique afin qu’elle ne débouche pas sur une contestation sociale de nature égalitariste.

Le cercle de la raison, fourrier du fascisme

« Depuis qu’ils ne lisent plus Marx, les ex-marxistes sont souvent passés par une cure de désintoxication chez Tocqueville. Ils ont lu la Démocratie en Amérique pour oublier le Capital. ». Cette phrase résume le livre de Lindenberg (et ses fantasmes). Passons sur l’arrogance et le mépris qui imprègnent le propos mais pas sur l’opposition parfaitement caricaturale entre le gentil Tocqueville et le vilain Marx. Daniel Lindenberg devrait relire De la démocratie en Amérique de Tocqueville, il y lirait notamment cette analyse « marxiste » des sociétés du 19ème siècle : « L’aristocratie territoriale des siècles passés était obligée par la loi, ou se croyait obligée par les mœurs, de venir au secours de ses serviteurs et de soulager leurs misères. Mais l’aristocratie manufacturière de nos jours, après avoir appauvri et abruti les hommes dont elle se sert, les livre en temps de crise à la charité publique pour les nourrir. (…) Je pense qu’à tout prendre, l’aristocratie manufacturière que nous voyons s’élever sous nos yeux est une des plus dures qui aient paru sur la terre ». Tocqueville en concluait que « Bientôt, il n’y a guère à en douter, c’est entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas que s’établiront les luttes des partis. Le grand champ de bataille sera la propriété. » (Œuvres complètes, III, 2, Gallimard).

Les disciples de Lindenberg, depuis bientôt 15 ans, ne font somme toute que répéter cette opposition creuse et biaisée entre les adeptes du « cercle de la raison » et les prétendus « populistes » de gauche et de droite. Ils courent ainsi le risque, à force de délégitimer par principe toute remise en cause, même partielle, de la démocratie capitaliste libérale, d’offrir un boulevard à ceux qu’ils prétendent dénoncer, c’est-à-dire les vrais ennemis de la démocratie.

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