Une première polémique a surgi cette année concernant Charles Maurras quand il fut question de l’inscrire dans le Livre des commémorations nationales 2018 à l’occasion des 150 ans de sa naissance. Le débat rebondit désormais du fait de la publication chez Robert Laffont, dans la collection Bouquins, d’un choix de textes de Maurras intitulé L’Avenir de l’intelligence. Doit-on rééditer Maurras (1868-1952), directeur du journal d’extrême droite L’Action française, persécuteur acharné du capitaine Dreyfus, antisémite déclaré, ennemi de la République, soutien indéfectible du régime de Vichy ? En début d’année, la bataille avait déjà fait rage autour du projet de Gallimard de rééditer les pamphlets antisémites de Céline, et auparavant on s’était écharpé à propos de la possible réédition de Mein Kampf chez Fayard.

Drumont et Maurras

Il existe un précédent intéressant qui montre que ce type de question se pose depuis 1945 et que les termes du débat ne sont pas nouveaux : la publication de textes du journaliste et écrivain Edouard Drumont. Drumont est tristement célèbre pour avoir publié en 1886 le pamphlet antisémite La France juive. Il sera ensuite pendant des années le principal porte-parole de l’antisémitisme en France à travers son journal La Libre Parole (dont le sous-titre était : « La France aux Français ! »), avant d’être supplanté (à son corps défendant) par Charles Maurras et L’Action française (nous conseillons à ce sujet la lecture de l’excellente biographie écrite par Grégoire Kauffmann et intitulée Edouard Drumont).

En février 1964 est déclarée officiellement l’association Les Amis d’Edouard Drumont, groupuscule rassemblant des anciens de la Collaboration et du Pétainisme, entre autres Xavier Vallat (ancien commissaire général aux Questions juives). En 1968, l’un des membres de cette association, Emmanuel Beau de Loménie publie chez Pauvert une anthologie commentée intitulée Edouard Drumont ou l’Anticapitalisme national.

La France juive d’Edouard Drumont pour l’édition originale de 1886.

La publication du livre provoque une intense polémique. Dès avant la parution, en juillet 1967, le MRAP envoie une lettre à la maison d’édition Pauvert : « Nous réservons notre jugement sur votre intention de publier un choix de textes d’Edouard Drumont, préfacé par Emmanuel Beau de Loménie. Si votre Maison donnait suite à de tels projets, de nombreux antiracistes ne manqueraient pas d’exprimer une légitime indignation. Il ne s’agirait pas là d’atteinte à la liberté de pensée ou d’expression, mais d’une salutaire protestation contre la diffusion de textes dont les conséquences furent naguère suffisamment graves pour ne pas les exhumer aujourd’hui d’un total oubli. ».

La parution du livre entraîne des débats qui tournent autour des mêmes questions que celles suscitées par Maurras actuellement : quelles doivent être les limites de la liberté d’expression ? Drumont peut-il être considéré comme un précurseur du nazisme ? La réédition de Drumont indique-t-elle une résurgence dans la société des idées qu’il défendait ? Cette réédition doit-elle être considérée comme un élément de propagande antisémite ? Certains journalistes, en 1968, estiment en effet que la parution de l’anthologie de textes de Drumont est le signe d’une « nouvelle période d’antisémitisme » (Jean Martin-Chauffier dans le Figaro littéraire).

L’année finit bien pour l’Antisémitisme (La Libre Parole, janvier 1895)

L’éditeur Jean-Jacques Pauvert a accepté de publier l’anthologie en accord avec son collaborateur Jean-François Revel, célèbre journaliste libéral éditorialiste à L’Express. Le 8 avril, Revel publie dans L’Express un plaidoyer dans lequel il indique que la lecture de Drumont « peut avoir une vertu curative, car elle nous fait pénétrer dans l’antre où s’est fabriqué l’un des plus incroyables fantasmes, l’une des plus meurtrières perversion de l’histoire politique des sociétés ». Dans Le Nouvel Observateur, Jean-Francis Held répond que puisqu’on réédite Drumont, « à quand Mein Kampf dans les bibliothèques scolaires, préfacé par un S.S ? ». Selon lui, Pauvert et Revel « déterrent le plus monomaniaque et le plus obtus des précurseurs français du nazisme ». Interrogé, Jean-Jacques Pauvert réplique : « Histoire d’O ne fabrique pas des obsédés sexuels. Drumont ne fera pas Auschwitz ». 

Jean-François Revel publie dans le Nouvel Observateur (24-30 avril 1968) un texte où on peut lire l’argumentation suivante : « Faut-il traiter l’opinion en mineure et lui laisser ignorer les Drumont de jadis, la rendant ainsi vulnérable aux nouveaux ? Ne vaudrait-il pas mieux s’attaquer aux pamphlets antisémites d’aujourd’hui plutôt que de se préserver vertueusement de la lecture d’un livre paru en 1886 et qui, par malheur, a déjà porté ses fruits ? ». Il ajoute, à propos des « expressions passées de la pensée réactionnaire » : « Est-il logique d’ajouter aussitôt qu’il faut empêcher les gens de les lire parce que ça leur ferait du mal ? Ne désirons-nous pas plutôt faire le silence sur un passé dont nous avons honte ? ».

Il faut fournir à l’Allemagne tous les travailleurs dont elle a besoin (Maurras, 15 octobre 1942)

Qu’il s’agisse de Céline, de Mein Kampf ou de Maurras, les termes du débat sont les mêmes qu’en 1968 à propos de Drumont. Même si le problème est délicat, on se permettra quelques réflexions critiques. D’abord, on peut difficilement nier que le simple fait de rééditer un auteur dans une maison d’édition réputée sérieuse lui confère, de ce simple fait, une sorte de brevet d’honorabilité. Si on le publie, en effet, c’est bien qu’on juge que ses textes présentent quelque intérêt. Dans le cas de Mein Kampf de Hitler, la « célébrité » du personnage compense ce risque, nul n’étant censé ignorer les méfaits du régime nazi et de son chef. En revanche, dans le cas d’un Céline, d’un Drumont ou d’un Maurras, il en va autrement, d’une part parce que ces auteurs ont écrit des textes littéraires (surtout Céline et Maurras), d’autre part parce qu’ils sont beaucoup moins connus du grand public (surtout Maurras et Drumont).

Il faut que les Juifs comprennent qu’ils ont fini d’abuser (Maurras, 2 avril 1941)

Collage du portrait d’Edouard Drumont et du journal dont il est le fondateur.

C’est la raison pour laquelle l’appareil critique, la préface, les notes, les mises au point historiques qui accompagnent les éditions de leurs textes font toute la différence. Or, en ce qui concerne Drumont et Maurras, on observe des tentatives répétées de les réhabiliter. Dans le cas de Drumont, ce sont des groupuscules ou des personnalités marginales qui sont à la source de ces tentatives. On remarquera toutefois qu’elles n’ont jamais cessé puisque à l’anthologie de 1968 évoquée plus haut a succédé il y a quelques années la réédition de La France juive par le « social-nationaliste » (ainsi se définit-il) antisémite Alain Soral. On soulignera d’ailleurs que l’argumentation n’a pas changé. L’anthologie publiée en 1968 identifiait Drumont à l’anticapitalisme et Soral ne cesse de répéter que Drumont était socialiste. Or, d’une part c’est parfaitement faux puisque Drumont appartenait à l’extrême droite catholique intégriste, antirévolutionnaire et antisémite (ce qui n’empêche pas que l’antisémitisme était présent au 19e siècle dans certains courants du socialisme, on peut évoquer par exemple Alphonse Toussenel, auteur en 1845 de Les Juifs, rois de l’époque), d’autre part on voit mal en quoi la prétendue appartenance de Drumont au socialisme rendrait son antisémitisme plus acceptable.

Si vous avez résolu d’être patriote, vous serez obligatoirement royaliste (Maurras)

Procès de Charles Maurras à Lyon en 1945

Dans le cas de Maurras, la situation est plus préoccupante dans la mesure où elle affecte des cercles beaucoup plus larges. En dehors de quelques noyaux militants, Maurras était à peu près tombé dans l’oubli (sauf en ce qui concerne l’histoire des idées politiques, bien sûr, compte tenu de l’influence exercée par L’Action française jusqu’à la deuxième guerre mondiale). Mais depuis quelques années, son nom apparaît de plus en plus souvent, non plus seulement dans les cénacles universitaires, mais dans les colonnes des journaux ou les discours politiques. Toute une partie de la droite n’hésite plus à évoquer positivement Maurras, ou en tout cas à le citer comme s’il était un penseur parmi d’autres (c’est le cas de la nébuleuse qui entoure ou soutient Marion Maréchal Le Pen, mais pas seulement). Dans le même temps, on accuse à tort et à travers des adversaires politiques de dérive maurrassienne (et pas toujours ceux qui le mériteraient vraiment).

On démontre la nécessité de la Monarchie comme un théorème (Maurras)

Le simple fait d’évoquer « naturellement » Maurras dans la controverse idéologique, même négativement, est assez inquiétant car cela peut avoir pour effet de le banaliser. Or, de même que certains essaient de purifier Drumont en le socialisant, d’autres tentent de rendre Maurras honorable en mettant de côté ou en minimisant les aspects les plus inacceptables de sa pensée. Mais cela relève au mieux de l’ignorance, au pire de l’escroquerie intellectuelle. En effet, le socle de la pensée politique de Maurras est le rejet absolu de la république et de la démocratie. Maurras était avant tout monarchiste. De plus, Maurras et L’Action française ont toujours utilisé l’antisémitisme (avec l’antiparlementarisme) comme levier principal de mobilisation de l’opinion. Enfin, les admirateurs de Maurras ne cessent de vanter la « logique d’airain » de son argumentation et Maurras lui-même a toujours insisté sur le fait que sa pensée constitue un système complet dont on ne peut rien retrancher et dans lequel tous les arguments sont logiquement reliés. On ne peut donc pas être maurrassien sans être monarchiste, antidémocrate et antisémite, cela n’aurait tout simplement aucun sens.

Il n’y a pas lieu de s’indigner en soi que Robert Laffont publie une anthologie de Maurras, d’autant que nous ne sommes guère friands des appels à la censure. Toutefois, étant donné que, par définition, quand on choisit de publier un auteur, on choisit aussi de ne pas en publier un autre, on peut considérer comme un signe inquiétant que cette maison d’édition considère qu’il est d’un intérêt crucial de rééditer en 2018 cet auteur qui, outre le caractère ignoble de nombre de ses textes (qui comportent plusieurs appels au meurtre), est aussi totalement daté (peut-on considérer la restauration de la monarchie d’Ancien Régime comme un enjeu politique sérieux de l’époque présente ?).

Illustration : Charles Maurras portant son costume de membre de l’Académie française quitte l’Institut de France le 8 juin 1939.

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