« Toutes les puissances de le vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre » (Manifeste du Parti communiste, Marx et Engels).

Les politologues français (médiatiques) sont unanimes : l’Europe est en proie à une vague de populisme. Du reste, il faudra tout de même qu’on se décide un jour à nous expliquer en quoi consiste précisément cette discipline, la politologie, qui semble essentiellement se consacrer à l’analyse de sondages d’opinion.

Un objet d’étude sans définition

En tout cas, l’idée est considérée comme une évidence et reprise sans examen par la plupart des médias : les partis qui ont le vent en poupe dans toute l’Europe et dont il conviendrait de se méfier comme de la peste peuvent se définir comme des partis populistes. Toutefois, si on examine les textes consacrés à ce sujet par des politologues comme Dominique Reynié ou Pascal Perrineau, on constate un problème de taille, ils ne sont jamais parvenus à fournir la moindre définition objective de leur objet d’étude, les partis populistes. Leurs tentatives de définition sont effroyablement subjectives (des partis qui usent de démagogie et attisent les peurs et angoisses de la population) ou bien se résument à une liste sans cohérence de caractéristiques (dans lesquelles on n’omet jamais de faire figurer l’hostilité à l’Union européenne).

Non seulement il est curieux d’être incapable de définir clairement une notion qu’on utilise constamment mais, qui plus est, il est en fait extrêmement simple de caractériser les partis qui se développent un peu partout en Europe ces dernières années : ce sont des partis nationalistes xénophobes. Cette qualification convient au Front National mais aussi au UKIP anglais (Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni), au PVV (Parti pour la liberté) néerlandais ou à la Ligue du Nord italienne. De plus, le mot xénophobe n’implique pas de jugement de valeur (à la différence du mot racisme) puisque l’hostilité aux étrangers ou à l’immigration ne renvoie pas nécessairement à une volonté de persécution intérieure ou de guerre extérieure. Dès lors, pourquoi l’expression « nationaliste xénophobe » est-elle très peu utilisée comparativement au mot « populiste » (et à ses variantes comme « national-populiste ») ?

Le souci d’égalité est-il fasciste ?

La raison semble assez claire, l’expression « nationaliste xénophobe » ne permettrait pas d’inclure les partis de gauche radicale dans la liste des méchants partis qu’il faut combattre à tout prix, alors que « populiste » est un terme qui permet de regrouper sous la même étiquette le Front National, le Parti de Gauche, Syriza, Aube dorée, Podemos ou le UKIP. Pourtant, si on considère les analyses et les programmes de ces différents partis, on constate facilement deux points essentiels : les partis soi-disant populistes de droite et les partis prétendument populistes de gauche ont des positions totalement inconciliables sur l’immigration (ce qui est d’ailleurs sans doute une explication majeure de la stagnation électorale du Front de gauche) ; les partis « populistes » de droite ne sont d’accord entre eux que sur un unique sujet qui est l’immigration (le plus souvent associée à l’islam). Le positionnement ultra-libéral du UKIP est parfaitement inconciliable avec le protectionnisme prôné par le FN. Même sur les questions de mœurs, certains partis « populistes de droite » sont libéraux alors que d’autres peuvent être qualifiés de réactionnaires. Par conséquent, le seul point commun entre les partis de la gauche radicale et les partis nationalistes xénophobes est l’hostilité à l’Union européenne.

L’Europe sinon rien

Or, en quoi le fait de critiquer l’Union européenne et son fonctionnement peut-il être qualifié de populiste ? On a beau se creuser la tête, on ne voit pas le rapport. Certes, les opinions publiques sont hostiles à l’Union européenne dans beaucoup de pays d’Europe. Mais enfin, si le fait d’être d’accord avec la majorité du peuple suffisait à être taxé de populisme, tous les partis politiques devraient s’obliger à afficher sur tous les sujets des positions exactement contraires à l’opinion dominante dans leurs pays. D’ailleurs, en Allemagne, où l’opinion publique est plutôt favorable à l’Europe, le parti « eurosceptique » Alternative für Deutschland est lui aussi accusé d’être populiste. Autrement dit, ce n’est visiblement pas le fait de flatter les bas instincts du peuple ou de suivre de manière démagogique l’opinion dominante qui détermine l’accusation de populisme. En réalité, tout parti politique qui critique radicalement l’Union européenne est considéré comme populiste, quels que soient les motifs de sa critique de l’Europe et les solutions qu’il propose et indépendamment de l’état de l’opinion dans son pays. Cet usage inapproprié du terme populisme est d’autant plus critiquable qu’il a pour effet, en assimilant les partis de droite xénophobe et les partis de gauche anti-libérale, d’accréditer l’idée que le clivage gauche-droite est obsolète et qu’il faut le remplacer par une distinction entre partis souverainistes et partis « européistes ». De quoi ravir tous ceux qui rêvent d’enterrer définitivement la question sociale.

Pour finir, rappelons qu’en bon français le mot populisme ne peut avoir que deux significations : idéologie et mouvement politique qui se sont développés dans la Russie des années 1870, préconisant une voie spécifique vers le socialisme ; tendance artistique et en particulier littéraire qui s’attache à l’expression de la vie et des sentiments des milieux populaires. Eh oui, Émile Zola, salaud de populiste.

5 Réponses

  1. Election américaine, le peuple se rebiffe | Bruit Blanc

    […] Le populisme est devenu la feuille de vigne de la Gauche qui s’autorise, par ce subtil truchement anxiolytique, à ne plus guère se soucier du Peuple (qu’elle convoque malgré tout de manière intermittente en période d’élection), occupée qu’elle est à arborer une attitude « super cool » afin de séduire son électorat, son cœur de cible devrait-on dire, désigné désormais par un terme qui a l’avantage de ne plus faire référence à la lutte des classes (les « Hipsters » ont conceptuellement remplacé les « Bobos » – contraction de bourgeois-bohêmes). La bourgeoisie barbue des quartiers branchés est ainsi devenu la Vox Populi qui tient la barbichette de l’oligarchie socialiste agonisante (même le candidat de la Gauche à Droite, c’est à dire Alain Juppé, s’y est mis). Trump, candidat du Peuple, il y a pourtant de quoi être alarmé. […]

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