La politique, c’est un positionnement philosophique, de la mémoire et un imaginaire. Pour ce qui est de la mémoire, Emmanuel Macron et ses Marcheurs en ont fait délibérément l’économie depuis le début puisqu’ils prétendent incarner un « nouveau monde » s’élevant sur les ruines de l’ancien, nouvelle version de la vieille notion de table rase. Le positionnement idéologique du Président de la République a été analysé et, même si beaucoup de partisans de Monsieur Macron invoquent le « pragmatisme » (curieuse notion consistant à revendiquer l’absence de toute conviction), il est assez facile de définir philosophiquement le macronisme comme un nouvel avatar de la (ancienne et vénérable) pensée libérale : individualisme, responsabilité, prépondérance du contrat.

L’homme est un animal émotif

Reste l’imaginaire. Bien qu’elle soit difficile à définir, cette notion d’imaginaire politique est absolument fondamentale. Le mythe de la démocratie comme régime politique où les décisions sont prises à l’issue d’une délibération rationnelle entre des citoyens éclairés est bien commode mais, dans la réalité, nous ne prenons jamais nos décisions (voter pour tel ou tel candidat, par exemple) pour des motifs uniquement raisonnables et rationnels. L’émotion est cruciale en politique. Un mot qui nous fait vibrer, une image qui nous révulse, une façon de parler, de se mouvoir, tout cela nous persuade d’accorder notre confiance à un parti ou à un chef de file politiques aussi sûrement qu’un long raisonnement.

Or, depuis la campagne pour la dernière élection présidentielle, il est frappant de constater que le macronisme est peut-être avant tout le déploiement d’un imaginaire. La réussite, la prise de risque, l’épanouissement essentiellement défini comme ascension sociale, la division entre gagnants et perdants, les «Gaulois rétifs au changement », les « premiers de cordée », les « gens qui ne sont rien », Emmanuel Macron s’y entend très bien pour distiller au fil de ses interventions publiques, non pas des arguments, mais des impressions. L’impression que ceux qui ne réussissent pas dans la vie n’ont pas fait les efforts qui leur auraient permis de ne pas échouer. L’impression que le fait d’avoir de l’argent est la manifestation matérielle de qualités morales supérieures. 

Le Président et l’horticulteur

Le samedi 15 septembre 2018, le président de la République Emmanuel Macron a eu un échange filmé avec un jeune homme au chômage. Cette « discussion » illustre parfaitement, malheureusement, l’imaginaire déployé par le macronisme. Cet échange est bien entendu, par définition, asymétrique. D’un côté un inconnu, horticulteur au chômage, de l’autre, le Président de la République française. Monsieur Macron aurait pu manifester un minimum d’empathie, tenter de mettre à l’aise son interlocuteur, lui sourire. Mais non. On constate dès le départ que le Président a l’intention de faire de cet échange un affrontement. Le jeune homme devant lui n’existe pas à ses yeux, il semble n’avoir conscience que du « public » autour de lui et du fait que l’échange est filmé. Pas de sourire, le visage fermé, Monsieur Macron interroge immédiatement le jeune chômeur en adoptant le ton sévère d’un instituteur courroucé aux prises avec un élève difficile. Il ne prend pas la peine de s’enquérir en détails du parcours de son interlocuteur, ils se contente de lui demander s’il est inscrit à Pôle Emploi (bien sûr que oui) et quel est son métier.

Les chômeurs sont des paresseux

Ensuite, le Président apporte sa « réponse » à la situation du jeune homme : « Mais si vous êtes prêt et motivé… Dans l’hôtellerie et la restauration, dans le bâtiment, il n’y a pas un endroit où je vais où ils ne me disent pas qu’ils cherchent des gens. Hôtels, cafés, restaurants, je traverse la rue, je vous en trouve ! Ils veulent simplement des gens qui sont prêts à travailler. Avec les contraintes du métier. ». On s’est tellement habitué à entendre les politiciens raconter n’importe quoi lors de ce genre d’échange impromptu avec les « vrais gens » qu’on serait tenté de hausser les épaules et de passer à autre chose. Mais on aurait tort. Chaque mot, dans les propos de Monsieur Macron, est lourd de sens et d’émotion. 

« si vous êtes prêt et motivé », autrement dit, votre situation de chômeur est certainement la conséquence de votre absence de motivation, clin d’œil appuyé à ce très vieux lieu commun selon lequel « celui qui veut trouver du boulot, il y arrive » (et tu nous resserviras une petite mousse, Simone). « il n’y a pas un endroit où je vais où ils ne me disent pas qu’ils cherchent des gens », variante du même lieu commun avec en plus l’idée qu’il faut être prêt à s’adapter aux contraintes du marché du travail, à changer de secteur d’activité (« réinventer sa vie » en langage macroniste orthodoxe). C’est la vieille rhétorique du « Moi j’ai vu des mendiants se déplacer en Mercedes », « Moi j’ai un voisin au chômage qui ne cherche pas de boulot », « Moi j’ai un cousin qui vit des allocations familiales et qui ne fait rien de ses dix doigts ». Affirmations évidemment toujours invérifiables et qui permettent des généralisations du type « Les chômeurs ne cherchent pas vraiment du travail ». Puis le final, « je traverse la rue, je vous en trouve [du travail] », autre artifice rhétorique grossier consistant à indiquer clairement, tout en ne le disant pas littéralement, au jeune homme qu’il est incontestablement une chiffe molle, un paresseux dénué de tout esprit d’initiative.

Les bourgeois, c’est comme les cochons…

A quel imaginaire renvoient ces propos et cette attitude de Monsieur Macron ? Un imaginaire très caricatural, très étriqué et très convenu et, disons-le simplement, un imaginaire de beauf. En regardant et en écoutant le Président de la République faire la leçon à ce jeune homme respectueux et timide, c’est une très vieille histoire qu’on voit se répéter sous nos yeux. La très vieille histoire du bourgeois content de lui qui regarde de haut le bas peuple tout en se piquant d’humanisme. La très vieille histoire du sachant (ou croyant savoir) qui examine avec une condescendance vaguement dégoûtée les doléances d’un quidam ignorant (nous sommes prêts à parier que le jeune chômeur n’a même pas la présence d’esprit élémentaire de lire régulièrement le Financial Times). La très vieille histoire de tous les installés qui croient sincèrement mériter leur place et oublient scrupuleusement les déterminismes sociaux auxquels d’autres sont confrontés. Cela n’empêche pas, évidemment, de déclarer par ailleurs, dans de beaux discours, qu’on a l’intention de lutter contre ces déterminismes. En revanche, dès qu’on est face à un individu en chair et en os, on réagit comme si les déterminismes n’existaient pas et on sermonne la personne sur son manque de motivation et d’esprit d’entreprise.

Parfois, il est nécessaire d’en revenir à des choses très simples, au risque d’être traité de naïf. Quand on est, comme Monsieur Macron, l’homme le plus puissant de France, quand on a beaucoup d’argent et qu’on a fait de longues études, on ne parle pas ainsi à un jeune horticulteur au chômage. Il y a des choses qui ne se font pas, tout simplement. Monsieur Macron ne manque jamais de souligner sa propre bienveillance et son humanisme. Ce simple échange en public suffit pour comprendre ce que cachent ces mots ronflants. Par « bienveillance », il faut comprendre paternalisme. Par « humanisme », il faut comprendre amour pour l’humanité comme abstraction, mépris pour les individus réels. Là aussi, une très vieille histoire. L’ancien monde n’est pas mort, il a fait peau neuve.

Une réponse

  1. Zoé Zaam

    Je ne crois pas que Macron soit « l’homme le plus puissant de France » : il n’est que le vassal des « vrais » puissants, que le prostitué de la finance ; il le sait, et tire probablement sa morgue de la nécessité de masquer à ses propres yeux son abjection.

    Quant à sa « bienveillance » et à son « humanisme » proclamés, mais démentis par ses actes et son comportement, ces mots ne cachent rien que le mensonge permanent, la fourberie profonde du personnage.
    Il n’y a rien à chercher, rien à cacher d’autre que cela, chez lui.

    Enfin, avec Macron, « l’ancien monde » n’a pas « fait peau neuve », oh non, c’est bien au-delà de ses capacités : il n’a fait qu’exhumer un masque vétuste, sans même prendre la peine de le dépoussiérer – tout juste l’a-t-il recouvert d’un maquillage déjà craquelé à peine étalé…

    il* se contente de lui demander s’il est inscrit à Pôle Emploi

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