Le « front républicain » de 2002 n’a pas permis de freiner l’expansion du Front National, il ne doit donc pas constituer un prétexte pour empêcher la tenue d’un débat démocratique pluriel et ouvert.

La soirée électorale du premier tour des présidentielles a dégagé un singulier parfum d’étrangeté. D’abord parce que tous les commentateurs ont diagnostiqué un « séisme politique » du fait de l’élimination des candidats du Parti Socialiste et des Républicains (LR) mais, ce « séisme » ayant été prévu depuis des semaines, ils ne pouvaient guère simuler la stupéfaction. Nous avons donc assisté à une révolution annoncée (ou à une prophétie autoréalisatrice), à un chambardement pépère, à un cataclysme au ralenti, Brice Teinturier (directeur général délégué de l’institut de sondages Ipsos) se vantant même sur France 2 d’avoir prévu les résultats dans ses sondages avec « la plus grande exactitude »… ce qui devrait donner des sueurs froides à tout le monde.

Ne pas voter Macron est-il un signe de possession démoniaque ?

Ensuite parce que les réactions nous renvoyaient en 2002, année d’un autre « séisme » qui avait vu la qualification de JeanMarie Le Pen pour affronter Jacques Chirac au deuxième tour. C’est ainsi que dimanche soir, les politiciens de gauche et de droite ont rivalisé pour mettre en garde contre le péril fasciste et appeler à « faire barrage » au Front National. Le débat semblait se réduire à un affrontement entre ceux qui déclaraient qu’ils allaient voter Emmanuel Macron et ceux qui indiquaient qu’ils ne voteraient pas Marine Le Pen (ces derniers étant évidemment accusés de « manquer de clarté »).  Le refus de se prononcer de JeanLuc Mélenchon n’a pas manqué d’être stigmatisé, alors que le leader de la France insoumise s’est contenté d’affirmer que les adhérents de son mouvement se prononceraient prochainement sur la question. Qu’y a-t-il de scandaleux à demander leur avis à ses propres partisans et, le cas échéant, à décider d’attendre la campagne de deuxième tour avant de prendre une décision ? Pourtant, de Benoît Hamon à François Fillon (et leurs soutiens respectifs), tous les intervenants semblaient, assez comiquement, n’avoir qu’une seule obsession en tête : démontrer qu’il était hors de question qu’ils réfléchissent avant de parler et, par conséquent, affirmer le plus vite possible que, « bien entendu », ils soutenaient Emmanuel Macron.

Le cauchemar de 2002, un président élu avec un score de dictateur

Ce quasi-unanimisme nous inspire une grande inquiétude, la peur que la campagne de deuxième tour en 2017 soit la répétition de l’incroyable farce qu’a été la campagne de deuxième tour de 2002. Des manifestants hurlant dans la rue pour réclamer, au nom de la démocratie, qu’un des deux candidats qualifiés pour le second tour ne puisse pas concourir. Des journalistes qui, dans leur immense majorité, ont passé quinze jours à « faire de la pédagogie », c’est-à-dire à expliquer aux gens qu’il était tout simplement hors de question qu’ils ne votent pas Chirac. Un candidat, ce même Chirac, refusant de débattre avec son adversaire, là encore au nom de la démocratie et de la république. Espérons que cette fois-ci, tous les acteurs (politiques, journalistes, intellectuels) aient à cœur de faire en sorte que le deuxième tour soit l’occasion d’un débat démocratique digne de ce nom car c’est cela, en réalité, l’honneur de la démocratie et de la république.

C’est d’autant plus essentiel que les réactions de dimanche soir ont montré que, au-delà de leur rejet pavlovien du Front National, les différents intervenants n’étaient d’accord sur rien. Or, il est bien beau de défendre la République mais encore faut-il savoir ce qu’on entend par là. A entendre certains commentateurs, on avait l’impression que, par exemple, souhaiter la fin de l’euro, la dénonciation des traités européens ou la mise en place du protectionnisme économique étaient autant de marqueurs inadmissibles qui interdisaient de prendre place dans le « champ républicain » (mais qui donc définit ce fameux champ et ses limites?).

En 2002, la stratégie consistant à vouloir imposer le silence aux représentants frontistes n’a pas empêché le parti de Marine Le Pen de continuer à exister, et même de prospérer. Il ne faut donc pas que la campagne de deuxième tour  évacue tout un ensemble de questions et de positions légitimes qui ne sont en rien l’apanage du Front National.

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