Les membres du premier gouvernement de M. Macron ne sont pas des gens particulièrement raisonnables, ils sont simplement tous de centre-droit.

Depuis que la France est tombée en Macronie, on use et abuse du qualificatif « droite modérée ». Le nouveau premier ministre, Edouard Philippe, le nouveau ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, celui du Budget, Gérald Darmanin ; tous seraient des spécimens de ce type particulier d’humanité : l’homme (ou la femme) de droite modéré (ou modérée car on peut se demander si c’est l’individu en lui-même ou son appartenance politique qui mérite ce qualificatif).

Soyons modérés, baissons les impôts des riches

A quoi reconnaît-on un homme de droite modéré ? Eh bien, en premier lieu, au fait qu’il est très à droite sur les questions économiques et sociales. Si on a campé (et on continue) Alain Juppé en incarnation de la droite modérée, ce n’est certainement pas du fait du programme économique qu’il a présenté lors de la primaire de la droite. Tout au plus pouvait-il être considéré comme plus réaliste que celui de François Fillon que même ses amis trouvaient extravagant. L’homme de droite modéré se distinguerait-il alors par ses positions sur des sujets comme la sécurité ou l’immigration ? Pas le moins du monde puisque le programme d’Alain Juppé, là aussi, présentait des mesures classiquement de droite et même très dures (notamment sur la Justice), tandis que Bruno Le Maire proposait benoîtement d’envahir la Syrie en envoyant des troupes au sol.

En réalité, on a beau chercher, il est difficile de trouver des sujets où, sur le fond, les hommes de droite modérée se différencieraient clairement des hommes de droite non modérée (d’ailleurs, quel serait le terme pertinent pour désigner ces derniers en toute objectivité ? Droite déséquilibrée ? Droite complètement cinglée ? Droite excessive?). Finalement, les seuls points de distinction nette portent sur le rapport à la religion et aux mœurs. La modération d’Alain Juppé, d’Edouard Philippe ou de Bruno Le Maire se résume au fait qu’ils n’insultent pas ostensiblement les musulmans et qu’ils se fichent totalement du mariage homosexuel (sauf Gérald Darmanin, farouche opposant au mariage pour tous, mais peu importe, il est ministre d’Emmanuel Macron, il ne peut donc être que modéré et si vous dites le contraire vous êtes un sectaire).

On pourrait aussi se poser la question de la modération à propos des gens de gauche. Mais il faut alors remarquer immédiatement qu’on ne lit et qu’on n’entend pratiquement jamais l’expression « gauche modérée ». Il semble bien que seule la droite soit susceptible d’être modérée. Ainsi, personne ne qualifie Le Drian ou Valls de personnalités de gauche modérée. C’est en fait assez normal car ils ont toutes les caractéristiques qui identifient les personnalités de droite modérée. Ils sont économiquement très nettement de droite. Ils sont aussi clairement de droite sur les questions de sécurité ou d’immigration (pour des raisons étranges, on s’obstine à répéter que M. Le Drian a été un excellent ministre de la Défense alors qu’il s’est surtout distingué pas ses position de va-t’en-guerre néoconservateur). Mais ils n’insultent pas ostensiblement les musulmans et se fichent éperdument du mariage homosexuel. D’où l’on peut conclure que JeanYves Le Drian et Manuel Valls sont des hommes de droite modérée.

Soyons raisonnables, détruisons le code du travail

Quand on ne nous assène pas que les ministres de M. Macron sont modérés, on les désigne comme raisonnables. C’est la vieille lubie de François Bayrou, reprise par Alain Juppé (encore lui) avec sa métaphore bancale des deux bouts de l’omelette : il faudrait réunir les gens raisonnables pour qu’ils travaillent ensemble dans le sens de l’intérêt général. Oui, conformément aux sentences du vieux sage de Gironde, Alain Juppé (l’homme qui a scrupuleusement tout raté dans sa carrière politique nationale), « il faudra peut-être songer un jour à couper les deux bouts de l’omelette pour que les gens raisonnables gouvernent ensemble et laissent de côté les deux extrêmes, de droite comme de gauche, qui n’ont rien compris au monde. » (notons incidemment que M. Juppé s’est trompé de carrière, cet homme est de toute évidence un poète lyrique de premier ordre). On a d’ailleurs ici un parfait exemple de morgue toute macronienne. On est bien élevé, on n’emploie pas de gros mots, on ne se laisse pas aller comme cet insupportable tribun qu’est Mélenchon…mais on explique tranquillement qu’on a tout compris au monde et que ceux qui ne sont pas d’accord sont des abrutis congénitaux. Disons-le clairement, cette idée de faire travailler ensemble des gens raisonnables parce qu’ils sont raisonnables est parfaitement absurde. La composition du nouveau gouvernement le montre, ils ne travaillent pas ensemble parce qu’ils sont raisonnables, ils travaillent ensemble parce qu’ils sont d’accord sur à peu près tous les sujets. Ce qui est du reste parfaitement logique puisqu’ils sont tous de droite modérée.

Soyons compétents, réduisons le déficit budgétaire

Reste une dernière caractéristique censée définir les personnalités en mesure de travailler avec Emmanuel Macron. Ils ne sont pas seulement modérés et raisonnables, ils sont compétents. On a ainsi pu lire et entendre que la nomination de Bruno Le Maire à l’économie serait rassurante du fait de la compétence de l’heureux élu en matière économique. Sur quoi peut bien se fonder ladite compétence ? Eh bien tout simplement sur le fait que M. Le Maire veut réduire les dépenses publiques, la dette, les impôts et qu’il considère que, décidément, bon sang de bonsoir, on ne travaille pas assez dans ce pays (idée toute faite dont est aussi friand notre nouveau premier ministre, ce qui semble indiquer qu’il est sans doute compétent). Il apparaît donc que la compétence politique consiste à reprendre à son compte les recommandations des milieux d’affaire et du patronat. Il faut tout de même rappeler que réduire les dépenses publiques ne requiert bien évidemment aucune compétence particulière. Il suffit de savoir compter et tous les gouvernements disposent d’une armada de hauts fonctionnaires qui ont été formés dans cette optique. Par conséquent, les hommes politiques qui ne souhaitent pas opérer des coupes claires dans les dépenses sociales ou qui ne font pas de la réduction du déficit public un fétiche ne sont bien entendu pas moins compétents que les autres, ils formulent simplement un autre projet de société.

On nous serine qu’il faut laisser une chance au président Macron de mettre en place son programme dans l’intérêt du pays. Il s’agit même de l’argument principal des macronistes pour les prochaines élections législatives. Là encore, cet argument n’a pas de sens. Si on est opposé à M. Macron, c’est qu’on considère que son programme ne va pas dans le sens des intérêts du pays et des Français. Il serait par conséquent absurde de lui donner une chance de le mettre en œuvre. Les prochaines législatives devraient donc nous indiquer si la population française est désormais majoritairement composée d’individus de droite modérée (ce qui est fort possible).

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