Jean-Luc Mélenchon a réalisé un excellent score à la dernière présidentielle, une performance qui avait logiquement découlé d’une très bonne campagne (quoi qu’on pense des idées défendues). Dès le soir du premier tour, toutefois, la dynamique positive du mouvement de Monsieur Mélenchon s’était enrayée, non pas du fait de son refus d’appeler immédiatement au fumeux front républicain contre Marine Le Pen mais en raison de sa réaction à la défaite. Les soutiens de Monsieur Mélenchon (et lui-même) ont, à peine les résultats connus, remis en cause les pourcentages attribués aux différents candidats, tactique étonnamment stupide puisqu’ils savaient pertinemment que, quelles que soient les modifications qui pouvaient s’opérer à la marge durant la soirée, il était impossible que Monsieur Mélenchon soit finalement qualifié pour le second tour. 

Le programme de Mélenchon a de quoi inquiéter les marchés (Les Echos, 11 avril 2017)

De plus, Jean-Luc Mélenchon a produit un « discours d’analyse » des résultats lui aussi assez stupéfiant par son manque de vision stratégique. Sa performance était objectivement très satisfaisante et les législatives allaient suivre la présidentielle. C’était donc l’occasion pour Jean-Luc Mélenchon de capitaliser sur cette excellente campagne présidentielle pour mobiliser ses sympathisants en vue des élections législatives. Or, il n’en fut rien puisque, au lieu de réagir de manière positive et enthousiaste, Monsieur Mélenchon apparut sur les écrans de télévision défait, abattu, le visage tordu de rancœur et fustigea les « médiacrates » et autres tenants du « système » qui se réjouissaient de sa défaite. Peu importe qu’il ait eu raison ou tort sur le fond (il est vrai qu’un grand nombre de médias ont couvert sa campagne de manière outrageusement biaisée), son attitude revenait à dire : « J’ai été très nettement battu, je suis totalement démoralisé, je me moque éperdument du résultat des législatives à venir. », attitude peu à même de transformer la déception de ses partisans en énergie positive.

Le Pen, Mélenchon, même danger (Le Monde, 13 avril 2017)

Les législatives ont eu lieu et LFI (La France Insoumise de Monsieur Mélenchon) a réussi à constituer un groupe à l’Assemblée nationale mais force est de constater que depuis que Monsieur Macron a pris ses fonctions de Président de la république, LFI n’a pas réussi à le mettre vraiment en difficulté et n’a pas renforcé sa propre crédibilité.

La logique du programme de LFI est celle d’une confrontation entre les classes sociales. Cette logique n’est absolument pas illégitime en soi mais elle implique une contradiction latente (et parfois manifeste) avec le système de démocratie représentative en vigueur actuellement en France.

L’opposition de Monsieur Mélenchon et de ses troupes à Monsieur Macron fut souvent brouillonne, tempétueuse à l’excès, même s’il faut reconnaître que le statut d’opposant sous la Vème république est très épineux car, l’opposition n’ayant de fait aucune marge de manœuvre réelle, elle en est forcément réduite à une attitude incantatoire. Les derniers événements – la perquisition policière au siège de LFI, la réaction musclée de Jean-Luc Mélenchon et de ses lieutenants, la mise en cause par Monsieur Mélenchon de la Justice, de la police et des médias – ont montré de manière très nette l’impasse dans laquelle se trouve LFI.

Mélenchon : le délirant projet du Chavez français (Le Figaro, 12 avril 2017)

Les réactions aux « éclats » de Monsieur Mélenchon furent très convenues. Certains « psychiatrisèrent » à tout-va, mettant en cause le caractère, voire l’équilibre mentale, de Jean-Luc Mélenchon. On ne s’attardera pas sur ce type « d’analyse » qui, en dehors du fait qu’il n’honore pas leurs auteurs, n’apporte strictement rien en terme de compréhension. D’autres crièrent au « populisme », ce qui ne mange pas de pain et ne permet pas non plus de comprendre quoi que ce soit. 

Le discours « anti-élites » de Monsieur Mélenchon est une donnée inévitable de son positionnement politique (et non pas une affreuse manifestation de « populisme » comme on ne cesse de le répéter paresseusement).

Nous voudrions attirer l’attention sur un point qui nous semble pouvoir expliquer l’attitude de Monsieur Mélenchon et de ses militants. Le positionnement politique de  LFI est radical en ceci que ce mouvement propose une réorganisation complète du modèle économique et des relations sociales qui en découlent. Or, cette réorganisation est censée se faire de manière démocratique et pacifique, dans le cadre d’élections démocratiques et avec le soutien du « peuple ». Mais le programme de LFI, de par sa nature même, ne peut pas emporter le soutien de la totalité de la population car il entraînerait une situation où certaines catégories sociales verraient (en théorie) leur situation s’améliorer considérablement tandis que d’autres connaîtraient (toujours en théorie) une détérioration tout aussi considérable de leur situation. Autrement dit, la logique du programme de LFI est celle d’une confrontation entre les classes sociales. Cette logique n’est absolument pas illégitime en soi mais elle implique une contradiction latente (et parfois manifeste) avec le système de démocratie représentative en vigueur actuellement en France. 

Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte, et ai raison, car j’en ai vu des effets très dommageables (Montaigne)

Les élections sont censées désigner (et particulièrement les élections présidentielles) des représentants du peuple porteurs de l’intérêt général. Bien entendu, il n’en va jamais ainsi et chaque président incarne plus ou moins nettement les intérêts et la vision du monde de certaines catégories sociales. Mais dans le cas de Monsieur Mélenchon, il se trouve que son programme entre frontalement en contradiction avec les intérêts et la vision du monde des groupes dominants. Nul besoin d’être marxiste (même si ce n’est pas une tare) pour admettre qu’un patron d’entreprise, un directeur de journal, un haut fonctionnaire, un cadre supérieur ont plus de poids social qu’un employé, un chômeur, un petit fonctionnaire ou un ouvrier. C’est la raison pour laquelle le discours « anti-élites » de Monsieur Mélenchon est une donnée inévitable de son positionnement politique (et non pas une affreuse manifestation de « populisme » comme on ne cesse de le répéter paresseusement). Il se trouve que, tout simplement, les catégories sociales supérieures n’ont absolument aucun intérêt à voir Monsieur Mélenchon accéder au pouvoir, bien au contraire.  

Le problème dès lors, en ce qui concerne le discours de LFI, porte moins sur le fond que sur la forme. Mettre en cause les médias n’est pas un scandale en soi (malgré la réaction pavlovienne de certains journalistes qui interprètent toute critique comme une intolérable attaque contre la liberté de la presse), souligner le chantage permanent que peuvent exercer les entreprises et leur syndicat, le Medef, n’a rien de délirant, expliquer que les catégories dominantes (entreprises, hauts fonctionnaires, médias) partagent globalement des intérêts et une vision du monde communs est parfaitement légitime. Mais Jean-Luc Mélenchon n’explique plus depuis des mois, il vitupère, ce qui donne du grain à moudre à ceux qui veulent à tout prix le dépeindre en apprenti caudillo psychiquement instable. 

Le capital n’est donc pas une puissance personnelle ; c’est une puissance sociale (Karl Marx)

Il est regrettable, de ce point de vue, que LFI refuse d’assumer sa filiation marxiste car, si le programme de LFI n’est pas marxiste léniniste, sa philosophie est néanmoins clairement marxiste. D’ailleurs, dans ses meilleurs moments, Monsieur Mélenchon l’explique très bien, par exemple quand il indique que ce ne sont pas les patrons en tant qu’individus qui posent problème mais leur position objective dans la structure sociale. Il est évidemment totalement sans intérêt de se demander si les patrons sont des braves gens. Il est en revanche très intéressant de souligner que leur position sociale détermine (relativement) une certaine vision du monde et leur donne un pouvoir de fait (ne serait-ce que celui d’embaucher ou de licencier).

Si la gauche radicale refuse toute violence (physique, verbale ou symbolique), elle est condamnée à l’échec ; mais si elle s’engage dans la voie autoritaire, elle court le risque de la guerre civile.

Toutefois,  même si Monsieur Mélenchon renouait avec une attitude de pédagogie et d’explication rationnelle, cela ne changerait rien à la contradiction fondamentale entre son positionnement politique et le régime politique actuel de la France. Imaginons un instant que Monsieur Mélenchon arrive au pouvoir, que se passerait-il ? Toutes les catégories dominantes se ligueraient immédiatement pour l’empêcher de mettre en place son programme. Ce mouvement se ferait automatiquement et sans concertation, les catégories dominantes défendraient leurs intérêts et, du reste, identifieraient probablement sincèrement leurs intérêts avec ceux de la France et de sa population. 

Vous ne pouvez pas dépenser tout l’argent dans l’alcool et les femmes et ensuite demander de l’aide (Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, à propos des pays du sud de l’Europe)

Autrement dit, la haute fonction publique freinerait des quatre fers et tenterait de saboter l’action de l’exécutif, le patronat exercerait immédiatement un chantage aux licenciements, aux délocalisations et à l’évasion fiscale, les médias « centristes » (c’est-à-dire l’écrasante majorité des télévisions, des radios et de la presse quotidienne) hurleraient à la mort. Sans parler de la Commission européenne qui interdirait purement et simplement la mise en œuvre du programme de LFI. Dans cette configuration, le respect par Monsieur Mélenchon de ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui les « standards » de la démocratie (c’est-à-dire la démocratie représentative libérale de marché) reviendrait inéluctablement à abandonner la totalité de son programme.

C’est la raison pour laquelle, partout dans le monde, lorsqu’un mouvement de gauche radicale arrive au pouvoir, il n’a que deux voies qui s’offrent à lui. Ou bien l’abandon totale du programme défendu avant l’arrivée au pouvoir, comme dans le cas de Monsieur Tsipras en Grèce ; ou bien une dérive autoritaire qui prend de front les institutions démocratiques libérales et la liberté individuelle, comme dans le cas du Venezuela. Dans le premier cas, on glosera sur la manque de fiabilité de la gauche radicale, dans le deuxième cas, on pontifiera sur la haine de la démocratie et de la liberté de cette même gauche radicale. 

Mais en réalité, ce n’est nullement une question de personne ni de haine ou d’amour pour la démocratie. C’est la radicalité politique elle-même qui, quand elle s’exprime dans le cadre d’une démocratie libérale, est inévitablement prise dans une contradiction. C’est la raison pour laquelle, la question de la violence en politique reste un sujet important et difficile à traiter. Si la gauche radicale refuse toute violence (physique, verbale ou symbolique), elle est condamnée à l’échec ; mais si elle s’engage dans la voie autoritaire, elle court le risque de la guerre civile.

Il est revenu un espoir, un goût du travail, un goût de la vie. La France a une autre mine et un autre air, le sang court plus vite dans un corps rajeuni. Tout fait sentir qu’en France la condition humaine s’est relevée. De nouveaux rapports sociaux s’établissent ; un ordre nouveau s’élabore. On s’aperçoit que l’équité, la liberté ont par elles-mêmes quelque chose de bienfaisant, de salutaire. La puissance spirituelle du pays s’accroît ainsi au même rythme que sa force matérielle.

Léon Blum, 31 décembre 1936

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